En 1867, quand la Ligue de la paix et de la liberté s'est formée, elle était l'expression en Europe, et surtout en France, d'une pensée très morale, très juste, qui s'étonnait de trouver encore dans le code des nations civilisées, ou se disant telles, des lois de la guerre; qui s'indignait que, de temps à autre, des menaces, des bruits de guerre, prissent place dans la politique des cours et vinssent troubler les affaires publiques. Il y eut alors, de la part des littérateurs et des publicistes, une sorte de croisade, à laquelle votre ligue donna plus de consistance, et dont elle prolongea le retentissement. Elle se trouva être, en même temps, une protestation contre ces pouvoirs impériaux et royaux qui disposent de la vie des hommes, et qui n'écoutent qu'eux-mêmes et leurs monstrueux calculs. Ils ont en effet, malgré vous, malgré l'opinion, fait la guerre de 1870. Les monarques sont inconvertissables. Heureusement, il n'en n'est pas de même du sens public. Celui-ci avait compris. Le sentiment des maux de la guerre et de leur folie s'était propagé rapidement jusque dans le peuple, et ce sentiment fut pour beaucoup dans la stupéfaction, dans l'indignation, que causa en France la déclaration de guerre du 15 juillet. On peut le dire avec certitude, et vous le reconnaissez: les guerres, faussement appelées nationales, ne sont que des guerres monarchiques. La guerre et la monarchie se tiennent; elles vivent et mourront ensemble. Votre ligue est républicaine. Sur ce point vous n'hésitez pas, et votre œuvre est définie, aussi bien que votre action.
Mais il est une autre guerre, à laquelle vous n'aviez pas songé, et qui dépasse l'autre de beaucoup en ravages et en frénésie. Je parle de la guerre civile.
Elle existe en France depuis 1848; mais beaucoup s'obstinaient à ne pas la voir. Aujourd'hui, quel sourd n'a entendu les canons de Paris et de Versailles? Et ces fusillades dans les parcs, dans les cimetières, dans les terrains vagues, et dans les villages autour de Paris?--Quel aveugle n'a vu ces charretées de cadavres qu'on transportait, le jour d'abord, puis la nuit; ces prisonniers, hommes, femmes, enfants, que l'on conduisait à la mort par centaines, sous les feux de peloton ou les mitrailleuses? Et ces longues files de malheureux, défaits, déchirés, que l'on insultait, que l'on crossait, que l'on courbait à genoux, à la honte de l'humanité, sur le chemin de Versailles? Qui n'entend dans son cœur (à moins de n'en pas avoir) le cri de ces 40,000, transportés sans jugement, entassés depuis quatre mois, six mois, dans les pontons de nos ports.
On a répandu sur ces horreurs, comme des voiles, tous les mots que la langue prête aux rhéteurs pour combattre la vérité. Etant si coupable, on a beaucoup accusé. On a beaucoup crié, pour empêcher d'entendre. Depuis quatre mois, pendant les deux premiers mois surtout, la calomnie a coulé à pleins bords, de toutes ces feuilles venimeuses, qui marquent d'infamie les causes qu'elles embrassent. Et les autres, prises de peur, sous la terreur qui régnait, ont lâchement, sans examen, répété ces accusations, ces calomnies. On a flétri du nom d'assassins les assassinés, de voleurs les volés, de bourreaux les victimes.
Je sais ce qu'on peut dire contre la Commune. Plus que personne, j'ai déploré, j'ai maudit l'aveuglement de ces hommes--je parle de la majorité--dont la stupide incapacité a perdu la plus belle cause. Quelle souffrance, jour à jour, à la voir périr! Mais aujourd'hui, ce ressentiment expire dans la pitié. Ces torts de la Commune, depuis Mai, j'ai besoin de les rappeler à ma mémoire. Un tel débordement de crimes a passé sur eux qu'on ne les voit plus. Une telle débauche d'infamies a succédé à ces fautes, qu'elles sont devenues honorables en comparaison.
Permettez-moi, pour répondre aux doutes qui existent probablement à ce sujet dans beaucoup d'esprits, de mettre en regard, le plus succinctement possible, les actes des deux partis. Car il s'agit pour vous à mon sens, de prendre parti dans ce drame terrible, qui n'est pas fini, qui ne finira pas de longtemps, et qui n'admet pas de neutres. Vous ne pouvez pas vous appeler la Ligue de la paix et de la liberté, et demeurer indifférents à ces massacres, à ces violences.
De quoi sont accusés les révolutionnaires de Paris? De pillage, de meurtre, d'incendie.
Le pillage, ce pillage des maisons de Paris sous la Commune, c'est une calomnie signée Thiers, et répandue à des milliers d'exemplaires, avec l'argent de la France, pour tromper la France. Il n'y a pas eu de pillage. Il y a eu des mesures financières contestables, soit; moins contestables peut-être que celles de M. Pouyer-Quertier; mais quelques confiscations arbitraires qui ont eu lieu, ont été de suite blâmées et réparées, et l'ordre--je parle du véritable, de celui qui est à la fois la sécurité et la décence, un ordre tout différent de l'ordre du luxe, du despotisme et de la débauche, et de cet ordre de Varsovie qui règne actuellement à Paris--l'ordre véritable a existé pendant ces deux mois, où Paris fut tout entier dans la main du pauvre. Ceux qui l'ont habité le savent. S'il y a eu çà et là des exceptions, elles ont été rares. Les prêtres seuls ont été l'objet de persécutions personnelles regrettables--je ne prétends pas tout excuser, je dis la vérité et je compare.--Certaines gens vous parleront des dangers qu'ils ont courus. Interrogez-les bien: ils n'ont subi que leurs propres frayeurs. Qu'ils vous montrent leurs blessures.
Dans quelques services, par le fait de certains agents, des dilapidations ont eu lieu.--Les administrations monarchiques sont-elles exemptes de ces accidents? Tous les services étaient désorganisés et l'on a eu moins de deux mois, de combats journaliers, pour tout recréer et mettre en ordre. Certes, il restait beaucoup à faire; mais le temps a manqué. Au moins régnait-il une grande économie relative, une grande simplicité générale. Au ministère de l'instruction publique, au lieu de cette troupe de gens en livrée qu'avait conservés le 4 septembre, on trouvait une bonne à tout faire, un employé d'antichambre et un portier.
Depuis, que s'est-il passé dans ce Paris, rendu au pouvoir des gens de l'ordre? Toutes les maisons ont été fouillées, perquisitionnées de fond en comble, non pas seulement une fois, mais deux, trois et quatre. Et dans ces perquisitions, des vols, des saccages, ont été fréquemment commis. J'ai beaucoup de faits particuliers; je n'en citerai qu'un général. Tous ceux qu'on fusillait étaient dépouillés de ce qu'ils portaient sur eux, argent et bijoux. Et l'argent, et souvent les bijoux, étaient distribués aux soldats, prime de meurtre.
Les meurtres, il n'y en a pas eu sous la Commune, sauf l'exécution aux avant-postes de quelques espions (sept en tout), fait habituel de la guerre. Tout ce grand fracas, toutes ces menaces, tout ce pastiche de 93, que fit la majorité de la Commune, consista seulement en mots, en phrases, en décrets. Ce fut de la pose. La loi des ôtages ne fut pas appliquée, grâce à la minorité; grâce aussi, je le crois, à la secrète répugnance de ces copistes de la terreur, qui en dépit d'eux-mêmes étaient de leur temps et de leur parti--car la démocratie actuelle est humaine. La loi des ôtages ne fut appliquée que le 23 au soir, quand le pouvoir communal n'existait plus de fait (sa dernière séance est du 22.) Ces exécutions eurent lieu par les ordres seuls de Raoul Bigault et de Ferré, deux des plus malheureuses personnalités de la Commune, qui jusque là n'avaient cessé, toujours en vain, de réclamer des mesures sanglantes.
Mais il faut bien ajouter qu'elles n'eurent lieu qu'après deux jours et deux nuits de fusillades versaillaises; qu'après deux jours et deux nuits, pendant lesquels les gens de l'ordre avaient fusillé, par centaines, les prisonniers faits sur les barricades: des hommes qui avaient déposé les armes, des femmes, des adolescents de 15 et 16 ans; des gens arrachés à leurs maisons, des dénoncés, des suspects, peu importe? on n'avait pas le temps d'y regarder de près. On tuait en tas; on recourut, pour aller plus vite, aux mitrailleuses. Assez de témoins ont entendu leur craquement funèbre, au Luxembourg, ou sur les trottoirs, le long des grilles, les pieds glissaient dans le sang; à la caserne Lobau, dans le quartier St-Victor, du côté de la Villette....
Sur les incendies, il y a toute une enquête à faire. Mais trois points certains doivent être établis:
1° Ces incendies ont été surfaits, exagérés outre mesure, et l'on s'en est servi d'une façon odieuse pour les besoins de la vengeance.
2° Plusieurs ont été allumés par les obus des assaillants.
3° Les maisons incendiées par les fédérés ne l'ont été que pour les nécessités de la défense, et non pas avec ce projet fantastique qu'on leur impute de brûler Paris. Les soldats s'introduisaient par derrière dans les maisons attenantes aux barricades et de là tiraient à feu plongeant sur les défenseurs. Il fallait donc: ou brûler ces maisons à l'intérieur, ou abandonner le combat.
Quant à l'incendie des Tuileries, de la Préfecture de police, du Palais de justice, de la Légion-d'honneur, etc., le nom des coupables n'est pas connu, et quand on se rappelle le premier incendie manqué de la Préfecture de police, au mois de novembre précédent; quand on songe à l'intérêt qu'avaient telles gens à la destruction de certains papiers; aux agents de Versailles qui remplissaient Paris; à l'intelligence des flammes, qui ont respecté tout ce dont la perte, en monuments ou en collections, eût été irréparable; quand on pense à la situation douteuse du pouvoir légal vis-à-vis de la France, qui lui était hostile, et qui, si elle n'approuvait pas la Commune, reconnaissait du moins la légitimité des réclamations de Paris; au danger dès lors qu'offrait l'exécution du plan d'extermination, dicté par une politique à la Médicis, en même temps que caressé par une haine implacable,--danger tel que le vainqueur pouvait succomber par sa victoire--on comprend qu'un grand crime, attribué aux fédérés, pouvait seul, en excitant la colère publique, permettre cette extermination, ces vengeances; et l'on peut soupçonner, sous cet incendie de Paris, un des plus épouvantables mystères que l'histoire ait à pénétrer.
L'histoire des républiques, telles que la république française actuelle, ressemble beaucoup, malheureusement, à celle des empires. Ce n'est pas à la surface qu'il faut la voir, et ce n'est pas au grand jour qu'elle s'élabore. Pour qui l'a bien observée, cette histoire, elle n'est autre, depuis le 4 Septembre, que le développement d'un complot monarchique, immédiatement formé, et qui entre en guerre, en même temps que les Prussiens, contre la République. Et cette guerre latente est la principale; car l'autre en devient le terrain, le tapis franc, et en reçoit son issue.
Les monarchistes, on le sait bien, n'eurent jamais de patrie, pas plus que leurs princes; ainsi voit-on ceux-ci, dès que la France est abattue, accourir sans pudeur, chacals affamés, sur cette proie. Le premier souci des faux républicains du 4 Septembre n'est pas l'ennemi national, c'est la démocratie populaire. Après tout, Guillaume est un roi; entre rois et conservateurs on s'arrange toujours; le pis est de payer, et c'est le peuple que cela regarde! Mais la démagogie! mais le socialisme! grands dieux! Avoir le peuple pour maître au lieu de le gouverner! Se voir disputer cette oisiveté dorée, qu'on a conquise, au prix, déjà, de tant d'autres capitulations!--Ils n'eurent plus que cet objet, que cette peur, et lui sacrifièrent la France. La République victorieuse, arrachant le pays à l'abîme où l'avait jeté la monarchie, cela pouvait être la fin du vieux monde.