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La Tulipe Noire
by Dumas, Alexandre; Maquet, Auguste
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Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #1910.
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The opening · free to read
Le 20 ao–t 1672, la ville de la Haye, si vivante, si blanche, si coquette que l'on dirait que tous les jours sont des dimanches, la ville de la Haye, avec son parc ombreux, avec ses grands arbres inclin‚s sur ses maisons gothiques, la ville de la Haye gonflait toutes ses artŠres d'un flot noir et rouge de citoyens press‚s, haletants, inquiets,--lesquels couraient, le couteau … la ceinture, le mousquet sur l'‚paule ou le bƒton … la main, vers le Buytenhoff, formidable prison o—, depuis l'accusation d'assassinat port‚e contre lui par le chirugien Tyckelaer, languissait Corneille de Witt, frŠre de l'ex-grand pensionnaire de Hollande.
-------------- Holland had reestablished the stadtholderate under the leadership of William of Orange. The former chiefs of the republic, Jean and Corneille de Witt, unjustly accused of betraying their country to France, had been forced to resign and sentenced to perpetual banishment. Corneille de Witt had also been falsely accused of planning to assassinate William of Orange, and had been thrown into prison and tortured. When the story opens Corneille is still in prison, awaiting his brother Jean, who is to accompany him into exile. The Orange party wished the death of the de Witts and had stirred up the populace, which was kept from breaking into the prison only by state troops under the command of Tilly. ---------------
--Mort aux traŒtres! cria la compagnie des bourgeois exasp‚r‚e.
--Bah! vous dites toujours la mˆme chose, grommela l'officier, c'est fatigant!
Et il reprit son poste en tˆte de la troupe, tandis que le tumulte allait en augmentant autour du Buytenhoff.
Et cependant le peuple ‚chauff‚ ne savait pas qu'au moment mˆme o— il flairait le sang d'une de ses victimes, l'autre passait … cent pas de la place derriŠre les groupes et les cavaliers pour se rendre au Buytenhoff.
En effet, Jean de Witt venait de descendre de carrosse avec un domestique et traversait tranquillement … pied l'avant-cour qui pr‚cŠde la prison.
Il s'‚tait nomm‚ au concierge, qui du reste le connaissait, en disant: --Bonjour, Gryphus, je viens chercher pour l'emmener hors de la ville mon frŠre Corneille de Witt condamn‚, comme tu sais, au bannissement.
Et le concierge, espŠce d'ours dress‚ … ouvrir et … fermer la porte de la prison, l'avait salu‚ et laiss‚ entrer dans l'‚difice, dont les portes s'‚taient referm‚es sur lui.
A dix pas de l…, il avait rencontr‚ une belle jeune fille de dix-sept … dix-huit ans, en costume de Frisonne, qui lui avait fait une charmante r‚v‚rence; et il lui avait dit en lui passant la main sous le menton:
--Bonjour, bonne et belle Rosa; comment va mon frŠre? --Oh! monsieur Jean, avait r‚pondu la jeune fille, ce n'est pas le mal qu'on lui a fait que je crains pour lui: le mal qu'on lui a fait est pass‚. --Que crains-tu donc, la belle fille? --Je crains le mal qu'on veut lui faire, monsieur Jean. --Ah! oui, dit de Witt, ce peuple, n'est-ce pas? --L'entendez-vous? --Il est, en effet, fort ‚mu; mais quand il nous verra, comme nous ne lui avons jamais fait que du bien, peut-ˆtre se calmera-t-il. --Ce n'est malheureusement pas une raison, murmura la jeune fille en s'‚loignant pour ob‚ir … un signe imp‚ratif que lui avait fait son pŠre. --Non, mon enfant, non; c'est vrai ce que tu dis l….
Puis continuant son chemin: --Voil…, murmura-t-il, une petite fille qui ne sait probablement pas lire et qui par cons‚quent n'a rien lu, et qui vient de r‚sumer l'histoire du monde dans un mot. Et toujours aussi calme, mais plus m‚lancolique qu'en entrant, l'ex-grand pensionnaire continua de s'acheminer vers la chambre de son frŠre.
--------- The mob pressed upon the soldiers, but was forced back. Tilly declared that he had been ordered to protect the prison, and that he would do so, unless the order was revoked. The populace then started for the council hall to force the deputies to countermand the order. --------
Jean de Witt ‚tait arriv‚ … la porte de la chambre o— gisait sur un matelas son frŠre Corneille, auquel le fiscal avait, comme nous l'avons dit, fait appliquer la torture pr‚paratoire.
L'arrˆt du bannissement ‚tait venu, qui avait rendu inutile l'application de la torture extraordinaire. Corneille, ‚tendu sur son lit, les poignets bris‚s, les doigts bris‚s, n'ayant rien avou‚ d'un crime qu'il n'avait pas commis, venait de respirer enfin, aprŠs trois jours de souffrances, en apprenant que les juges dont il attendait la mort avaient bien voulu ne le condamner qu'au bannissement.
La porte s'ouvrit, Jean entra, et d'un pas empress‚ vint au lit du prisonnier, qui tendit ses bras meurtris et ses mains envelopp‚es de linge vers ce glorieux frŠre qu'il avait r‚ussi … d‚passer, non pas dans les services rendus au pays, mais dans la haine que lui portaient les Hollandais.
Jean baisa tendrement son frŠre sur le front, et reposa doucement sur le matelas ses mains malades.
--Corneille, mon pauvre frŠre, dit-il, vous souffrez beaucoup, n'est-ce pas? --Je ne souffre plus, mon frŠre, puisque je vous vois. --Oh! mon pauvre cher Corneille, alors, … votre d‚faut, c'est moi qui souffre de vous voir ainsi, je vous en r‚ponds. --Aussi, ai-je plus pens‚ … vous qu'… moi-mˆme, et tandis qu'ils me torturaient, je n'ai song‚ … me plaindre qu'une fois pour dire: Pauvre frŠre! Mais te voil…, oublions tout. Tu viens me chercher, n'est-ce pas? --Oui. --Je suis gu‚ri; aidez-moi … me lever, mon frŠre, et vous verrez comme je marche bien. --Vous n'aurez pas longtemps … marcher, mon ami, car j'ai mon carrosse au vivier, derriŠre les pistoliers de Tilly. --Les pistoliers de Tilly? Pourquoi donc sont-ils au vivier? --Ah! c'est que l'on suppose, dit le grand pensionnaire avec ce sourire de physionomie triste qui lui ‚tait habituel, que les gens de la Haye voudront vous voir partir, et l'on craint un peu de tumulte. --Du tumulte? reprit Corneille en fixant son regard sur son frŠre embarrass‚; du tumulte? --Oui, Corneille. --Alors, c'est cela que j'entendais tout … l'heure, fit le prisonnier comme se parlant … lui-mˆme. Puis revenant … son frŠre: --Il y a du monde sur le Buytenhoff, n'est-ce pas? dit-il. --Oui, mon frŠre. --Mais alors, pour venir ici... --Eh bien? --Comment vous a-t-on laiss‚ passer? --Vous savez bien que nous ne sommes guŠre aim‚s, Corneille, fit le grand pensionnaire avec une amertume m‚lancolique. J'ai pris les rues ‚cart‚es. En ce moment, le bruit monta plus furieux de la place … la prison. Tilly dialoguait avec la garde bourgeoise. --Oh! oh! fit Corneille, vous ˆtes un bien grand pilote, Jean; mais je ne sais si vous tirerez votre frŠre du Buytenhoff. --Avec l'aide de Dieu, Corneille, nous y tƒcherons du moins, r‚pondit Jean; mais d'abord un mot. --Dites.
Les clameurs montent de nouveau.
--Oh! oh! continua Corneille, comme ces gens sont en colŠre! Est-ce contre vous? est-ce contre moi? --Je crois que c'est contre tous deux, Corneille. Je vous disais donc, mon frŠre, que ce que les orangistes nous reprochent au milieu de leurs sottes calomnies, c'est d'avoir n‚goci‚ avec la France. --Les niais! --Si l'on trouvait en ce moment-ci notre correspondance avec monsieur de Louvois, si bon pilote que je sois, je ne sauverais point d'esquif si frˆle qui va porter les de Witt et leur fortune hors de la Hollande. Cette correspondance, qui prouverait … des gens honnˆtes combien j'aime mon pays et quels sacrifices j'offrais de faire personnellement pour sa libert‚, pour sa gloire, cette correspondance nous perdrait auprŠs des orangistes, nos vainqueurs. Aussi, cher Corneille, j'aime … croire que vous l'avez br–l‚e avant de quitter Dordrecht. --Mon frŠre, reprit Corneille, votre correspondance avec monsieur de Louvois prouve que vous avez ‚t‚ dans les derniers temps le plus grand, le plus g‚n‚reux et le plus habile citoyen des sept Provinces Unies. J'aime la gloire de mon pays; j'aime votre gloire surtout, mon frŠre, et je me suis bien gard‚ de br–ler cette correspondance. --Alors nous sommes perdus pour cette vie terrestre, dit tranquillement l'ex-grand pensionnaire en s'approchant de la fenˆtre. --Non, bien au contraire, Jean, et nous aurons … la fois le salut du corps et la r‚surrection de la popularit‚. --Qu'avez-vous donc fait de ces lettres, alors? --Je les ai confi‚es … Corn‚lius van Baerle, mon filleul, que vous connaissez et qui demeure … Dordrecht. --Oh! le pauvre gar‡on, ce cher et na‹f enfant! ce savant qui, chose rare, sait tant de choses et ne pense qu'aux fleurs qui saluent Dieu, et qu'… Dieu qui fait naŒtre les fleurs! Vous l'avez charg‚ de ce d‚p“t mortel; mais il est perdu, mon frŠre, ce pauvre cher Corn‚lius! --Perdu? --Oui, car il sera fort ou il sera faible. S'il est fort, il se vantera de nous; s'il est faible, il aura peur de notre intimit‚; s'il est fort, il criera le secret; s'il est faible, il le laissera prendre. Dans l'un et l'autre cas, Corneille, il est donc perdu et nous aussi. Ainsi donc, mon frŠre, fuyons vite, s'il en est temps encore.
Corneille se souleva sur son lit et, prenant la main de son frŠre, qui tr‚ssaillit au contact des linges:
--Est-ce que je ne connais pas mon filleul? dit-il; est-ce que je n'ai pas appris … lire chaque pens‚e dans la tˆte de van Baerle, chaque sentiment dans son ƒme? Tu me demandes s'il est faible, tu me demandes s'il est fort? Il n'est ni l'un ni l'autre, mais qu'importe ce qu'il soit! Le principal est qu'il gardera le secret attendu que ce secret, il ne le connait mˆme pas. Jean se retourna surpris. --Oh! continua Corneille avec son doux sourire, je vous le r‚pŠte, mon frŠre, van Baerle ignore la nature et la valeur du d‚p“t que je lui ai confi‚. --Vite alors! s'‚cria Jean, puisqu'il en est temps encore, faisons-lui passer l'ordre de br–ler la liasse. --Par qui faire passer cet ordre? --Par mon serviteur Craeke, qui devait nous accompagner … cheval et qui est entr‚ avec moi dans la prison pour vous aider … descendre l'escalier. --R‚fl‚chissez avant de br–ler ces titres glorieux, Jean. --Je r‚fl‚chis qu'avant tout, mon brave Corneille, il faut que les frŠres de Witt sauvent leur vie pour sauver leur renomm‚e. Nous morts, qui nous d‚fendra, Corneille? Qui nous aura seulement compris? --Vous croyez donc qu'ils nous tueraient s'ils trouvaient ces papiers?
Jean, sans r‚pondre … son frŠre, ‚tendit la main vers le Buytenhoff, d'o— s'‚lan‡aient en ce moment des bouff‚es de clameurs f‚roces.
--Oui, oui, dit Corneille, j'entends bien ces clameurs, mais ces clameurs, que disent-elles?
Jean ouvrit la fenˆtre.
--Mort aux traŒtres! hurlait la populace. --Entendez-vous maintenant, Corneille? --Et les traŒtres, c'est nous! dit le prisonnier en levant ces yeux au ciel et en haussant ces ‚paules. --C'est nous, r‚peta Jean de Witt. --O— est Craeke? --A la porte de votre chambre, je pr‚sume. --Faites-le entrer, alors. --Jean ouvrit la porte; le fidŠle serviteur attendait en effet sur le seuil. --Venez, Craeke, et retenez bien ce que mon frŠre va vous dire. --Oh! non, il ne suffit pas de dire, Jean; il faut que j'‚crive, malheureusement. --Et pourquoi cela? --Parce que van Baerle ne rendra pas ce d‚p“t ou ne le br–lera pas sans un ordre pr‚cis. --Mais pourrez-vous ‚crire, mon cher ami? demanda Jean, … l'aspect de ces pauvres mains toutes br–l‚es et toutes meurtries. --Oh! si j'avais plume et encre, vous verriez! dit Corneille. --Voici un crayon, au moins. --Avez-vous du papier? car on ne m'a rien laiss‚ ici. --Cette Bible. D‚chirez-en la premiŠre feuille. --Bien. --Mais votre ‚criture sera illisible. --Allons donc! dit Corneille en regardant son frŠre. Ces doigts qui ont r‚sist‚ aux mŠches du bourreau, cette volont‚ qui a dompt‚ la douleur, vont s'unir d'un commun effort, et, soyez tranquille, mon frŠre, la ligne sera trac‚e sans un seul tremblement.
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