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La nouvelle Carthage
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The opening · free to read
M. Guillaume Dobouziez régla les funérailles de Jacques Paridael de façon à mériter l'approbation de son monde et l'admiration des petites gens. «Cela s'appelle bien faire les choses!» ne pouvait manquer d'opiner la galerie. Il n'aurait pas exigé mieux pour lui- même: service de deuxième classe (mais, hormis les croque-morts, qui s'y connaît assez pour discerner la nuance entre la première qualité et la suivante?); messe en plain-chant; pas d'absoute (inutile de prolonger ces cérémonies crispantes pour les intéressés et fastidieuses pour les indifférents); autant de mètres de tentures noires larmées et frangées de blanc; autant de livres de cire jaune.
De son vivant, feu Paridael n'aurait jamais espéré pareilles obsèques, le pauvre diable!
Quarante-cinq ans, droit, mais grisonnant déjà, nerveux et sec, compassé, sanglé militairement dans sa redingote, le ruban rouge à la boutonnière, M. Guillaume Dobouziez marchait derrière le petit Laurent, son pupille, unique enfant du défunt, plongé dans une douleur aiguë et hystérique.
Laurent n'avait cessé de sangloter depuis la mortuaire. Il fut plus pitoyable encore à l'église. Les regrets sonnés au clocher et surtout les tintements saccadés de la clochette du choeur imprimaient des secousses convulsives à tout son petit être.
Cette affliction ostensible impatienta même le cousin Guillaume, ancien officier, un dur à cuire, ennemi de l'exagération.
-- Allons, Laurent, tiens-toi, sapristi!... Sois raisonnable!... Lève-toi!... Assieds-toi!... Marche! ne cessait-il de lui dire à mi-voix.
Peine perdue. À chaque instant le petit compromettait, par des hurlements et des gesticulations, l'irréprochable ordonnance du cérémonial. Et cela quand on faisait tant d'honneur à son papa!
Avant que le convoi funèbre se fût mis en marche, M. Dobouziez, en homme songeant à tout, avait remis à son pupille une pièce de vingt francs, une autre de cinq, et une autre de vingt sous. La première était pour le plateau de l'offrande; le reste pour les quêteurs. Mais cet enfant, décidément aussi gauche qu'il en avait l'air, s'embrouilla dans la répartition de ses aumônes et donna, contrairement à l'usage, la pièce d'or au représentant des pauvres, les cinq francs au marguillier, et les vingt sous au curé.
Il faillit sauter dans la fosse, au cimetière, en répandant sur le cercueil cette pelletée de terre jaune et fétide qui s'éboule avec un bruit si lugubre!
Enfin, on le mit en voiture, au grand soulagement du tuteur, et la clarence à deux chevaux regagna rapidement l'usine et l'hôtel des Dobouziez situés dans un faubourg en dehors des fortifications.
Au dîner de famille, on parla d'affaires, sans s'attarder à l'événement du matin et en n'accordant qu'une attention maussade à Laurent placé entre sa grand'tante et M. Dobouziez.' Celui-ci ne lui adressa la parole que pour l'exhorter au devoir, à la sagesse et à la raison, trois mots bien abstraits, pour ce garçon venant à peine de faire sa première communion.
La bonne grand'tante de l'orphelin eût bien voulu compatir plus tendrement à sa peine, mais elle craignait d'être taxée de faiblesse par les maîtres de la maison et de le desservir auprès d'eux. Elle l'engagea même à rencogner ses larmes de peur que ce désespoir prolongé ne parût désobligeant à ceux qui allaient désormais lui tenir lieu de père et de mère. Mais à onze ans, on manque de tact, et les injonctions, à voix basse, de la brave dame ne faisaient que provoquer des recrudescences de pleurs.
À travers le brouillard voilant ses prunelles, Laurent, craintif et pantelant comme un oiselet déniché, examinait les convives à la dérobée.
Mme Dobouziez, la cousine Lydie, trônait en face de son mari. C'était une nabote nouée, jaune, ratatinée comme un pruneau, aux cheveux noirs et luisants, coiffée en bandeaux qui lui cachaient le front et rejoignaient d'épais et sombres sourcils ombrageant de gros yeux, noirs aussi, glauques, et à fleur de tête. Presque pas de visage; des traits hommasses, les lèvres minces et décolorées, le nez camard et du poil sous la narine. Une voix gutturale et désagréable, rappelant le cri de la pintade. Coeur sec et rassis plutôt qu'absent; des éclaira de bonté, mais jamais de délicatesse; esprit terre à terre et borné.
Guillaume Dobouziez, brillant capitaine du génie, l'avait épousée pour son argent. La dot de cette fille de bonnetiers bruxellois retirés des affaires, lui servit, lorsqu'il donna sa démission, à édifier son usine et à poser le premier jalon d'une rapide fortune.
Le regard de Laurent s'arrêtait avec plus de complaisance, et même avec un certain plaisir sur Régina ou Gina, seule enfant des Dobouziez, d'une couple d'années l'aînée du petit Paridael, une brunette élancée et nerveuse, avec d'expressifs yeux noirs, d'abondants cheveux bouclés, le visage d'un irréprochable ovale, le nez aquilin aux ailes frétillantes, la bouche mutine et volontaire, le menton marqué d'une délicieuse fossette, le teint rosé et mat aux transparences de camée. Jamais Laurent n'avait vu aussi jolie petite fille.
Cependant il n'osait la regarder longtemps en face ou soutenir le feu de ses prunelles malicieuses, À ses turbulences d'enfant espiègle et gâtée se mêlait un peu de la solennité et de la superbe du cousin Dobouziez. Et déjà quelque chose de dédaigneux et d'indiciblement narquois plissait par moments ses lèvres innocentes et altérait le timbre de son rire ingénu.
Elle éblouissait Laurent, elle lui imposait comme un personnage. Il en avait vaguement peur. Surtout qu'à deux ou trois reprises elle le dévisagea avec persistance, en accompagnant cet examen d'un sourire plein de condescendance et de supériorité.
Consciente aussi de l'effet favorable qu'elle produisait sur le gamin, elle se montrait plus remuante et capricieuse que d'habitude; elle se mêlait à la conversation, mangeait en pignochant, ne savait que faire pour accaparer l'attention. Sa mère ne parvenait pas à la calmer et, répugnant à des gronderies qui lui eussent attiré la rancune de ce petit démon, dirigeait des regards de détresse vers Dobouziez.
Celui-ci résistait le plus longtemps possible aux sommations désespérées de son épouse.
Enfin, il intervenait. Sourde aux remontrances de sa mère, Gina se rendait, momentanément, d'un petit air de martyre, des plus amusants, aux bénignes injonctions de son père. En faveur de Gina, le chef de la famille se départait de sa raideur. Il devait même se faire violence pour ne pas répondre aux agaceries de sa mignonne; il ne la reprenait qu'à son corps défendant. Et quelle douceur inaccoutumée dans cette voix et dans ces yeux! Intonations et regards rappelaient à Laurent l'accent et le sourire de Jacques Paridael. À tel point que Lorki, c'est ainsi que l'appelait le doux absent, reconnaissait à peine, dans le cousin Dobouziez semonçant sa petite Gina, le même éducateur rigide qui lui avait recommandé à lui, tout à l'heure, durant la douloureuse cérémonie, de faire ceci, puis cela, et tant de choses qu'il ne savait à laquelle entendre. Et toutes ces instructions formulées d'un ton si bref, si péremptoire!
N'importe, si son coeur d'enfant se serra à ce rapprochement, le Lorki d'hier, le Laurent d'aujourd'hui, n'en voulut pas à sa petite cousine d'être ainsi préférée. Elle était par trop ravissante! Ah, s'il se fût agi d'un autre enfant, d'un garçon comme lui par exemple, l'orphelin eût ressenti, à l'extrême, cette révélation de l'étendue de sa perte; il en eût éprouvé non seulement de la consternation et du désespoir, mais encore du dépit et de la haine; il fût devenu mauvais pour le prochain privilégié; l'injustice de son propre sort l'eût révolté. Mais Gina lui apparaissait à la façon des princesses et des fées radieuses des contes, et il était naturel que le bon Dieu se montrât plus clément envers des créatures d'une essence si supérieure!
La petite fée ne tenait plus en place.
-- Allez jouer, les enfants! lui dit son père en faisant signe à Laurent de la suivre.
Gina l'entraîna au jardin.
C'était un enclos tracé régulièrement comme un courtil de paysan, entouré de murs crépis à la chaux sur lesquels s'écartelaient des espaliers; à la fois légumier, verger et jardin d'agrément, aussi vaste qu'un parc, mais n'offrant ni pelouses vallonnées, ni futaies ombreuses.
Il y avait cependant une curiosité dans ce jardin: une sorte de tourelle en briques rouges adossée à un monticule, au pied de laquelle stagnait une petite nappe d'eau, et qui servait d'habitacle à deux couples de canards. Des sentiers en colimaçon convergeaient an sommet de la colline d'où l'on dominait l'étang et le jardin. Cette bizarre fabrique s'appelait pompeusement «le Labyrinthe.»
Gina en fit les honneurs à Laurent.
Avec des gestes de cicérone affairé, elle lui désignait les objets. Elle le prenait avec lui sur un ton protecteur:
-- Prends garde de ne pas tomber à l'eau! ... Maman ne veut pas qu'on cueille les framboises! Elle riait de sa gaucherie. À deux ou trois phrases peu élégantes qui sentaient leur patois, elle le corrigea. Laurent, peu causeur, devint encore plus taciturne. Sa timidité croissait; il s'en voulait d'être ridicule devant elle.
Ce jour-là, Gina portait son uniforme de pensionnaire: une robe grise garnie de soie bleue. Elle raconta à son compagnon, qui ne se lassait pas de l'entendre, les particularités de son pensionnat de religieuses à Malines; elle le régala même de quelques caricatures de sa façon; contrefit, par des grimaces et des contorsions, certaines des bonnes soeurs. La révérende mère louchait; soeur Véronique, la lingère, parlait du nez; soeur Hubertine s'endormait et ronflait à l'étude du soir.
Le chapitre des infirmités et des défauts de ses maîtresses la mettant en verve, elle prit plaisir à embarrasser son interlocuteur: «Est-il vrai que ton père était un simple commis? ... Il n'y avait qu'une petite porte et qu'un étage à votre maison? ... Pourquoi donc que vous n'êtes jamais venus nous voir? ... Ainsi nous sommes cousins... C'est drôle, tu ne trouves pas... Paridael, c'est du flamand cela? ... Tu connais Athanase et Gaston, les fils de M. Saint-Fardier, l'associé de papa? En voilà des gaillards! Ils montent à cheval et ne portent plus de casquettes... Ce n'est pas comme toi ... Papa m'avait dit que tu ressemblais à un petit paysan, avec tes joues, rouges, tes grandes dents et tes cheveux plats ... Qui donc t'a coiffé ainsi? Oui, papa a raison, tu ressembles bien à un de ces petits paysans qui servent la messe, ici!»
Elle s'acharnait sur Laurent avec une malice implacable. Chaque mot lui allait au coeur. Plus rouge que jamais, il s'efforçait de rire, comme au portrait des bonnes soeurs, et ne trouvait rien à lui répondre.
Il aurait tant voulu prouver à cette railleuse qu'on peut porter une blouse taillée comme un sac, une culotte à la fois trop longue et trop large, faite pour durer deux ans et godant, aux genoux, au point de vous donner la démarche d'un cagneux; une collerette empesée d'où la tête pouparde et penaude du sujet émerge comme celle d'un saint Jean-Baptiste après la décollation; une casquette de premier communiant dont le crêpe de deuil dissimulait mal les passementeries extravagantes, les macarons de jais et de velours, les boucles inutiles, les glands encombrants; qu'on peut dire vêtu comme un fils de fermier et ne pas être plus niais et plus bouché qu'un Gaston ou qu'un Athanase Saint-Fardier.
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