Storieta
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«Non, vraiment, vous n'êtes pas sérieux!» riposta De l'Omelette. «J'ai péché--_c'est vrai_--mais, mon bon monsieur, considérez la chose!--Vous n'avez pas sans doute l'intention de mettre actuellement à exécution de si.... de si barbares menaces.»

«Pourquoi pas?» dit sa Majesté--«Allons, monsieur, déshabillez-vous.»

«Me déshabiller?--Ce serait vraiment du joli, ma foi!--Non, monsieur, je ne me déshabillerai pas. Qui êtes-vous, je vous prie, pour que moi, Duc de l'Omelette, Prince de Foie-gras, qui viens d'atteindre ma majorité, moi, l'auteur de la Mazurkiade, et Membre de l'Académie, je doive me dévêtir à votre ordre des plus suaves pantalons qu'ait jamais confectionnés Bourdon, de la plus délicieuse robe de chambre qu'ait jamais composée Rombert--pour ne rien dire de ma chevelure qu'il faudrait dépouiller de ses papillottes, ni de la peine que j'aurais à ôter mes gants?»

«Qui je suis?» dit sa Majesté.--«Ah! vraiment! Je suis Baal-Zebub, prince de la Mouche. Je viens à l'instant de te tirer d'un cercueil en bois de rose incrusté d'ivoire. Tu étais bien curieusement embaumé, et étiqueté comme un effet de commerce. C'est Bélial qui t'a envoyé--Bélial, mon Inspecteur des Cimetières. Les pantalons, que tu prétends confectionnés par Bourdon, sont une excellente paire de caleçons de toile, et ta robe de chambre est un linceul d'assez belle dimension.»

«Monsieur!» répliqua le Duc, «je ne me laisserai pas insulter impunément!--Monsieur! à la première occasion je me vengerai de cet outrage!--Monsieur! vous entendrez parler de moi! En attendant _au revoir!_»--et le Duc en s'inclinant allait prendre congé de sa Satanique Majesté, quand il fut arrêté au passage par un valet de chambre qui le fit rétrograder. Là-dessus, sa Grâce se frotta les yeux, bâilla, haussa les épaules, et réfléchit. Après avoir constaté avec satisfaction son identité, elle jeta un coup d'oeil sur son entourage.

L'appartement était superbe. De l'Omelette ne put s'empêcher de déclarer qu'il était bien comme il faut. Ce n'était ni sa longueur, ni sa largeur--mais sa hauteur!--ah! c'était quelque chose d'effrayant!--Il n'y avait pas de plafond--pas l'ombre d'un plafond--mais une masse épaisse de nuages couleur de feu qui tournoyaient. Pendant que sa Grâce regardait en l'air, la tête lui tourna. D'en haut pendait une chaîne d'un métal inconnu, rouge-sang, dont l'extrémité supérieure se perdait, comme la ville de Boston, parmi les nues. A son extrémité inférieure, se balançait un large fanal. Le Duc le prit pour un rubis; mais ce rubis versait une lumière si intense, si immobile, si terrible! une lumière telle que la Perse n'en avait jamais adoré--que le Guèbre n'en avait jamais imaginé--que le Musulman n'en avait jamais rêvé--quand, saturé d'opium, il se dirigeait en chancelant vers son lit de pavots, s'étendait le dos sur les fleurs, et la face tournée vers le Dieu Apollon. Le Duc murmura un léger juron, décidément approbateur.

Les coins de la chambre s'arrondissaient en niches. Trois de ces niches étaient remplies par des statues de proportions gigantesques. Grecques par leur beauté, Egyptiennes par leur difformité, elles formaient un ensemble bien français. Dans la quatrième niche, la statue était voilée; elle n'était pas colossale. Elle avait une cheville effilée, des sandales aux pieds. De l'Omelette mit sa main sur son coeur, ferma les yeux, les leva, et poussa du coude sa Majesté Satanique--en rougissant.

Mais les peintures!--Cypris! Astarté! Astoreth! elles étaient mille et toujours la même! Et Raphaël les avait vues! Oui, Raphaël avait passé par là; car n'avait-il pas peint la---? et par conséquent n'était-il pas damné?--Les peintures! Les peintures! O luxure! O amour!--Qui donc, à la vue de ces beautés défendues, pourrait avoir des yeux pour les délicates devises des cadres d'or qui étoilaient les murs d'hyacinthe et de porphyre?

Mais le Duc sent défaillir son coeur. Ce n'est pas, comme on pourrait le supposer, la magnificence qui lui donne le vertige; il n'est point ivre des exhalaisons extatiques de ces innombrables encensoirs. Il est vrai que tout cela lui a donné à penser--mais! Le Duc de l'Omelette est frappé de terreur; car, à travers la lugubre perspective que lui ouvre une seule fenêtre sans rideaux, là! flamboie la lueur du plus spectral de tous les feux!

Le pauvre Duc! Il ne put s'empêcher de reconnaître que les glorieuses, voluptueuses et éternelles mélodies qui envahissaient la salle, transformées en passant à travers l'alchimie de la fenêtre enchantée, n'étaient que les plaintes et les hurlements des désespérés et des damnés! Et là! oui, là! sur cette ottomane!--qui donc pouvait-ce être?--lui, le _petit-maître_--non, la Divinité!--assise et comme sculptée dans le marbre, et qui sourit avec sa figure pâle si amèrement!

_Mais il faut agir_--c'est-à-dire, un Français ne perd jamais complètement la tête. Et puis, sa Grâce avait horreur des scènes. De l'Omelette redevient lui-même. Il y avait sur une table plusieurs fleurets et quelques épées. Le Duc a étudié l'escrime sous B.....--_Il avait tué ses six hommes._ Le voilà sauvé. Il mesure deux épées, et avec une grâce inimitable, il offre le choix à sa Majesté.--Horreur! sa Majesté ne fait pas d'armes!

Mais elle joue? Quelle heureuse idée! Sa Grâce a toujours une excellente mémoire. Il a étudié à fond le «Diable» de l'abbé Gaultier. Or il y est dit «_que le Diable n'ose pas refuser une partie d'écarté._»

Oui, mais les chances! les chances!--Désespérées, sans doute; mais à peine plus désespérées que le Duc. Et puis, n'était-il pas dans le secret? N'avait-il pas écrémé le père Le Brun? N'était-il pas membre du Club Vingt-un? «_Si je perds_, se dit-il, _je serai deux fois perdu_--je serai deux fois damné--_voilà tout!_ (Ici sa Grâce haussa les épaules). _Si je gagne, je retournerai à mes ortolans--que les cartes soient préparées!_»

Sa Grâce était tout soin, tout attention--sa Majesté tout abandon. A les voir, on les eût pris pour François et Charles. Sa Grâce ne pensait qu'à son jeu; sa Majesté ne pensait pas du tout. Elle battit; le Duc coupa.

Les cartes sont données. L'atout est tourné;--c'est--c'est--le Roi! Non--c'était la Reine. Sa Majesté maudit son costume masculin. De l'Omelette mit sa main sur son coeur.

Ils jouent. Le Duc compte. Il n'est pas à son aise. Sa Majesté compte lourdement, sourit et prend un coup de vin. Le Duc escamote une carte.

«_C'est à vous à faire_», dit sa Majesté, coupant. Sa Grâce s'incline, donne les cartes et se lève de table en présentant le Roi.

Sa Majesté parut chagrinée.

Si Alexandre n'avait pas été Alexandre, il eût voulu être Diogène. Le Duc, en prenant congé de son adversaire, lui assura «_que s'il n'avait pas été De l'Omelette, il eût volontiers consenti à être le Diable._»

LE MILLE ET DEUXIÈME CONTE DE SCHÉHÉRAZADE

«_La vérité est plus étrange que la fiction._» (Vieux dicton.)

J'eus dernièrement l'occasion dans le cours de mes recherches Orientales, de consulter le Tellmenow Isitsoornot, ouvrage à peu près aussi inconnu, même en Europe, que le Zohar de Siméon Jochaïdes, et qui, à ma connaissance, n'a jamais été cité par aucun auteur américain, excepté peut-être par l'auteur des Curiosités de la Littérature américaine. En parcourant quelques pages de ce très remarquable ouvrage, je ne fus pas peu étonné d'y découvrir que jusqu'ici le monde littéraire avait été dans la plus étrange erreur touchant la destinée de la fille du vizir, Schéhérazade, telle qu'elle est exposée dans les Nuits Arabes, et que le dénoûment, s'il ne manque pas totalement d'exactitude dans ce qu'il raconte, a au moins le grand tort de ne pas aller beaucoup plus loin.

Le lecteur, curieux d'être pleinement informé sur cet intéressant sujet, devra recourir à l'_Isitsoornot_ lui-même; mais on me pardonnera de donner un sommaire de ce que j'y ai découvert.

On se rappellera que, d'après la version ordinaire des Nuits Arabes, un certain monarque, ayant d'excellentes raisons d'être jaloux de la reine son épouse, non seulement la met à mort, mais jure par sa barbe et par le prophète d'épouser chaque nuit la plus belle vierge de son royaume, et de la livrer le lendemain matin à l'exécuteur.

Après avoir pendant plusieurs années accompli ce voeu à la lettre, avec une religieuse ponctualité et une régularité méthodique, qui lui valurent une grande réputation d'homme pieux et d'excellent sens, une après-midi il fut interrompu (sans doute dans ses prières) par la visite de son grand vizir, dont la fille, paraît-il, avait eu une idée.

Elle s'appelait Schéhérazade, et il lui était venu en idée de délivrer le pays de cette taxe sur la beauté qui le dépeuplait, ou, à l'instar de toutes les héroïnes, de périr elle-même à la tâche.

En conséquence, et quoique ce ne fût pas une année bissextile (ce qui rend le sacrifice plus méritoire), elle députa son père, grand vizir, au roi, pour lui faire l'offre de sa main. Le roi l'accepta avec empressement: (il se proposait bien d'y venir tôt ou tard, et il ne remettait de jour en jour que par crainte du vizir) mais tout en l'acceptant, il eut soin de faire bien comprendre aux intéressés, que, pour grand vizir ou non, il n'avait pas la moindre intention de renoncer à un iota de son voeu ou de ses privilèges. Lors donc que la belle Schéhérazade insista pour épouser le roi, et l'épousa réellement en dépit des excellents avis de son père, quand, dis-je, elle l'épousa bon gré mal gré, ce fut avec ses beaux yeux noirs aussi ouverts que le permettait la nature des circonstances.

Mais, paraît-il, cette astucieuse demoiselle (sans aucun doute elle avait lu Machiavel) avait conçu un petit plan fort ingénieux.

La nuit du mariage, je ne sais plus sous quel spécieux prétexte, elle obtint que sa soeur occuperait une couche assez rapprochée de celle du couple royal pour permettre de converser facilement de lit à lit; et quelque temps avant le chant du coq elle eut soin de réveiller le bon monarque, son mari (qui du reste n'était pas mal disposé à son endroit, quoiqu'il songeât à lui tordre le cou au matin)--elle parvint, dis-je, à le réveiller (bien que, grâce à une parfaite conscience et à une digestion facile, il fût profondément endormi) par le vif intérêt d'une histoire (sur un rat et un chat noir, je crois), qu'elle racontait à voix basse, bien entendu à sa soeur. Quand le jour parut, il arriva que cette histoire n'était pas tout à fait terminée, et que Schéhérazade naturellement ne pouvait pas l'achever, puisque, le moment était venu de se lever pour être étranglée--ce qui n'est guère plus plaisant que d'être pendu, quoique un tantinet plus galant.

Cependant la curiosité du roi, plus forte (je regrette de le dire) que ses excellents principes religieux mêmes, lui fit pour cette fois remettre l'exécution de son serment jusqu'au lendemain matin, dans l'espérance d'entendre la nuit suivante comment finirait l'histoire du chat noir (oui, je crois que c'était un chat noir) et du rat.

La nuit venue, madame Schéhérazade non seulement termina l'histoire du chat noir et du rat (le rat était bleu), mais sans savoir au juste où elle en était, se trouva profondément engagée dans un récit fort compliqué où il était question (si je ne me trompe) d'un cheval rose (avec des ailes vertes), qui donnant tête baissée dans un mouvement d'horlogerie, fut blessé par une clef indigo. Cette histoire intéressa le roi plus vivement encore que la précédente; et le jour ayant paru avant qu'elle fût terminée (malgré tous les efforts de la reine pour la finir à temps) il fallut encore remettre la cérémonie à vingt-quatre heures. La nuit suivante, même accident et même résultat, puis l'autre nuit, et l'autre encore;--si bien que le bon monarque, se voyant dans l'impossibilité de remplir son serment pendant une période d'au moins mille et une nuits, ou bien finit par l'oublier tout à fait, ou se fit relever régulièrement de son voeu, ou (ce qui est plus probable) l'enfreignit brusquement, en cassant la tête à son confesseur. Quoi qu'il en soit, Schéhérazade, qui, descendant d'Eve en droite ligne, avait hérité peut-être des sept paniers de bavardage que cette dernière, comme personne ne l'ignore, ramassa sous les arbres du jardin d'Eden, Schéhérazade, dis-je, finit par triompher, et l'impôt sur la beauté fut aboli.

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