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Une Entrevue Avec Chateaubriand

Vers 188.., vivait à Tours une vieille demoiselle très distinguée et d'un grand mérite, qui avait eu, dans sa jeunesse, l'heureuse fortune de voir et d'entendre le vicomte de Chateaubriand.

Cette circonstance était pour elle un motif de coquetterie bien excusable et lui valait une renommée d'une originalité charmante. Beaucoup de personnes l'écoutaient en souriant, à cause de la manie qu'elle avait d'y faire des allusions fréquentes, et la quittaient gagnées par l'accent de respectueuse émotion dont elle ne manquait point d'embellir ce sujet.

Cela s'était passé en 1833, au moment où Chateaubriand, plus que jamais célèbre, venait d'atteindre une grande popularité par sa défense généreuse de la duchesse de Berry, suivie d'un procès personnel retentissant. Il était sur le point de partir pour Prague, allant porter à Charles X exilé et aux Enfants de France, un message secret de la mère du jeune Henri V, enfermée à Blaye. Ce n'était pas une petite affaire à une jeune fille qui n'avait pour se recommander que son enthousiasme, d'aborder un personnage si considérable. Elle s'était rendue rue d'Enfer, où il habitait une maison simple, entourée de verdure, presque au milieu des champs. Quel prétexte à sa visite? Aucun. Elle voulait seulement le voir et lui dire, si toutefois elle en trouvait la force: «Monsieur, je vous admire, et chez moi, toute ma famille et les voisins, et tous les gens que nous connaissons vous admirent...» et s'en aller là-dessus, brisée peut-être par la secousse, mais soulagée pour longtemps.

Un domestique lui avait ouvert et lui avait demandé:

--Qu'est-ce que vous voulez?

--Je voudrais voir Monsieur le vicomte de Chateaubriand...

--Votre nom?

--Oh! ce n'est pas la peine; il ne me connaît pas; dites que je suis une jeune fille.

On avait fait toutes sortes de difficultés. Le valet de chambre, puis d'autres domestiques la regardaient d'un oeil soupçonneux. Sans doute fût-elle demeurée longtemps dans l'antichambre si, par hasard, M. le vicomte n'eût ouvert lui-même brusquement une porte, tout botté, coiffé, la canne à la main. Il sortait, l'air préoccupé et chagrin. Il faillit bousculer la pauvre fille. Elle tomba, mais volontairement, s'étant jetée littéralement à ses pieds. Elle l'entendit qui disait: «Qu'est-ce qu'il y a? que me veut-on?» Elle fut si épouvantée qu'elle crut se trouver mal et poussa un cri désespéré. Chateaubriand se pencha, lui prit la main et la releva avec bienveillance, à peine surpris quant à lui de ces émotions féminines maintes fois causées par sa personne. Et après l'avoir mise debout, il lui avait adressé cette question banale:

--Comment vous appelez-vous, mademoiselle?

Alors le grand homme avait souri, peut-être à la surprise de ce nom modeste, peut-être à ses songes intérieurs. Mais, tout de suite, et avec une grande facilité, il élevait la voix, comme s'il s'adressait à plusieurs personnes, et il laissait tomber sur cette jeune fille émue des paroles élégantes et désenchantées. Il s'en fallait qu'elle comprit tout, tant était grand son trouble; mais elle retenait qu'il louait sa jeune foi et sa faculté d'enthousiasme «si rares dans une période de médiocrité où la France et le monde même semblaient s'engager pour une durée indéterminable». N'avait-il pas dit aussi que «la nature humaine elle-même allait sans cesse en s'amoindrissant,» ce qui eût mérité au moins une explication? Enfin, et, comme il reconduisait doucement la visiteuse, il avait cru devoir faire allusion au jeune prince, dernier espoir de tous ceux qui manifestaient en ce moment leur reconnaissance au défenseur de la duchesse de Berry, et c'est alors qu'il avait répété un mot dont Mlle Cloque s'était sentie frappée définitivement: «lui-même, avait-il dit, en parlant d'Henri V, s'il veut régner, devra s'engager résolument dans la série des faits médiocres». Il ajoutait encore: «Et qui sait s'il ne naîtra pas de ces tristes conditions de la vie nouvelle, une sorte d'héroïsme que l'on a ignorée jusqu'ici?» Après quoi, il la saluait et la congédiait.

Rien de plus. Elle le revoyait quelques minutes après, dans la rue déserte, passant dans un cabriolet: il ne faisait même pas attention à elle.

Cependant elle avait vécu cinquante ans du souvenir de cette étrange démarche, sans jamais s'expliquer comment lui était venue l'audace de l'accomplir, aussi stupéfaite aujourd'hui que le lendemain même de l'entrevue. Des femmes lui avaient confié l'aveu de pareils désirs irrésistibles éprouvés vis-à-vis de certains hommes célèbres; quelques-unes étaient allées jusqu'à la porte de M. Alexandre Dumas fils; et une de ses amies, de Tours même, avait tiré le cordon de la sonnette de Mounet-Sully, mais était redescendue quatre à quatre. Mlle Cloque clignait des yeux, disant à part soi: «Moi j'ai poussé jusqu'au bout... et c'était Chateaubriand!»

La Maison De La Rue De La Bourde

Mlle Cloque habitait une petite maison de la rue de la Bourde, derrière les Halles et les ruines de l'église Saint-Clément qui tenaient encore debout à cette époque. La rue de la Bourde n'était qu'un passage assez étroit allant des Marchés couverts à une caserne de chasseurs à pied; elle formait un boyau sombre et tortueux entre de très hauts murs de jardins ou de pauvres logements. Il y avait en face de chez Mlle Cloque un savetier que l'on voyait travailler à toute heure derrière sa rangée de chaussures ressemelées, sans que l'on pût savoir à quel moment ce diable d'homme prenait ses repas ou se reposait. Un peu plus bas, et enclavé, pour des raisons inconnues, dans ce quartier quasi indigent, se trouvait un assez bel hôtel particulier appartenant à M. le marquis d'Aubrebie, petit vieillard assez spirituel et dont la femme était folle. M. d'Aubrebie et sa voisine Mlle Cloque ne s'entendaient sur aucun point, mais se voyaient assidûment. Il ne se passait guère de journée sans qu'on pût les apercevoir de la rue, l'un en face de l'autre, à une petite table de jeu où ils faisaient régulièrement et successivement deux parties de bésigue et une partie de dames ou deux, selon que la marquise, qui ne quittait point son hôtel, agitait un mouchoir à sa fenêtre, ou consentait à rester tranquille. La pauvre femme, d'une famille ultra-légitimiste, et dont le cerveau avait toujours été débile, avait perdu la raison en 1873, au moment où s'agita et se résolut d'une manière irrévocable la question de la restauration de la royauté. Quand son mari n'était pas près d'elle, elle le confondait avec le roi absent, se lamentait, et faisait monter les domestiques pour leur demander s'ils pensaient que cette période d'anarchie pût durer longtemps, enfin s'impatientait jusqu'à faire à la fenêtre, du côté de l'exil, des signaux désespérés à l'aide d'un mouchoir qu'elle croyait être un drapeau blanc. Mlle Cloque, l'oeil aux aguets, prévenait le marquis. Il interrompait la partie et rentrait mélancoliquement. C'était le rétablissement de la monarchie.

Et Mlle Cloque restait seule. S'il était encore de bonne heure, elle prenait sur une petite étagère un livre de dévotion ou quelque ouvrage du grand homme qui avait été le culte de sa vie Atala, René, ou les Mémoires d'Outre-Tombe; et elle s'asseyait à sa fenêtre dans un fauteuil de cretonne imprimée, pareil aux tentures de la chambre. Les larges feuilles d'un catalpa haut comme la maison se balançaient doucement sous ses yeux, presque au ras de la fenêtre; et, selon les caprices de l'air, elle apercevait, entre les branches, une petite fontaine située au milieu de la cour du locataire voisin. Cette fontaine à double vasque de bronze, coulait nuit et jour, et son maigre murmure monotone avait souvent flatté les rêves et l'imagination facile de celle qui, à quinze ans, se jetait aux pieds d'un poète. Elle s'efforçait de faire abstraction du bruit du savetier de la rue de la Bourde, de celui des plombiers de la rue de l'Arsenal et des gémissements d'une scierie mécanique que l'on entendait à certaines heures; et la chute régulière et rafraîchissante des gouttelettes dans le bassin lui évoquait des images du Jourdain où René s'était baissé puiser une bouteille d'eau, ou bien la transportait au pays d'Atala.

Des songes, c'était toute sa vie. Elle avait passé au travers de la réalité grâce à l'agilité de ses facultés imaginatives et à l'ardeur de ses désirs. Elle avait été garantie de la marque déprimante que laisse infailliblement la compréhension des grises et misérables nécessités.

Elle portait une sorte de velouteux duvet moral, que l'on ne saurait comparer qu'à cette blonde lumière qui orne les joues de l'adolescence. Elle avait gardé l'âge de tous les élans, de toutes les générosités, l'âge où l'homme ignore l'impossible.

Elle ne s'était point mariée, non qu'elle fût laide ou méprisante, mais parce qu'à la suite d'une enfance délicate, le bruit s'était répandu qu'elle manquait de santé. D'excellentes amies de la famille assez généreuses pour s'intéresser beaucoup à elle, avaient contribué, à force de bons soins, à affermir cette opinion contre quoi rien n'avait prévalu.

La vulgarité des hommes l'avait consolée du célibat. Longtemps, cependant, elle avait espéré le héros que rêvent les jeunes filles. Il en existait, puisqu'elle avait approché un Chateaubriand.

Elle était demeurée près de son frère qu'elle adorait. Il s'était marié, avait eu des enfants; elle avait vu se dérouler à côté d'elle l'épisode d'un court bonheur; puis des deuils, des malheurs de fortune étaient survenus qui avaient réduit la famille à une nièce, Geneviève, grande jeune fille de dix-sept ans, achevant son éducation au pensionnat du Sacré-Coeur de Marmoutier.

Souvent, avant l'heure de dîner, Mlle Cloque descendait, sous le prétexte de jeter un coup d'oeil à la cuisine, causer avec sa vieille bonne, Mariette.

--Ah çà! voyons, Mariette, qu'est-ce que ça sent donc?

--Qu'est-ce que ça sent? Mais, Mademoiselle, je viens seulement d'allumer mon fourneau, qu'est-ce que vous voulez donc que ça sente?

--Je vous dis que ça monte jusque là-haut... Je suis descendue voir si vous laissiez brûler quelque chose.

--Ah! faisait Mariette, en secouant sa figure toute ridée, faut-il en avoir un nez! faut-il en avoir un!...

Et sur cet innocent subterfuge qui lui servait presque quotidiennement de préambule, Mlle Cloque échafaudait une conversation peu variée dont deux sujets immuables faisaient les frais: le projet de mariage de sa nièce Geneviève et le projet de la reconstruction de la Basilique de Saint-Martin. Il semblait que tout l'avenir fût contenu dans la solution de ces deux questions.

Et, en effet, les pieuses âmes de Tours ne doutaient pas que le sort de la religion ne dépendît de l'église colossale qu'il s'agissait de relever des ruines où l'avait réduite la Révolution, pour la faire resurgir comme un hardi défi à la libre-pensée. Dans toute la ville il n'était bruit que de cette affaire.

Quant à l'union de la petite Geneviève,--entretenue à grand'peine par sa vieille tante, dans un couvent coûteux,--avec le jeune sous-lieutenant Marie-Joseph de Grenaille-Montcontour, c'était une perspective d'un intérêt si vif et si immédiat qu'elle passionnait quiconque avait de l'amitié pour Mlle Cloque.

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