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Benjamin Constant
Language: fr399 downloads on Project Gutenberg
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In: FR Biographie, Mémoires, Journal intime, Correspondance·Biographies·History - European
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #20398.
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BENJAMIN CONSTANT.
«Tout en ne m'intéressant qu'à moi, je m'intéressais faiblement à moi-même. Je portais au fond de mon coeur un besoin de sensibilité dont je ne m'apercevais pas, mais qui, ne trouvant point à se satisfaire, me détachait successivement de tous les objets qui, tour à tour, attiraient ma curiosité. Cette indifférence sur tout s'était encore fortifiée par l'idée de la mort.»
(BENJAMIN CONSTANT, Adolphe.)
Un soir, en décembre 1830, une foule immense s'engouffra dans la triste rue de marbriers et de fossoyeurs qui meneau cimetière du Père-Lachaise. Paris, ses hautes maisons et ses tours grises se perdaient dans la nuit. Il pleuvait. Mais la foule émue, qui s'acheminait si tard vers la funèbre colline de l'Est, ne sentait ni la pluie, ni le froid.
Des étudiants et des ouvriers traînaient, par ce servile instinct des multitudes heureuses de s'atteler au char de la célébrité, le cadavre d'un illustre acteur de la vie publique. Comme dans les images qui représentent les funérailles de Werther, on voyait des gens armés de torches, les uns à pied, les autres à cheval. L'émeute mortuaire qui se fait autour des cercueils politiques, la bière qui s'était trouvée trop grande pour le corbillard, le pavé glissant, les cris de Vive la liberté! avaient retardé le convoi.
De sorte que ce fut avec une mise en scène tout à fait théâtrale que le Méphistophelès de la démocratie, M. Benjamin Constant, fut apporté à sa dernière demeure.
M. de La Fayette prononça un discours, où l'éloge de la liberté se mêlait à l'éloge du tribun décédé. La terre se referma ensuite sur ce pauvre corps tourmenté, pendant quarante ans, par tant de passions plus ou moins factices et par tant de vanités de l'esprit et du coeur.
La France, au dix-neuvième siècle est, quoi qu'elle en pense, plus malade de son imagination que de son génie. À l'heure où j'écris, l'activité tourne au positif et paraît se concentrer avec une énergie singulière dans les questions d'intérêt matériel. Mais toute la première moitié du siècle offre un caractère fort différent.
Ce n'est qu'à dater du règne de Louis-Philippe que la transformation commence. Encore rencontre-t-on, à cette époque, une pléiade d'utopistes qui prouve que l'imagination, pour avoir pris des aspects systématiques, survit encore. Elle cherche à survivre, en dépit de la matière envahissante, dans un romantisme économique qui rivalise avec le débordement de vers et de feuilletons dont notre adolescence fut inondée.
Les choses ont changé. Adolphe aujourd'hui ne se nomme plus Benjamin Constant; il se nomme tout simplement Monsieur Million, banquier, déjeune en imagination de la tête de Rothschild et ne fait de victimes qu'à la Bourse.
M. Benjamin Constant traversa les trois phases révolutionnaires, militaire et parlementaire qui préparent l'ère encore inconnue vers laquelle nous marchons, et que, jusqu'à présent, on a surnommée l'_ère industrielle_.
Henri-Benjamin Constant de Rebecque fut un Flamand qui naquit à Lausanne, le 25 octobre 1767. Ses aïeux ont guerroyé au seizième siècle, sous Charles-Quint et sous Henri IV. C'était une famille d'Aire-sur-la-Lys, bonne petite ville de l'Artois, qui dort paisiblement entre ses hautes et pittoresques fortifications. Cette famille était devenue protestante au seizième siècle.
Il perdit sa mère en naissant. Son enfance manqua de ces impressions tendres qui, chez les hommes d'imagination, sont surtout nécessaires, parce qu'elles assouplissent l'orgueil et l'égoïsme de leur personnalité. Son père était un colonel suisse au service des états-généraux de Hollande.
Le privilège de porter des armes, l'éclat barbare du costume, l'absolu dans l'obéissance comme dans le commandement, engendre chez les militaires une sécheresse d'esprit, un scepticisme, un matérialisme de bonne humeur qui n'est pas ce qu'il y a de mieux pour l'éducation de la jeunesse. Le militaire est toujours, dans sa propre pensée, un peu conquérant, un peu irrésistible, et persuadé, avant tout, de la raison de la force. Aussi reste-t-il fort léger en matière de sentiment.
Lisez les maximes du père d'_Adolphe_ sur les femmes et les conseils qu'il donne à son fils. Cela vous aidera beaucoup à comprendre le coeur de Benjamin Constant.
Mais chez un capitaine de troupes suisses à la solde étrangère, ces principes se doublent d'un positivisme genevois et d'une impassibilité de gendarme qui comblent la mesure.
Le père de M. Benjamin Constant avait conservé le flegme flamand de ses ancêtres. Il y joignait un mélange d'ironie et de timidité qui tuèrent, dans l'âme de son fils, la facilité de l'abandon; une des plus précieuses facultés, en ce qu'elle aide à supporter la vie et crée des sympathies.
L'abandon est comme la grâce, un don inestimable, un des précieux joyaux des fées qu'on nomme l'_amabilité_.
Nous l'avons déjà vu dans Talleyrand, ces enfants sans mère et que le caractère de leur père prive des épanchements du jeune âge, atteignent souvent, dès l'enfance la plus tendre, une déplorable précocité. Le père et le fils s'observaient. Quelquefois l'émotion les gagnait. Ils étaient sur le point de se jeter dans les bras l'un de l'autre. Mais le père, gourmé dans sa dignité, empêché par cette timidité qui envahit quiconque se déshabitue d'être affectueux, attendait que son fils fît le premier pas. Et le fils, bridé par l'apparente froideur du père, se tenait à distance.
Tous deux devinrent à ce commerce contraints, ironiques, réservés dans leurs sentiments et superficiels dans leur langage.
À douze ans le jeune Benjamin Constant était un petit homme, c'est-à-dire un petit monstre d'esprit, d'impertinence, d'_expérience_, de rectitude dans le style. Son père n'était pas partisan de l'éducation de collège. Il lui donna des précepteurs; mais la plupart échouaient contre l'indocilité de leur écolier.
L'un d'eux pourtant, c'est M. Benjamin Constant qui l'a rapporté, réussit à lui enseigner quelque chose.
«Il me proposa, dit-il, de nous faire à nous deux une langue qui ne serait connue que de nous.»
Cette proposition enflamma l'imagination du jeune Benjamin Constant.
On se met à l'oeuvre et on commence par inventer un alphabet. C'était le précepteur qui traçait les lettres de la langue nouvelle. Après les lettres vint un dictionnaire. Quel charme de ranger ces mots de son invention sous des lois grammaticales! On apprend vite quand la passion s'en mêle.
Bientôt la langue à deux, la langue inconnue, se trouva complète, riche, colorée, pleine d'une grandeur, d'une magnificence, d'une grâce à faire pâlir tous les idiomes vulgaires.
Cette langue, c'était du grec!
Selon la propre expression de M. Benjamin Constant lui-même, son précepteur avait réussi à lui faire apprendre le grec en le lui faisant inventer.
Dans une lettre, fort curieuse, écrite de Bruxelles, 17 novembre 1779, par le jeune Benjamin Constant à sa grand'mère, lettre citée par la plupart de ses biographes, la précocité dont nous parlions plus haut, apparaît dans toute sa sécheresse.
La première partie de cette lettre, dans laquelle il reproche à sa grand'mère sa paresse d'écrire et l'oubli qu'elle fait de lui, est un chef-d'oeuvre de raison et de sensibilité. Mais l'arrangement et l'ordre des idées ont quelque chose de si parfait, qu'on dirait d'une épître dictée par un professeur ou par un père.
Mais, après avoir continué à l'avenant sur ses études: qu'il s'accuse de négliger, il arrive à cette phrase: «Je voudrais qu'on pût empêcher mon sang de circuler avec tant de rapidité et lui donner une marche plus cadencée. J'ai essayé si la musique pouvait faire cet effet: je joue des adagio et des largo qui endormiraient trente cardinaux.»
Un poëte nerveux, une célébrité surmenée par les tiraillements de l'amour-propre, les efforts de l'imagination, les irritations de la lutte, raisonneraient-ils leurs sensations avec plus d'analyse?
Après un trait de grâce maniérée et d'esprit, car cet enfant a déjà de l'esprit; «je crois, ma chère grand'mère, ajoute-t-il, en parlant de sa légèreté, que le mal est incurable et qu'il résistera à la raison même; je devrais en avoir quelque étincelle, car j'ai douze ans et quelques jours; cependant je ne m'aperçois pas de son empire: si son aurore est si faible, que sera-t-elle à vingt-cinq ans?»
Ne le croyait-on pas déjà à la tribune de la Chambre des députés? Voici maintenant l'homme du monde et l'observateur.
«Savez-vous, ma chère grand'mère, que je vais dans le monde deux fois par semaine! J'ai un bel habit, une épée, mon chapeau sous le bras, une main sur la poitrine, l'autre sur la hanche; je me tiens droit et fais le grand garçon tant que je puis. Je vois, j'écoute, et jusqu'à ce moment je n'envie pas les plaisirs du grand monde; ils ont tous l'air de ne pas s'aimer beaucoup.
Voici maintenant le joueur.--Je note chaque point de cette lettre, parce que nous retrouverons tout cela chemin faisant, dans l'homme fait, dans le vieillard.
«Cependant, continue-t-il, le jeu et l'or que je vois rouler me causent quelque émotion; je voudrais en gagner pour mille besoins que l'on traite de fantaisie...»
Cet apprenti, déjà si avancé des salons du grand monde, fut enlevé la même année à ses dangereuses contemplations, et placé par son père à l'université d'Oxford. Il n'y apprit que la langue anglaise. Oxford est pour les Anglais le couronnement d'une instruction solide et déjà complète.
Son père rentra en Allemagne et le mit à l'université d'Erlangen.
En même temps qu'il poursuivait ses études, introduit à la cour de la margrave de Baireuth, il continuait de fréquenter le monde.
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