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Le chasseur d'ours
by Charles Buet
Language: fr322 downloads on Project Gutenberg
Subjects
In: FR Jeunesse·Humour·Adventure
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #17240.
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The opening · free to read
Mon oncle Hilarion Bruno est un personnage bien original, et je vous demande, ami lecteur, la permission de vous le présenter.
Figurez-vous une manière de géant, que les cuirasses du moyen âge habilleraient mieux que nos pantalons collants et nos vestons étriqués; des bras musculeux capables de soulever les fardeaux les plus lourds; des jambes nerveuses, infatigables; une poitrine semblable à un soufflet de forge.
Le visage de mon oncle présente le type savoyard le plus pur: nez gros, rond au bout, émaillé de rubis et semé de verrues multicolores; yeux gris, fendus en amande, ombragés de longs cils et surmontés de sourcils énormes qui coupent le front blanc, haut et large, de leur arc nettement tracé.
Le visage respire la bonté, la franchise, la simplicité, j'oserai même dire la candeur.
Tel que je le trace pour vous, ô lecteur, ce portrait n'est point flatté; mon oncle n'est pas beau, et, sous ce rapport, tous ses neveux lui ressemblent.
Hilarion Bruno est rentier de son état, chasseur de profession, maire de son endroit, hâbleur superlatif, parce qu'il est chasseur, plein d'une rogue dignité, parce qu'il est maire.
Il habite, à quelques kilomètres de Saint-Jean-de-Maurienne, en Savoie, une charmante maisonnette aux murs couleur de rose, aux persiennes grises, que les paysans du village appellent le château et les bourgeois de la ville, Maison-Rose.
Cette maison possède une cave excellente, fraîche en été, chaude en hiver, dans laquelle vieillissent les bons vins du pays: le tonique Princeps, le capiteux Saint-Julien, le Bonne-Nouvelle et le vin de Rippes, dont le parfum se rapproche de celui de la violette.
Le salon de Maison-Rose est un petit musée où sont réunis pêle-mêle des épées flamboyantes et des meubles sculptés; des tableaux de maître et des fragments de vitraux. Les merveilles de la céramique italienne s'y joignent aux filigranes de Gênes, aux verreries de Venise, aux émaux cloisonnés de la Chine, à ces mille objets, en un mot, que l'argot parisien nomme bibelots, et que leur propriétaire décore pompeusement du titre d'_objets d'art_.
Si mes souvenirs ne me trahissent point, la salle à manger et la bibliothèque n'étaient point indignes du salon.
La salle à manger, vaste pièce lambrissée de vieux chêne, était encombrée de trophées de chasse, trophées qui s'étalaient même sur le grand buffet de poirier sculpté, où mon oncle renfermait sa massive argenterie et les belles porcelaines qu'il avait rapportées du Japon. Il y avait là des cornes de chamois, des bois de cerf, des défenses de sangliers, auxquels s'accrochaient dans un ordre admirable toutes sortes de fusils, de poires à poudres, de flasques, de bidons, de carniers. Les deux objets qui excitaient le plus vivement mon admiration alors que j'avais douze ans,--il y a longtemps de cela!--étaient: 1° une gourde faite d'une noix de coco sculptée et 2° une paire d'ours empaillés placés en sentinelle aux deux côtés du buffet.
Oh! que ces deux ours me faisaient peur avec leurs dents blanches et pointues! leurs yeux de feu, leurs poils bruns, longs et frisés!
Quant à la bibliothèque, elle se composait uniquement de livres de voyage et de chasse. C'était encore une des manies de mon oncle, lequel, je vous l'ai déjà dit, était un fier original.
Il avait un certain nombre de manies.
D'abord, celle de la chasse; puis, celle de raconter ses chasses. Ensuite, celle de raconter ses voyages, en montrant ses bibelots, ou bien en sablant le contenu des vieilles bouteilles de sa cave.
Il n'avait jamais voulu se marier et vivait comme un ours, partageant son temps en quatre parties égales qu'il passait dans son salon, sa bibliothèque et sa salle à manger; la salle à manger lui prenait deux parties sur quatre!
Chaque mois, il partait un beau matin, après avoir endossé la veste de velours à côtes, les culottes grises et les guêtres de peau, qui composaient sou costume de chasse, et ne revenait qu'au bout de huit jours, amenant avec lui le cadavre d'un ours et quelques joyeux compagnons avec lesquels il mangeait son gibier.
Un jour, comme j'étais allé rendre visite à mon oncle, je le priai de me conter une de ces histoires de chasse qu'il savait si bien conter.
Hilarion Bruno me jeta un regard sournois.
--Tiens! tiens! petit, ma dit-il étonné, je ne te savais pas curieux d'aventures.
Je poussai un soupir à fendre une roche en deux.
--Ah! mon oncle! m'écriai-je d'un air scandalisé, quand je ferai des livres il faudra bien que votre nom y figure.
Il sourit paternellement et haussa les épaules.
--Il faut voyager pour faire des livres, grommela-t-il; il n'y a de beaux livres que les histoires de voyages!
C'était comme cela.
Hilarion Bruno ne concevait rien au-delà! Il faisait fi des romans, abhorrait la philosophie, se souciait peu de l'histoire et dédaignait la politique.
Pour en revenir à mon histoire, ou plutôt à l'histoire de mon oncle, il alla déboucher un flacon de vin blanc d'Hermillon, me versa rasade et reprit:
--Tiens! neveu, je vais te raconter comme je suis devenu chasseur, et chasseur d'ours encore!
Alléché par ce préambule, je m'assis commodément dans un grand fauteuil de cuir à oreillettes, et je me préparai à écouter de mon mieux.
--Il faut te dire, commença mon oncle, que je n'ai pas toujours eu cinquante ans. En 1825, j'étais un garçonnet de quinze ans, fort et robuste, bourré de latin et de grec, mais orgueilleux comme dix humanistes et sot comme vingt collégiens pris collectivement. Cette année-la, j'étais allé passer mes vacances chez ma tante Esthénie, laquelle habitait le village des Hulles, au-dessus du bourg de la Rochette. Ma tante Esthénie avait soixante-dix ans. Elle possédait quatre fils et deux filles: Georges, qui avait quarante ans; André, qui en avait trente-cinq; Edouard, qui en avait trente-quatre, et Camille, mon aîné de deux ans. Les deux filles étaient mariées: l'une à M. Amenet, le notaire, l'autre à l'avocat Platine, le bien nommé.
Comme bien tu le penses, mon camarade le plus intime était Camille. Georges me faisait peur. André m'intimidait, Edouard me semblait un géant. Quant à Mme Amenet, elle me bourrait de bonbons. Mme Platine habitait Chambéry et portait des chapeaux à plumes; elle ne venait jamais aux Hulles, craignant de gâter son teint.
Il était impossible de voir famille plus unie et gens mieux faits pour vivre ensemble sous un même toit.
L'oncle Hilarion Bruno fit une pause et j'en profitai pour lui dire que je ne voyais pas encore poindre les oreilles de l'ours.
--_Esto hijo!_[1] grommela-t-il, patience! neveu, patience! j'en ai déjà vu pas mal, des ours, à quatre ou à deux pattes!... attends un peu!
[Note 1: Cet enfant.]
Il but un grand verre de nectar hermillonnais et continua son récit.
--En ce temps-là, reprit-il, on payait 6 francs un permis de chasse...
Il faut vous dire que mon oncle me racontait cette histoire en 1861, c'est-à-dire une année après l'annexion de la Savoie à la France.
--On payait 6 livres un permis de chasse et l'on chassait partout. Les gardes étaient de bons enfants qui faisaient leur devoir, sans oublier les préceptes de là civilité puérile et honnête. Au jour d'aujourd'hui, il faut payer 25 francs, payer l'impôt des chiens, payer les gardes-champêtres, payer le loyer des biens communaux, payer encore et toujours!...
Si au moins l'on pouvait parler, après avoir payé! s'écria mon oncle, en appuyant cette réflexion d'un grand coup de poing frappé sur la table.
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