AVERTISSEMENT.
Cet opuscule, qui n'était pas destiné originairement à l'impression, devait faire partie des Souvenirs sur Napoléon et Marie-Louise, lorsqu'ils ont paru pour la première fois en 1843. Mais l'auteur a craint de mêler la futilité d'un genre un peu passé de mode à la gravité de récits plus sérieux. La persistance dans des préventions exagérées, dont l'ex-impératrice est encore l'objet, fait regretter que cette lacune ait été laissée dans les Souvenirs. Le récit de l'excursion ignorée de Marie-Louise aux glaciers de Savoie, récit écrit immédiatement après le retour du Montanvers, et qui, à défaut d'autre intérêt, reproduit dans toute leur sincérité les impressions du moment, est l'expression fidèle des sentiments de cette princesse, à l'époque de la chute de l'Empire. La publication quoique tardive, de cette relation, qu'aucune suggestion n'a provoquée, est un témoignage rendu à la vérité. L'auteur a pensé qu'il n'était pas permis à un témoin oculaire de laisser peser sur la femme de Napoléon le reproche de s'être empressée d'abandonner la cause de ce grand infortuné, et même d'avoir prémédité cette odieuse défection. La dignité nationale est intéressée, jusqu'à un certain degré, à ce que l'injustice de cette accusation soit démontrée. L'opinion publique, en l'admettant sans examen, dans un premier moment de légitime irritation, a été exclusivement préoccupée de la conduite postérieure de cette princesse et de l'oubli de sentiments dont le souvenir d'une glorieuse union n'a pas été la sauvegarde. Elle a subi, à son insu, l'influence d'un préjugé populaire répandu en France, préjugé qui, par une étrange singularité, d'une femme bonne jusqu'à la faiblesse et douée de beaucoup d'agréments extérieurs, s'est plu à faire une femme méchante et laide.
L'attitude de Marie-Louise, dans ce grand désastre, reste à l'abri du reproche. Un seul regret doit être exprimé, c'est qu'elle n'ait pas pris, à Blois, une initiative dont le succès eût pu produire d'heureux résultats. Sa timidité, fruit d'une éducation imposée par une autorité paternelle, mais essentiellement despotique, et de l'habitude d'être dirigée, ne l'eût peut-être pas arrêtée. Mais la juste crainte de traverser les projets de l'Empereur Napoléon, qui lui prescrivait, dans ses lettres, d'être toujours à portée de communiquer avec son père, lui ôtait toute liberté d'action. Ce moment perdu ne s'est pas retrouvé.
Le but de cette publication est de faire connaître quelle était la situation d'esprit de l'ex-impératrice, dans les terribles circonstances où elle est tombée sous la dépendance des nouveaux maîtres de l'Europe. Un fatal concert s'établit alors entre eux sur la portée du rôle qu'ils lui destinaient à son insu. Le Congrès de Vienne, ce foyer où bouillonnaient les ambitions, les rivalités et les haines qui poussaient tous les cabinets de l'Europe à la curée des dépouilles de l'Empire, a vu s'accomplir de sinistres résolutions, conçues dans les conseils d'une ténébreuse politique. La ruse et la violence ont été mises en oeuvre pour détourner du droit chemin et pour avilir une épouse, une mère, après l'avoir précipitée d'un rang dans lequel elle n'avait recueilli jusque-là que les respects des peuples. La Sainte-Alliance n'a pas reculé devant l'oubli de la morale, devant la violation des lois divines et humaines, pour consommer, par la perte d'une faible femme, la ruine de l'homme auquel son sort était lié, appelant ces honteux auxiliaires à l'aide de la conjuration générale de l'Europe contre ce redoutable adversaire.
Marie-Louise n'avait pas encore été entourée des pièges qui furent tendus plus tard à son inexpérience. Elle n'avait pas encore vu le général Neipperg, qu'elle ne trouva à Aix qu'après son retour du Montanvers. Des menaces combinées avec des promesses fallacieuses, des appels à sa piété filiale, enfin, des séductions de tous genres ne l'avaient pas encore détachée d'un époux, au sort duquel l'attachaient les liens du devoir et de l'affection. Les regrets qu'elle exprimait excitaient d'autant plus les sympathies de l'auteur, qu'ils étaient en harmonie avec les sentiments dont il est pénétré pour une mémoire auguste et chère, sentiments fondés sur une connaissance intime du coeur et du génie de Napoléon, acquise par une longue habitude de sa confiance.
Captive et violemment séparée de son époux, la catastrophe de l'Empire avait jeté dans l'âme de Marie-Louise une profonde tristesse. À la douleur qu'elle éprouvait se mêlait un vif ressentiment de la froide insensibilité de la politique qui, en disposant d'elle sans la consulter, la frappait dans ses affections et menaçait de rompre des liens que, dans sa conscience, elle regardait comme indissolubles. Tout son désir était de s'affranchir de cette tyrannie. Persuadée qu'une fois sortie de Vienne, elle n'y reviendrait pas, elle était impatiente d'en partir, et ne cessait de présenter son voyage à Aix comme exigé impérieusement par l'état précaire de sa santé, et l'excursion aux glaciers de Savoie comme une diversion à de légitimes chagrins.
Ceux qui prendront la peine de lire cette relation, pardonneront à son auteur de revenir sur une époque qui rappelle une fidélité au malheur, contre laquelle ont conspiré, avec un succès qu'on ne peut trop déplorer, une politique implacable d'un côté, de l'autre, un naturel timide et irrésolu, l'absence, et le retour à de premières impressions dont un trop court séjour parmi nous n'avait pu effacer la trace.
Le récit de cet épisode de l'Épopée impériale, quoique très-futile au fond, a un côté utile; il rétablit les faits, en renvoyant le blâme à qui il appartient. C'est à ce titre qu'il s'adresse surtout aux écrivains qui entreprendront d'écrire l'histoire de notre temps, et comme un appel fait à leur impartialité.
Il est nécessaire d'ajouter qu'une vaine prétention à la renommée littéraire, prétention qui serait d'ailleurs peu justifiée par l'exilité de cette production, que le désir d'assurer un lendemain à une de ces oeuvres fugitives destinées à ne vivre qu'un jour, ne portent point l'auteur à tirer de l'obscurité ce récit entremêlé de rimes. La forme originelle de ce petit écrit et les frivoles ornements dont il est revêtu n'ont été conservés qu'afin que, reproduit dans toute son intégrité, sa date fût en quelque sorte fixée.
PROLOGUE.
Avant de raconter le voyage de l'ex-impératrice aux glaciers de Savoie, je dois rappeler en peu de mots les circonstances qui ont donné lieu à cette excursion.
Notre brave armée décimée, mais non vaincue, après une lutte héroïque soutenue contre toute l'Europe coalisée, fut forcée de céder au nombre, aidé par la trahison. Le monde connaît sa résistance obstinée, sa gloire et ses malheurs. Paris fut envahi après la fatale retraite de la Régente, qui, accompagnée par son fils et suivie par les principales autorités, était allée porter le siège du gouvernement à Blois. Elle y arriva dans la soirée du 2 avril. C'était le triste anniversaire d'un jour mémorable. Quatre ans auparavant, à pareil jour, la fille des Césars avait fait à Paris, comme impératrice des Français, une pompeuse entrée accueillie par les transports de tout un peuple enivré, confiant dans l'avenir. Le temps était à jamais passé du retour de ces anniversaires fameux qui rappelaient tant d'époques heureuses et glorieuses de l'Empire!
Six jours se passèrent dans l'attente du parti que prendrait l'Empereur, dont la correspondance avec l'Impératrice était journalière. Le 8, le général russe Schouwaloff arriva à Blois, et notifia à cette princesse une décision du conseil souverain des alliés, qui le chargeait de la conduire à Orléans avec son fils. La mission de cet envoyé des alliés, quand l'empereur d'Autriche et son ministre n'étaient pas encore arrivés à Paris, était d'un sinistre augure; elle causa à Marie-Louise une douloureuse émotion. Mais il fallait obéir ou tenter une résistance impossible. Elle partit le lendemain pour Orléans, sous la conduite du général Schouwaloff, et trouva à Angerville un camp russe qui lui fournit une escorte.
Pendant son séjour à Orléans, le duc de Cadore, que Napoléon l'avait engagée à envoyer près de son père, et qui fut obligé de courir jusqu'à Chanceaux, près de Dijon, où ce prince était retenu par les mouvements de l'armée française, rapporta à l'Impératrice des lettres dont le contenu ne la rassura point. Elles renfermaient des protestations de tendresse et d'intérêt, mais aucune promesse positive. Ses inquiétudes s'en accrurent. La retraite des Français qui l'avaient suivie lui porta un nouveau coup. Elle se livra à une douleur immodérée. Ses yeux étaient constamment gonflés par les larmes. Son teint était empourpré par une ardeur fiévreuse, et tous ses traits bouleversés par une vive souffrance.
Quand le prince Paul Esterhazy et le prince Wenzel-Lichtenstein se présentèrent, le 12, à Orléans, pour l'inviter à se rendre immédiatement à Rambouillet, où son père devait l'attendre, elle se disposait à partir pour Fontainebleau. L'assurance qui lui fut donnée par ces envoyés du prince Metternich, que l'Empereur Napoléon était prévenu de ce rendez-vous, ranima ses espérances. Elle fut rassurée par la pensée que son époux, qui lui avait itérativement recommandé de se tenir en communication avec l'empereur d'Autriche, approuvait l'entrevue, et qu'elle ne recourrait pas en vain à la protection d'un père sur l'affection duquel elle devait compter.
Arrivée en grande hâte à Rambouillet, ses yeux cherchèrent en vain ses serviteurs et ses gardes; ils ne rencontrèrent que de hideux Cosaques maîtres des grilles et des avenues du château. Sa surprise fut grande de n'y point trouver son père[1]. Son anxiété, un moment endormie, se réveilla. Elle craignit d'être retenue captive; mais, au sortir de Blois, elle était déjà trop réellement prisonnière de la coalition! Le général russe qui l'avait conduite de Blois à Orléans, sous une escorte russe, avait été remplacé dans le trajet d'Orléans à Rambouillet par des généraux autrichiens.--Quand elle vint de Rambouillet à Grosbois, où son père lui avait donné rendez-vous, des Français qui l'avaient suivie à Blois et à Orléans, il en restait à peine trois qui s'attachèrent à sa fortune.--Lorsque, de Grosbois, elle partit pour Vienne, elle était escortée par un général et par un état-major autrichiens. Là, elle avait fait à la France d'éternels adieux!
Pendant son mélancolique voyage à travers nos provinces désolées et dans les États Autrichiens, sa tristesse avait redoublé. Ses nuits étaient troublées par de pénibles insomnies, et son visage était souvent baigné de pleurs. Après une de ces nuits sans sommeil, elle me dit un jour, dans le Tyrol, avec les larmes aux yeux, qu'elle avait manqué de résolution à Blois, et qu'aucune raison n'aurait dû retarder son départ pour Fontainebleau. Louable, mais inutile regret que le temps n'a peut-être pas emporté tout entier!
Le docteur Corvisart, dans lequel elle avait toute confiance, avait jugé que l'usage des bains d'Aix, en Savoie, à l'exclusion de tous autres, lui était absolument nécessaire. En attendant que la saison favorable fut arrivée, l'empereur François désira que sa fille allât passer quelque temps à Vienne, au sein de sa famille, promettant de ne pas s'opposer aux prescriptions du célèbre médecin, et de la laisser ensuite libre de s'établir, soit à l'île d'Elbe avec l'Empereur Napoléon, soit dans les États de Parme qui lui avaient été concédés par un traité.