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Le pilote du Danube
by Jules Verne
Language: fr404 downloads on Project Gutenberg
Subjects
In: FR Littérature·Adventure·Novels
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #11484.
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The opening · free to read
Ce jour-la, samedi 5 aout 1876, une foule nombreuse et bruyante remplissait le cabaret a l'enseigne du Rendez-vous des Pecheurs. Chansons, cris, chocs des verres, applaudissements, exclamations se fondaient en un terrible vacarme que dominaient, a intervalles presque reguliers, ces hoch! par lesquels a coutume de s'exprimer la joie allemande a son paroxysme.
Les fenetres de ce cabaret donnaient directement sur le Danube, a l'extremite de la charmante petite ville de Sigmaringen, capitale de l'enclave prussienne de Hohenzollern, situee, presque a l'origine de ce grand fleuve de l'Europe centrale.
Obeissant a l'invitation de l'enseigne peinte en belles lettres gothiques au-dessus de la porte d'entree, c'est la que s'etaient reunis les membres de la Ligue Danubienne, societe internationale de pecheurs appartenant aux diverses nationalites riveraines. Il n'est pas de joyeuse reunion sans notable beuverie. Aussi buvait-on de bonne biere de Munich et de bon vin de Hongrie a pleines chopes et a pleins verres. On fumait aussi, et la grande salle etait tout obscurcie par la fumee odorante que les longues pipes crachaient sans relache. Mais, si les societaires ne se voyaient plus, ils s'entendaient de reste, a moins qu'ils ne fussent sourds.
Calmes et silencieux dans l'exercice de leurs fonctions, les pecheurs a la ligne sont, en effet, les gens les plus bruyants du monde des qu'ils ont remise leurs attributs. Pour raconter leurs hauts faits, ils valent les chasseurs, ce qui n'est pas peu dire.
On etait a la fin d'un dejeuner des plus substantiels, qui avait rassemble autour des tables du cabaret une centaine de convives, tous chevaliers de la gaule, enrages de la flotte, fanatiques de l'hamecon. Les exercices de la matinee avaient sans doute singulierement altere leurs gosiers, a en juger par le nombre de bouteilles figurant au milieu de la desserte. Maintenant, c'etait le tour des nombreuses liqueurs que les hommes ont imaginees pour succeder au cafe.
Trois heures apres midi sonnaient, lorsque les convives, de plus en plus montes en couleur, quitterent la table. Pour etre franc, quelques-uns titubaient et n'auraient pu se passer completement du secours de leurs voisins. Mais le plus grand nombre se tenaient fermes sur leurs jambes, en braves et solides habitues de ces longues seances epulatoires, qui se renouvelaient plusieurs fois dans l'annee a propos des concours de la Ligue Danubienne.
De ces concours tres suivis, tres fetes, grande etait la reputation sur tout le cours du celebre fleuve jaune, et non pas bleu comme le chante la fameuse valse de Strauss. Du duche de Bade, du Wurtemberg, de la Baviere, de l'Autriche, de la Hongrie, de la Roumanie, de la Serbie, et meme des provinces turques de Bulgarie et de Bessarabie, les concurrents affluaient.
La Societe comptait deja cinq annees d'existence. Tres bien administree par son President, le Hongrois Miclesco, elle prosperait. Ses ressources toujours croissantes lui permettaient d'offrir des prix importants dans ses concours, et sa banniere etincelait des glorieuses medailles conquises de haute lutte sur des associations rivales. Tres au courant de la legislation relative a la peche fluviale, son Comite directeur soutenait ses adherents, tant contre l'Etat que contre les particuliers, et defendait leurs droits et privileges avec cette tenacite, on pourrait dire cet entetement professionnel, special au bipede que ses instincts de pecheur a la ligne rendent digne d'etre classe dans une categorie particuliere de l'humanite.
Le concours qui venait d'avoir lieu etait le deuxieme de cette annee 1876. Des cinq heures du matin, les concurrents avaient quitte la ville pour gagner la rive gauche du Danube, un peu en aval de Sigmaringen. Ils portaient l'uniforme de la Societe: blouse courte laissant aux mouvements toute leur liberte, pantalon engage dans des bottes a forte semelle, casquette blanche a large visiere. Bien entendu, ils possedaient la collection complete des divers engins enumeres au Manuel du Pecheur: cannes, gaules, epuisettes, lignes empaquetees dans leur enveloppe de peau de daim, flotteurs, sondes, grains de plomb fondus de toutes tailles pour les plombees, mouches artificielles, cordonnet, crin de Florence. La peche devait etre libre, en ce sens que les poissons, quels qu'ils fussent, seraient de bonne prise, et chaque pecheur pourrait amorcer sa place comme il l'entendrait.
A six heures sonnant, quatre-vingt-dix-sept concurrents exactement etaient a leur poste, la ligne flottante en main, prets a lancer l'hamecon. Un coup de clairon donna le signal, et les quatre-vingt-dix-sept lignes se tendirent du meme mouvement au-dessus du courant.
Le concours etait dote de plusieurs prix, dont les deux premiers, d'une valeur de cent florins chacun, seraient attribues au pecheur qui aurait le plus grand nombre de poissons et a celui qui capturerait la plus lourde piece.
Il n'y eut aucun incident jusqu'au second coup de clairon, qui, a onze heures moins cinq, clotura le concours. Chaque lot fut alors soumis au jury compose du President Miclesco et de quatre membres de la Ligue Danubienne. Que ces hauts et puissants personnages prissent leur decision en toute impartialite et de telle sorte qu'aucune reclamation ne fut possible, bien qu'on ait la tete chaude dans le monde particulier des pecheurs a la ligne, nul ne le mit en doute un seul instant. Toutefois, il fallut s'armer de patience pour connaitre le resultat de leur consciencieux examen, l'attribution des divers prix, soit du poids, soit du nombre, devant rester secrete jusqu'a l'heure de la distribution des recompenses, precedee d'un repas qui allait reunir tous les concurrents en de fraternelles agapes.
Cette heure etait arrivee. Les pecheurs, sans parler des curieux venus de Sigmaringen, attendaient, confortablement assis, devant l'estrade sur laquelle se tenaient le President et les autres membres du Jury.
Et, en verite, si les sieges, bancs ou escabeaux, ne faisaient point defaut, les tables ne manquaient pas non plus, ni, sur les tables, les moss de biere, les flacons de liqueurs variees, ainsi que les verres grands et petits.
Chacun ayant pris place, et les pipes continuant a fumer de plus belle, le President se leva.
"Ecoutez!.. Ecoutez!.." cria-t-on de tous cotes.
M. Miclesco vida au prealable un bock ecumeux dont la mousse perla sur la pointe de ses moustaches.
"Mes chers collegues, dit-il en allemand, langue comprise de tous les membres de la Ligue Danubienne malgre la diversite de leurs nationalites, ne vous attendez pas a un discours classiquement ordonne, avec preambule, developpement et conclusion. Non, nous ne sommes pas ici pour nous griser de harangues officielles, et je viens seulement causer de nos petites affaires, en bons camarades, je dirai meme en freres, si cette qualification vous parait justifiee pour une assemblee internationale.
Ces deux phrases, un peu longues comme toutes celles qui se debitent generalement au commencement d'un discours, meme quand l'orateur se defend de discourir, furent accueillies par d'unanimes applaudissements, auxquels se joignirent de nombreux tres bien! tres bien! melanges de hoch!, voire de hoquets. Puis, au President levant son verre, tous les verres pleins firent raison.
M. Miclesco continua son discours en mettant le pecheur a la ligne au premier rang de l'humanite. Il fit valoir toutes les qualites, toutes les vertus dont l'a pourvu la genereuse nature. Il dit ce qu'il lui faut de patience, d'ingeniosite, de sang-froid, d'intelligence superieure, pour reussir dans cet art, car, plutot qu'un metier, c'est un art, qu'il placa bien au-dessus des prouesses cynegetiques dont se vantent a tort les chasseurs.
--Pourrait-on comparer, s'ecria-t-il, la chasse a la peche?
--Non! ... non!..., fut-il repondu par toute l'assistance.
--Quel merite y a-t-il a tuer un perdreau ou un lievre, lorsqu'on le voit a bonne portee, et qu'un chien--est-ce que nous avons des chiens, nous?--l'a depiste a votre profit?... Ce gibier, vous l'apercevez de loin, vous le visez a loisir et vous l'accablez d'innombrables grains de plomb, dont la plupart sont tires en pure perte!... Le poisson, au contraire, vous ne pouvez le suivre du regard.... Il est cache sous les eaux.... Ce qu'il faut de manoeuvres adroites, de delicates invites, de depense intellectuelle et d'adresse, pour le decider a mordre a votre hamecon, pour le ferrer, pour le sortir de l'eau, tantot pame a l'extremite de la ligne, tantot fretillant et, pour ainsi dire, applaudissant lui-meme a la victoire du pecheur!
Cette fois, ce fut un tonnerre de bravos. Assurement, le President Miclesco repondait aux sentiments de la Ligue Danubienne. Comprenant qu'il ne pourrait jamais aller trop loin dans l'eloge de ses confreres, il n'hesita pas, sans craindre d'etre taxe d'exageration, a placer leur noble exercice au-dessus de tous les autres, a elever jusqu'aux nues les fervents disciples de la science piscicaptologique, a evoquer meme le souvenir de la superbe deesse qui presidait aux jeux piscatoriens de l'ancienne Rome dans les ceremonies halieutiques.
Ces mots furent-ils compris? Probablement, puisqu'ils provoquerent de veritables trepignements d'enthousiasme.
Alors, apres avoir repris haleine en vidant une chope de biere neigeuse:
--Il ne me reste plus, dit-il, qu'a nous feliciter de la prosperite croissante de notre Societe, qui recrute chaque annee de nouveaux membres et dont la reputation est si bien etablie dans toute l'Europe centrale. Ses succes, je ne vous en parlerai pas. Vous les connaissez, vous en avez votre part, et c'est un grand honneur que de figurer dans ses concours! La presse allemande, la presse tcheque, la presse roumaine ne lui ont jamais marchande leurs eloges si precieux, j'ajoute si merites, et je porte un toast, en vous priant de me faire raison, aux journalistes qui se devouent a la cause internationale de la Ligue Danubienne!
Certes, on fit raison au President Miclesco. Les flacons se viderent dans les verres, et les verres se viderent dans les gosiers, avec autant de facilite que l'eau du grand fleuve et de ses affluents s'ecoule dans la mer.
On en fut demeure la, si le discours presidentiel eut pris fin sur ce dernier toast. Mais d'autres toasts s'imposaient, d'une aussi evidente opportunite.
En effet, le President s'etait redresse de toute sa hauteur, entre le secretaire et le tresorier egalement debout. De la main droite, chacun d'eux tenait une coupe de champagne, la main gauche posee sur le coeur.
--Je bois a la Ligue Danubienne, dit M. Miclesco en couvrant l'assistance du regard.
Tous s'etaient leves, une coupe au niveau des levres. Les uns montes sur les bancs, quelques autres sur les tables, on repondit avec un ensemble parfait a la proposition de M. Miclesco.
Celui-ci, les coupes vides, reprit de plus belle, apres avoir puise aux intarissables flacons places devant ses assesseurs et lui:
--Aux nationalites diverses, aux Badois, aux Wurtembergeois, aux Bavarois, aux Autrichiens, aux Hongrois, aux Serbes, aux Valaques, aux Moldaves, aux Bulgares, aux Bessarabiens que la Ligue Danubienne compte dans ses rangs!"
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