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PRÉFACE contenant quelques remarques relatives aux usages anciens et modernes des Germains, des Gaulois et des Français.

Quelle que soit l'origine des Français, qu'il ne s'agit point de discuter ici; quelque système qu'on embrasse, on ne peut méconnaître dans les mœurs des premiers temps de la monarchie beaucoup de points de conformité avec celles des anciens Germains, dont Tacite nous a laissé le tableau. Aussi, en réimprimant les Mœurs des Français, a-t-on cru devoir y joindre les Mœurs des Germains, décrites avec tant d'énergie par Tacite.

C'est en rapprochant de cette manière les idées que les historiens nous donnent des anciens peuples de l'Europe, dont tous les habitants actuels sont les successeurs plus ou moins éloignés; c'est en rassemblant tous les traits qui servent à les caractériser et en les confrontant avec les modernes, qu'on peut reconnaître l'analogie ou la différence de ces peuples.

Avant que la domination romaine fût établie dans les Gaules, les Gaulois et les Germains différaient peu pour la façon de vivre. De vastes forêts couvraient également leur pays; on y trouvait fort peu de villes et seulement quelques villages; la chasse et la guerre partageaient tout leur temps. C'étaient des incursions perpétuelles, et souvent des émigrations d'une partie de la nation dans des pays fort éloignés du sien. Beaucoup de petits souverains, qu'on doit plutôt considérer comme des chefs de parti, divisaient en peuplades ce grand peuple, qui n'avait presque aucune relation au dehors.

La guerre que César fit dans les Gaules apporta de grands changements à cette manière de vivre. En prenant possession de leurs conquêtes, les Romains introduisirent de nouveaux usages, et les Gaulois se civilisèrent bien plus en deux cents ans de commerce avec leurs vainqueurs, qu'ils n'avaient fait pendant tout le temps qui avait précédé cette révolution. L'abbé Le Gendre parle des Français de la Gaule qui chassèrent les Romains de la Gaule; il décrit aussi les usages qu'ils laissèrent après eux et qui subsistèrent même après qu'ils eurent abandonné le pays. Ces époques sont voisines de celles que nous peint Tacite. Cet historien écrivait sous les empereurs, et alors les armées romaines n'ayant pas encore pénétré bien avant dans la Germanie, elle avait conservé jusque-là ses premières habitudes. C'est donc en comparant l'état naturel des Germains, vivant encore sous leurs tentes, avec les premiers temps de notre monarchie, que le lecteur pourra mieux voir la gradation qui a conduit les Français à certains usages qui subsistent encore parmi nous. Ensuite, en rapprochant quelques-unes de nos coutumes actuelles, et en les comparant avec les mœurs simples des Gaulois ou avec celles de l'ancienne Germanie, le tableau s'enrichira de plusieurs traits aussi curieux qu'intéressants.

La guerre était la principale occupation des Germains et des Gaulois; il n'y avait donc qu'un peuple guerrier qui pût se poser parmi eux. Tels étaient les Francs qui s'y établirent, et dont nous sommes en partie la postérité. Ainsi c'est aux exercices de la vie militaire ou de la chasse que se rapportent les principaux usages qui nous sont communs avec ces deux peuples.

Les anciens habitants de la Germanie avaient un tempérament robuste et une taille proportionnée à leur force; une éducation dure les préparait de bonne heure aux fatigues de la guerre et de la chasse; les Gaulois étaient élevés pour les mêmes travaux. Aujourd'hui ce n'est pas la force du corps qui caractérise communément notre nation; mais si nous ne sommes pas plus vigoureux, devons-nous en rejeter la faute sur notre climat? Une éducation moins délicate nous procurerait des forces égales à notre courage. On semble croire parmi nous que la force du corps n'est plus une qualité militaire; on convient qu'il fallait nécessairement autrefois être robuste, lorsqu'un casque et une cuirasse de fer étaient l'habillement ordinaire des guerriers; lorsqu'on portait des armes si pesantes, que nous ne pourrions plus y tenir. Aujourd'hui, dit-on, il ne faut que de la valeur; avec cette seule qualité on est sûr de vaincre. Il est vrai que dans une action, dans une bataille, la supériorité du courage peut assurer la victoire; mais, à la guerre, n'y a-t-il que des combats? Combien de fatigues n'a-t-on pas à essuyer continuellement! La valeur suffit-elle pour résister à des marches longues et pénibles, quand il s'agit de passer plusieurs jours et plusieurs nuits sous les armes, quand il faut se frayer une route à travers des lieux presque inaccessibles? Un écrivain qui dit éloquemment des vérités fortes fait cette objection aux Français: «Comme les Carthaginois, vous eussiez été vainqueurs à Trébie, à Cannes, à Trasimène; mais vous n'eussiez point franchi les Alpes.» Les fatigues font plus périr de nos troupes que le fer des ennemis. Quelle impression ne fait pas sur nous le seul changement de climat! Nous n'en avons que trop fait l'épreuve dans toutes nos guerres en Italie.

Il est donc plus important qu'on ne pense de se fortifier le corps de bonne heure et de l'endurcir par le travail. Il n'est pas douteux que les exercices auxquels on façonne notre jeunesse pourraient nous former des corps robustes, si l'on n'y cherchait moins à se procurer des avantages solides qu'à se donner des grâces et des agréments.

Les Français ont conservé beaucoup de rapports avec les Germains; mais c'est à l'endroit de l'inconstance. Ces peuples, au dire de Tacite, étaient incapables d'un long travail, et n'avaient que le premier feu; c'est aussi le reproche qu'on nous fait avec assez de fondement. Nous sommes terribles au début d'un combat; il faut que nous ravissions la victoire; car, si nous la disputons longtemps, nous courons risque de la perdre. Il y a cependant eu des occasions où nous avons fait voir autant de fermeté que de valeur; on nous a vus essuyer tranquillement le feu des ennemis, attendre le moment favorable pour attaquer, et après plusieurs actions meurtrières, revenir à la charge avec plus d'ardeur que jamais. Mais, quoique ces sortes d'exemples ne soient pas rares chez nous, il faut convenir que le caractère distinctif de notre valeur est l'impétuosité du premier choc.

Le faste qui règne aujourd'hui parmi nos troupes présente un tableau bien différent de la simplicité guerrière, conservée avec tant de soin chez les Germains et les Gaulois. Ils ne dépensaient rien en parures; tout leur luxe consistait a peindre leurs boucliers avec quelque couleur éclatante. Malgré l'obligation qu'on impose aux officiers de ne paraître qu'avec l'habit de leur régiment, surtout en temps de guerre, quels riches vêtements ne portent-ils pas quelquefois sous un modeste uniforme? C'est en vain que nos rois ont fait de sages règlements pour réprimer le luxe militaire: on y étale une magnificence, un goût de somptuosité très-préjudiciables à la discipline et à la promptitude des opérations. Tous les jours les officiers se plaignent qu'ils se ruinent au service; mais, n'est-ce pas à eux-mêmes qu'ils doivent s'en prendre? Leur paye suffirait à leurs besoins, si les tentations et les superfluités ne multipliaient mal à propos leurs dépenses. La simplicité qui régnait dans les vêtements des Germains faisait aussi le caractère distinctif du reste de la nation; si le défaut contraire a gagné les cours et les armées en Allemagne, du moins le gros de la nation paraît encore retenir de ce côté-là bien des usages venant de ses ancêtres.

Les Germains n'osaient paraître en public sans avoir leurs armes; ils ne les quittaient pas même dans leurs maisons, ou plutôt sous leurs cabanes; mais ils ne pouvaient les porter que quand ils étaient parvenus à l'âge viril; et ils ne commençaient jamais à les prendre que de l'agrément du chef de leur canton. C'était un des principaux de la nation ou un des plus proches parents du novice guerrier qui lui donnait publiquement ses premières armes; et c'est vraisemblablement de cette ancienne coutume qu'est dérivé l'établissement de la chevalerie en France, ou la cérémonie de l'accolade. On ne recevait pas indistinctement, chez nous, toutes sortes de personnes dans l'ordre des chevaliers: c'était la plus haute dignité où pût aspirer un militaire; il fallait être d'une illustre extraction pour parvenir à cet honneur. La chevalerie avait des lois auxquelles les princes et les rois eux-mêmes se soumettaient sans répugnance.

On ne montait aux grades militaires chez les Germains, qu'après avoir donné des preuves de valeur; les soldats se disputaient à qui occuperait le premier rang et combattrait le plus près du prince; c'était une honte pour le chef de la nation de n'être pas le premier à charger l'ennemi, et un déshonneur pour les soldats de ne pas seconder le courage de leur commandant. La principale force de leurs armées consistait dans l'infanterie, dont les mouvements égalaient presque en rapidité ceux de la cavalerie. Lorsqu'il n'y avait point de guerre chez eux, la noblesse allait chercher ailleurs l'occasion de se signaler. Ils étaient obligés de prendre ce parti; car un peuple qui négligeait la culture des terres ne pouvait se soutenir que par le brigandage. Les Germains abandonnaient le soin de l'agriculture aux femmes, aux vieillards et aux infirmes; en temps de paix, la jeunesse passait ses jours dans l'inaction. «C'est une chose tout à fait surprenante, dit Tacite, que ces mêmes hommes qui ne peuvent vivre en repos aiment tant l'oisiveté.» On voit ici plusieurs traits qui peuvent convenir aux anciens habitants de la France.

C'était la bravoure, et non l'argent, qui faisait anciennement parvenir aux premiers emplois de l'armée. On n'achetait point l'honneur de se sacrifier pour la patrie; mais la soif du pillage mettait les armes à la main de la plupart des soldats; car tout le butin qu'ils faisaient était pour eux: on sait ce qui arriva au sujet du vase de Soissons. On suit aujourd'hui le parti des armes par des motifs plus nobles: l'honneur, l'amour de la gloire, le service de l'État et celui du prince, font encore des héros parmi les Français; mais l'oisiveté de la noblesse en temps de paix n'a que trop de conformité avec celle des Germains.

Un autre trait de ressemblance qui se trouve entre nous et les anciens Germains, c'est que les guerres générales de la nation n'empêchaient point les combats particuliers. Chez eux, chacun prenait parti et s'engageait dans les querelles selon les liaisons des familles; mais les haines n'étaient pas immortelles: les torts mêmes et les injures se réparaient par des amendes. Convenons, à la honte de nos mœurs, que nous poussons quelquefois plus loin la vengeance; mais aussi félicitons notre siècle de s'être bien corrigé de la folie des duels.

Tacite rapporte que les femmes de la Germanie suivaient leurs maris à la guerre. Il ne dit pas s'il entrait dans cette pratique, qui a été aussi celle des premiers Gaulois, d'autre raison que l'usage; mais aujourd'hui nos dames françaises, infiniment plus délicates, ne supporteraient pas le plus court voyage, et nos mœurs sur ce point ne sauraient souffrir la moindre comparaison avec celles de ces peuples. D'ailleurs une meilleure discipline a banni presque partout des armées cet attirail si contraire au bon ordre et aux opérations de la guerre. Cependant, sans que les femmes s'en mêlent, malgré les règlements les plus sévères, malgré les lois les plus sages, la mollesse semble s'introduire de plus en plus dans nos armées; un officier riche ne pense qu'à se procurer au milieu d'un camp toutes les commodités et tous les plaisirs de la vie oisive. Bonne table, excellents vins, domestiques nombreux et magnifiques équipages, aucune recherche ne lui manque. On n'y est pas même privé de spectacles, et l'on a vu dans les guerres de Flandres, à la suite de nos armées, des troupes de comédiens et de courtisanes. Cette condescendance des commandants est pourtant bien dangereuse, puisque c'est par là que les peuples les plus belliqueux ont insensiblement dégénéré de leur valeur et se sont abâtardis. Les délices de Capoue ruinèrent l'armée d'Annibal; et les Carthaginois, après tant de victoires éclatantes, furent ensevelis sous les ruines de leur république. L'histoire est remplie de pareils exemples, qui doivent faire trembler les nations les plus distinguées par leur courage. Dans la guerre qu'Alexandre fit à Darius, le roi de Perse lève des troupes innombrables et marche à leur tête avec son harem; les femmes dans cette armée égalaient presque le nombre des combattants. L'armée macédonienne, qui ne faisait qu'une poignée d'hommes en comparaison de celle des Perses, n'était composée que de soldats, et Alexandre fut vainqueur. Tant que les Romains vécurent dans la pauvreté, rien ne put résister à leurs armes. Le luxe, la mollesse, le goût des plaisirs s'introduisent chez ces fiers conquérants; ils sont assujettis à leur tour, et l'univers est vengé.

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