Storieta
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Prologue

DÉCOR: une nuit de printemps parfumée, mystérieuse et pure. Le parvis de Notre-Dame. La cathédrale accroupie dans l'ombre comme un sphinx et, à l'autre bout, un seigneurial hôtel à façade sévère. Au balcon gothique, sous la caresse des clartés astrales, une blanche apparition de charme et de grâce.

Palpitante et radieuse, elle suit des yeux, dans l'obscurité bleuâtre, un élégant et fier gentilhomme qui s'éloigne.

Cette jeune fille, c'est Léonore, l'unique enfant du baron de Montaigues qui, depuis la tragique journée de la Saint-Barthélémy où le vieux huguenot fut supplicié,--aveuglé des deux yeux!--lui prodigue d'inépuisables consolations.

Et ce seigneur, à qui elle jette l'adieu passionné de ses baisers, c'est le fastueux et noble duc Jean de Kervilliers.

Son amant! Lentement, à regret, lorsqu'il a disparu, elle rentre dans cette chambre où ses rendez-vous nocturnes s'écoulent aussi rapides que les irréelles minutes d'un songe éblouissant et où, il y a une heure, ici même, suspendue au cou de Jean, elle a murmuré le plus émouvant et le plus redoutable des aveux... Elle va être mère!

Comme elle a tremblé alors! car pour le baron de Montaigues, ce père qu'elle adore, quelle agonie de honte!

A son premier mot, Kervilliers est devenu livide de bonheur sans doute; car il l'a enlacée d'une plus ardente étreinte et a balbutié de formelles assurances; le vieillard ne saura pas. La faute réparée à temps sera ignorée de tous. Demain, lui, Jean, parlera! Demain, elle sera sa fiancée! Dans peu de jours sa femme!

Tout à coup, un fracas retentit! Une vitre du balcon a sauté, une pierre enveloppée d'un papier roule sur le tapis!

Léonore demeure d'abord immobile de stupeur et d'effroi...

Ce papier alors, la fascine et l'attire. Un billet? Elle se baisse, le saisit, hésite et... elle le déplie C'en est fait d'un trait elle l'a parcouru! Alors elle pâlit.

Son coeur se serre, une plainte d'infinie détresse expire sur ses lèvres. Qu'a-t-elle lu?... Voici:

Monseigneur l'évêque prince Farnèse, qui demain célébrera la Pâque dans Notre-Dame, est le seul qui puisse vous dire pourquoi Jean, duc de Kervilliers, ne vous épousera jamais... jamais!

Qui a jeté la pierre? Un jaloux d'amour? Un ennemi de race? Qu'importe! Et pendant que cet être, quel qu'il soit, écoute et regarde, pendant que la fille de Montaigues se débat, aux prises avec le désespoir le duc de Kervilliers rentre chez lui, tombe à genoux devant un portrait de Léonore et sanglote:

«Qu'a-t-elle dit? qu'elle va être mère? J'ai bien entendu?... Perdue! oh! perdue!... Et moi! Ah! misérable! pourquoi n'ai-je pas fui quand cette passion m'a mordu au coeur? Que faire?... Fuir! Fuir honteusement...»

Au coup de la grand-messe de ce dimanche de Pâques 1573, Léonore entre dans cette cathédrale dont, fille de huguenots, elle n'a jamais franchi le seuil.

Ce sont des heures d'inoubliables tortures qu'elle vient de vivre. Mille suppositions affolantes ont traversé son esprit. Jean est-il marié à une autre? L'évêque va lui répondre!

Dans l'église, elle s'arrête, défaillante, consciente à peine de ce qu'elle fait. Là-bas, tout au fond, dans la splendeur des cierges, couvert d'or, le prince Farnèse, légat du pape, entonné le Kyrie.

Léonore se met en marche. Par de lents efforts, elle se fraie un passage. Mais, quand enfin elle atteint le choeur, elle est sans forces. Dix pas, au plus, la séparent du prince-évêque. Tourné vers le tabernacle, il officie, en des poses empreintes d'une solennelle dignité.

Et, maintenant, Léonore a peur. L'approche de l'horrible réalité l'épouvante. Elle se raccroche à son rêve d'amour, elle veut garder une illusion quelques minutes encore... Soudain la sonnette résonne pour l'élévation!

Mgr Farnèse a saisi l'ostensoir, et, flamboyant de sa majesté, il se retourne... Une terrible secousse ébranle Léonore des pieds à la tête. Cet évêque!... Cette flamme des yeux!... Cette éclatante beauté!... Elle les connaît!...

Cet évêque!... Non! l'hallucination est par trop insensée! Il faut qu'elle s'assure, qu'elle voie de près! Hagarde, rapide, elle franchit la grille, s'élance... et alors!... Pantelante, elle monte les degrés de l'autel! Ses deux mains convulsives s'abattent sur les épaules de l'évêque foudroyé, et un lamentable cri déchire le silence:

«Puissances du Ciel! Jean! mon amant! C'est toi!»

Et Léonore inanimée tombe en travers des marches, aux pieds de l'évêque pétrifié, blanc comme un marbre.

Une tempête de rumeurs se déchaîne. Sacrilège! On accourt. On se précipite sur Léonore, on la saisit.

Et, tandis qu'on l'entraîne, qu'on l'emporte, qu'on la jette au fond d'un cachot, le prince Farnèse, duc de Kervilliers, l'évêque, l'amant, rugit dans sa conscience:

«Damné! Maudit! Je suis maudit!»

Sur la place de Grève, dans la brumeuse matinée de novembre, un flot humain houle et roule autour d'un échafaudage de poutres grossières. Contre le poteau central est assis un géant silencieux: c'est maître Claude... le bourreau! Ce sinistre squelette de madriers, c'est le gibet! Et ce peuple accouru des quatre horizons de Paris est là pour voir mourir Léonore, condamnée pour mensonge diabolique et calomnie hérésiarque envers l'évêque.

Le jour même où Léonore a été arrêtée dans Notre-Dame, le baron de Montaigues, son père, s'est tué d'un coup de dague au coeur. Quant à l'accusée, à toutes les questions elle a répondu par des regards sans vie.

Neuf heures sonnent. Le glas tinte. On entend le De Profundis: c'est le cortège.

Les moines, les confréries, les pénitents qui psalmodient, le médecin-juré, les gens du guet, le grand prévôt...

Puis, soutenue par deux prêtres, les cheveux épars, les pieds nus, la tête renversée sur l'épaule, c'est Léonore!

Et, derrière elle, entouré d'inquisiteurs qui le surveillent, morne, vieilli, décomposé, marchant tout éveillé dans un rêve funèbre lui! l'amant!... Ordre implacable venu du Saint-Office de Rome: il faut que sa présence et son indifférence prouvent au monde que l'hérétique a menti en accusant un évêque au pied même du trône de Dieu!

Soudain, tout s'immobilise dans un effrayant silence: le grand prévôt fait le signe fatal!

Le bourreau s'avance. Sa large main tombe sur l'épaule nue de la condamnée. L'instant est atroce...

A cette suprême seconde, Léonore a un spasme qui l'arrache à la monstrueuse étreinte... Et, coup sur coup, deux clameurs brèves, stridentes, font explosion sur ses lèvres crispées!...

Cette femme qui va mourir, là, sous la corde qui se balance, elle se débat dans les douleurs de l'enfantement!

Le bourreau recule! Le médecin-juré s'élance, tandis qu'une rafale de frémissements balaie la Grève! Et, lorsqu'il se relève enfin, le peuple, aux côtés de Léonore prostrée, inerte, évanouie, aperçoit un tout petit être qui vagit...

«Une fille! c'est une fille!» crie une femme.

La foule, tout autour de cette nouvelle-née si faible, si seule, demeure un instant pantelante. Puis, brusquement, la pitié déborde, éclate et gronde. On supplie, on menace, on crie grâce et miséricorde pour la mère! Le grand prévôt hésite... puis, convaincu par l'immense compassion du peuple, il jette un ordre: la condamnée a vie sauve. Léonore, sans connaissance, est emportée sur une civière, et l'enfant...

L'enfant demeure! La condamnée n'a pas le droit de nourrir sa fille en prison! L'innocente créature est abandonnée à la merci publique: une heure durant, elle sera exposée où elle est née: sous le gibet! Pauvre toute-petite qui attend qu'on lui fasse la charité d'une mère.

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