Après les joies de l'innocence, il n'en est pas de plus douces, de plus pénétrantes que celles du repentir. Demandez à l'enfant coupable ce qu'il éprouve lorsque, reconnaissant son ingratitude, il vient se jeter en pleurant dans les bras de sa mère: c'est un soulagement inexprimable, une ivresse de bonheur... Ce bonheur n'est rien pourtant auprès de celui du pauvre pécheur qui, fatigué de ses longs égarements, renonce à sa vie mauvaise et vient se reposer dans le sein de Dieu.
Aussi, n'existe-t-il pas non plus d'histoire plus attachante que celle des conversions. Plusieurs surtout, accomplies presque de nos jours, ont été entourées de circonstances si extraordinaires et présentent un si poignant intérêt qu'on ne peut en lire le récit sans être attendri jusqu'au fond de l'âme. Pages naïves et sublimes, tout imprégnées de larmes et d'amour, elles réveillent les sentiments les plus délicats, les plus exquis; rien ne ressemble davantage à un roman, et toutefois, on sent à merveille que rien n'est plus véridique. C'est, dirons-nous, un roman divin: les péripéties multipliées, les scènes émouvantes ont la terre pour théâtre, mais le dénouement n'a lieu qu'au ciel.
Tels sont les exemples que nous allons rapporter dans ce Recueil: il faudrait pouvoir les mettre sous les yeux de tous les chrétiens, pour le profit qu'ils en retireraient et le charme que leur ferait goûter cette lecture.--Nous n'avons eu garde de reproduire ici les traits que l'on rencontre dans les Annales de Notre-Dame de Lourdes, de Notre-Dame du Sacré-Coeur, et dans les Recueils analogues; on ne trouvera non plus aucune des Biographies contenues dans les Conversions les plus mémorables du XIXe siècle. Nos récits ont un caractère plus intime et tout à la fois plus anecdotique: et c'est là justement ce qui en augmente l'intérêt.
Offert à toutes les âmes chrétiennes, cet ouvrage s'adresse d'une manière spéciale aux jeunes gens. Personne n'a, autant qu'eux, besoin de ces manifestations éclatantes de la miséricorde divine, si propres à inspirer une confiance inébranlable. Qui connaît les épreuves réservées à leur foi au sortir du collège? Où est-il d'ailleurs le jeune homme qui dans les longues années d'une lutte incessante contre le respect humain et les plaisirs mauvais, n'a jamais eu un instant de faiblesse? Ah! puissent nos lecteurs se souvenir, en ces moments critiques, des modestes pages qu'ils vont lire aujourd'hui! Elles leur rappelleront qu'après même les plus lourdes chutes, le coeur de Dieu reste toujours ouvert pour les recevoir et que le plus grand malheur à craindre, la plus funeste de toutes les fautes, c'est le découragement.
Un capitaine de navire, qui s'était fait craindre et haïr de ses matelots par ses imprécations continuelles et sa tyrannie, tomba tout à coup dangereusement malade, au milieu d'un voyage de long cours. Le pilote prit le commandement du vaisseau, et les matelots déclarèrent qu'ils laisseraient périr sans secours leur capitaine, qui se trouvait dans sa chambre, en proie à de cruelles douleurs. Il avait déjà passé à peu près une semaine dans cet état, sans que personne se fût inquiété de lui, lorsqu'un jeune mousse, touché de ses souffrances, résolut d'entrer dans sa chambre et de lui parler; malgré l'opposition du reste de l'équipage, il descendit l'escalier, ouvrit la porte et lui demanda comment il se portait; mais le capitaine lui répondit avec impatience: «Qu'est-ce-que cela te fait! Va-t'en!»
Le mousse, repoussé de la sorte, remonta sur le tillac. Mais le lendemain il fit une nouvelle tentative: «Capitaine, dit-il, j'espère que vous êtes mieux?--O Robert! répondit alors celui-ci, j'ai été très mal toute la nuit.» Le jeune garçon, encouragé par cette réponse, s'approcha du lit en disant: «Capitaine, laissez-moi vous laver les mains et le visage, cela vous rafraîchira.» Le capitaine l'ayant permis, l'enfant demanda ensuite la permission de le raser. Le capitaine y ayant encore consenti, le mousse s'enhardit, et offrit à son maître de lui faire du thé. L'offre toucha cet homme farouche, son coeur en fut ému, une larme coula sur son visage, et il laissa échapper ces mots en soupirant: «O amour du prochain! Que tu es aimable au moment de la détresse! qu'il est doux de te rencontrer même dans un enfant!»
Le capitaine éprouva quelque soulagement par les soins de cet enfant. Mais sa faiblesse devint plus grande, et il fut bientôt convaincu qu'il ne vivrait plus que quelques semaines. Son esprit fut assiégé de frayeurs toujours croissantes, à mesure que la mort et l'éternité se montrèrent plus près. Il était aussi ignorant qu'il avait été impie. Sa jeunesse s'était passée parmi la plus mauvaise classe de marins; non seulement il disait: Il n'y a point de Dieu, mais il agissait aussi d'après ce principe. Épouvanté à la pensée de la mort, ne connaissant pas le chemin qui conduit au bonheur éternel, et convaincu de ses péchés par la voix terrible de sa conscience, il s'écria un matin, au moment où Robert ouvrait la porte de sa chambre, et lui demandait amicalement: «Maître, comment vous portez-vous ce matin?--Ah! Robert, je me sens très mal, mon corps va toujours plus mal; mais je m'inquiéterais bien moins de cela, si mon âme était tranquille. Ô Robert! que dois-je faire? Quel grand pécheur j'ai été! que deviendrai-je?...» Son coeur de pierre était attendri. Il se lamentait devant l'enfant, qui faisait tout son possible pour le consoler, mais en vain.
Un jour que l'enfant venait d'entrer dans la chambre, le capitaine s'écria: «Robert, sais-tu prier?--Non, maître, je n'ai jamais su que l'oraison dominicale, que ma mère m'a apprise.--Oh! prie pour moi, tombe à genoux, et demande grâce. Fais cela, Robert, Dieu te bénira.» Et tous deux commencèrent à pleurer.
L'enfant, ému de compassion, tomba à genoux et s'écria en sanglotant: «Mon Dieu, ayez pitié de mon cher capitaine mourant! je suis un pauvre petit matelot ignorant. Mon Dieu, le capitaine dit que je dois prier pour lui, mais je ne sais pas comment; oh! que je regrette qu'il n'y ait pas sur le bâtiment un prêtre qui puisse me l'apprendre, qui puisse prier mieux que moi, qui puisse recevoir la confession de ses péchés et les pardonner en votre nom. Il croit qu'il sera perdu: mon Dieu, sauvez-le! Il dit qu'il ira en enfer, et qu'il sera avec les démons: ô mon Dieu, faites qu'il aille au ciel, et qu'il soit avec les anges! Les matelots ne veulent pas venir vers lui; quant à moi, je veux faire pour lui tout ce que je pourrai; mais je ne puis le sauver. Ô mon Dieu! ayez pitié de mon pauvre capitaine! Je n'ai jamais prié ainsi auparavant. Oh! aidez-moi, mon Dieu, à prier pour mon pauvre capitaine!»
Alors, s'étant relevé, il s'approcha du capitaine en lui disant: «J'ai prié aussi bien que j'ai pu; maintenant, maître, prenez courage. J'espère que Dieu aura pitié de vous.»
Le capitaine était si ému qu'il ne pouvait s'exprimer. La simplicité, la sincérité et la bonne foi de la prière de l'enfant avaient fait une telle impression sur lui, qu'il demeura dans un profond attendrissement, baignant son lit de pleurs.
Le lendemain matin, quand Robert entra dans la chambre du capitaine: «Robert, mon bon ami, lui dit celui-ci, après que tu fus parti, je tombai dans une douce méditation. Il me semblait voir Jésus-Christ sur la croix, mourant pour nos offenses, afin de nous amener à Dieu. Je m'élevai par mes prières à ce divin Sauveur, et, dans la grande angoisse de mon âme, je m'écriai longtemps comme l'aveugle: Jésus, fils de David, ayez pitié de moi! Enfin je crus sentir en mon coeur que les promesses de pardon qu'il a adressées à tant de pécheurs, m'étaient aussi adressées; je ne pouvais proférer d'autres paroles que celle-ci: Ô amour! ô miséricorde! Non, Robert, ce n'est pas une illusion: maintenant je sais que Jésus-Christ est mort pour moi. Je sens que le sang de la croix peut aussi laver mes iniquités; mes yeux s'ouvrent à la lumière d'en haut en même temps qu'ils se ferment pour la terre; la grâce de mon baptême, la foi de ma première communion, rentrent dans mon coeur; que ne puis-je recevoir ces sacrements que l'Église accorde aux mourants pour leur passage à l'éternité, vers laquelle Dieu m'appelle!»
L'enfant, qui jusque-là avait versé bien des larmes en silence, fut saisi dans ce moment d'une grande tristesse, et s'écria Involontairement: «Non, non, mon cher maître, ne m'abandonnez pas.--Robert, lui répondit-il tranquillement, résigne-toi, mon cher enfant: je suis peiné de te laisser parmi des gens aussi dépravés que le sont ordinairement les matelots. Oh! puisses-tu être préservé des péchés dans lesquels je suis tombé! Ta charité pour moi, mon cher enfant, a été grande; Dieu t'en récompensera. Je te dois tout; tu as été dans la main de Dieu l'instrument de ma conversion; c'est le Seigneur qui t'a envoyé vers moi; Dieu te bénisse, mon cher enfant! Dis à mes matelots qu'ils me pardonnent, je leur pardonne aussi, et je prie pour eux.»
Le lendemain, plein du désir de revoir son maître, Robert se leva à la pointe du jour; et ayant ouvert la porte, il vit que le capitaine s'était levé et s'était traîné au pied de son lit. Il était à genoux, et semblait prier, appuyé, les mains jointes, contre la paroi du navire. L'enfant attendit quelque temps en silence; mais enfin il dit doucement: Maître!--Point de réponse.--Capitaine! s'écrie-t-il de nouveau. Mais toujours même silence. Il met la main sur son épaule et le pousse doucement: alors le corps change de position et se penche peu à peu sur le lit; son âme l'avait quitté depuis quelques heures, pour aller voir un monde meilleur, où la grâce d'un sincère repentir accordée à la prière permet d'espérer que Dieu dans sa miséricorde a daigné le recevoir.
C'est du missionnaire lui-même, rapporte le marquis de Ségur, que je tiens l'histoire suivante, où l'action de la Providence se montre en assez belle lumière. Il nous la raconta devant un nombreux auditoire d'hommes, particulièrement de jeunes gens, qui l'écoutaient avec une si religieuse attention, que pendant les pauses de son discours, on aurait entendu voler une mouche. Par humilité, il parlait à la troisième personne comme s'il se fût agi d'un autre. Mais je devinai bien vite, à son accent, que c'était son histoire à lui-même qu'il nous disait, et quand je me trouvai seul avec lui après la séance, je l'obligeai de m'en faire l'aveu. Si je pouvais faire passer dans mon récit les flammes de sa parole, telles qu'elles sortaient de sa bouche et de son coeur, elles allumeraient dans les âmes cet amour surnaturel de Dieu et des hommes, qui résume et renferme la loi et les prophètes.
C'était l'heure qui précède le coucher du soleil. L'ombre du missionnaire et de son cheval s'allongeait sur le sable endormi. L'horizon s'empourprait comme aux lueurs d'un immense incendie. La chaleur était étouffante. Parfois, à de longs intervalles, une brise légère venue on ne sait d'où, passait comme une caresse de Dieu et apportait au voyageur une sensation délicieuse: alors, il ouvrait la bouche et aspirait longuement l'air un moment rafraîchi. Puis le souffle tombait vaincu par le feu qui règne au désert, et l'immobilité ardente reprenait possession de l'étendue.