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Cover of Cités et ruines américaines: Mitla, Palenqué, Izamal, Chichen-Itza, Uxmal

About this book

Ce volume est une étude exhaustive des cités et ruines majeures du Yucatán – Mitla, Palenqué, Izamal, Chichén‑Itzá et Uxmal – présentée sous forme de récit de voyage enrichi de notes, de gravures et de photographies. L’auteur, Eugène‑Emmanuel Viollet‑le‑Duc, commence par exposer son projet de cinq ans, motivé par l’insuffisance des travaux antérieurs, et explique comment il a recueilli des observations directes, des dessins et des clichés, tout en interrogeant les hypothèses raciales et religieuses qui entourent ces monuments. Le texte s’articule autour de descriptions détaillées des sites, de comparaisons avec des architectures étrangères (Égypte, Grèce, Assyrie, Chine) et d’une réflexion sur la diversité ethnique des peuples précolombiens, le tout soutenu par une bibliographie riche et des plates‑formes illustratives.

Le style reflète la prose érudite du milieu du XIXᵉ siècle, mêlant description scientifique, digression philosophique et rhétorique comparative. La langue est soutenue, ponctuée de références aux grands savants de l’époque (Humboldt, Cuvier, Champollion) et aux débats contemporains sur l’origine des civilisations américaines. Ce travail plaira aux historiens de l’art, aux archéologues amateurs, aux voyageurs curieux de la Mésoamérique et à tout lecteur intéressé par les enjeux culturels et anthropologiques des civilisations anciennes, désireux d’explorer un ouvrage qui conjugue rigueur documentaire et imagination intellectuelle.

Who appears in Cités et ruines américaines

  • M. BordwinMiddle‑aged French gentleman, dark beard, waistcoat and cravat, holding a notebook

The opening · free to read

San Cristobal

Tumbala.--Le curé.--La chasse aux dindes.--Jajalun.--Chilon.--Citala.--Le dominicain et son ami.--Moeurs indiennes.--Ouikatepec.--Cankuk.--Les Indiens porteurs.--Ténéjapa.--San Cristobal.--Hospitalité de M. Bordwin.--Les moeurs.--Les églises.--Le psalterion.--Le gouvernement.--Ruines aux environs de Comitan.

En l'absence du curé, à la vue de nos visages terreux et de nos vêtements souillés de fange, la gouvernante du presbytère refusait de nous recevoir. Je lui fis part de l'abandon des Indiens et des événements qui en avaient été la suite, et lui présentai la lettre à l'adresse de son maître; il se trouvait en promenade aux environs, on l'envoya chercher aussitôt. Du haut de la galerie de sa maison, je le vis venir: c'était un jeune homme de trente ans au plus, en redingote noire et en chapeau de feutre; sa figure était avenante et sympathique: je m'empressai au-devant de lui, et, m'ayant donné la main:

--_Hombre!_ s'écria-t-il, ah! mon ami, comme vous voilà fait!

Je le mis au courant de mes infortunes, ce qui lui fit pousser des exclamations de pitié.

--Ah! les misérables, fit-il, parlant des Indiens qui s'étaient enfuis; avez-vous leurs noms?--Je lui en donnai la liste.--Justice pour tous, me dit-il, chacun aura son affaire; mais les drôles sont capables de ne pas revenir au village avant deux mois d'ici.

Je confiai au padre que je mourais de faim.

--Venez, nous allons prendre un bol de caldo (bouillon) en attendant le dîner qui ne peut tarder.

J'avalai le bol de bouillon d'un trait, formant tout bas le voeu que la cuisinière se hâtât de servir.

Je n'avais pas oublié mes bagages, laissés au soin du vieux de San Pedro. Le padre fit venir le gouverneur et lui demanda six hommes sur l'heure. Ils arrivèrent, le curé les paya, leur donnant, au sujet de mon matériel, les indications voulues, avec ordre de revenir immédiatement.

Mon hôte alors s'informa de mes travaux, de mon voyage, et surtout des choses du vieux monde. Cependant la table avait été dressée, et ce fut au milieu d'une causerie pleine de charmes que je me livrai aux jouissances d'un dîner, à la somptuosité duquel je n'étais plus habitué; le padre vivait bien, et je notai entre autres une dinde sauvage à la chair noirâtre, d'un fumet délicieux; une bouteille de xérès arrosa le tout, et nous terminâmes par quelques copitas de Comiteco (eau-de-vie de Comitan). Mais j'étais si faible, que la liqueur du padre, que j'aurais supportée sans fatigue en tout autre cas, me grisa comme un enfant: il était deux heures environ; j'allai m'étendre sur une peau de boeuf tendue en lit de camp, et je ne m'éveillai que le lendemain à midi.

Toute trace de fatigue avait disparu, je me sentais frais et dispos, prêt à recommencer. Le cher curé m'avait prêté l'une de ses culottes, en attendant que mes malles arrivassent. Je pus donc l'accompagner dans une promenade au milieu de son village.

Les villages indiens se ressemblent tous, et Tumbala n'a rien qui le distingue.

Élevé sur l'un des points culminants de la sierra Madre, l'oeil domine, du haut de ses rochers, une vaste étendue de forêts. Les deux cents cabanes disséminées sur le plateau ne donnent aucune idée de l'importance du village, dont la population s'élève de dix à douze mille habitants; mais, vivant pour la plupart dans les bois, ils ne viennent que rarement au village. Souvent, me disait le padre, je suis trois et quatre mois sans revoir quelques-uns de mes administrés.

Cette existence sauvage entretient chez ces hommes une vie insouciante et libre, affranchie des liens que leur imposent la présence des blancs.

Indépendants de fait, ils ne reconnaissent le gouvernement de l'État que par une taxe d'un réal par tête et par mois, ce qui donne un total de sept francs cinquante centimes par année. Aussi les revenus de la province de Chiapas sont-ils fort modiques et ne dépassent point, malgré l'étendue du territoire, la somme de soixante mille piastres, trois cent mille francs.

Les seules autorités du village sont le gouverneur, chargé de la collection des taxes; c'est d'habitude un Indien de la commune, nommé par élection, et dont le pouvoir, tout fictif, consiste à recevoir les ordres du curé; puis le curé: à lui reviennent tous les pouvoirs, il est prêtre, roi, maître absolu. Non pas qu'il en abuse, car son influence est la seule efficace et peut seule balancer les penchants intraitables de ses sauvages subordonnés. Tous ne s'adressent à lui qu'avec le plus profond respect; ses paroles sont des oracles et ses arrêts ont force de loi. Il punit ou récompense, et le châtiment qu'il applique est accepté sans murmure. La prison et la bastonnade sont les seules applications de la loi pénale; elle est simple et primitive, mais suffit à tous les délits; le nombre des coups varie de douze à cent cinquante, ce qui peut bien entraîner mort d'homme.

Une chose remarquable entre toutes, c'est de voir le système de la réhabilitation établi chez ces peuplades. Il ne peut entrer dans les idées de ces natures primitives qu'un homme puni soit un homme coupable. Tout châtiment lave la faute. Quoi de plus logique, en effet; le forfait commis, la loi purgée, la société déclare l'individu quitte envers elle comme envers la loi, et le reçoit dans son sein sur le pied de l'égalité la plus complète; ce privilège s'étend aux fautes les plus graves.

Il arrive souvent qu'un coupable, jugeant sa faute au-dessus du châtiment appliqué, réclame, pour la satisfaction de sa conscience, un supplément de peine, chose toujours accordée; d'autres fois, il lui arrive de demander tant en plus pour une faute à venir; cela rappelle quelque peu le temps de la vente des indulgences, et l'histoire de ce voleur émérite achetant d'un moine chargé d'or le pardon de ces fautes passées et de ses forfaits à venir, tuant le moine une fois l'indulgence accordée, puis s'emparant du trésor.

Pendant mon séjour à Tumbala, je vis une mère demander justice contre son fils, qui, disait-elle, lui avait manqué de respect.

Le fils, grand gaillard de vingt-cinq ans, la suivait en riant; tous deux étaient ivres. Le curé fit à la mère quelques remontrances, elle ne voulut rien entendre, elle criait justice et réclamait douze coups de bâton; c'était son chiffre, elle n'en voulait pas démordre. Le grand garçon riait toujours.--Baste, dit-il au curé, señor padre, donnez-les moi; ça ne les vaut pas, je le sais bien, mais c'est ma mère et ça lui fera plaisir. Il reçut les douze coups, faiblement appliqués à la vérité, puis mère et fils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, et durent aller boire en l'honneur d'une si belle réconciliation. Deux frères, dans un autre cas, préférèrent douze coups de fouet au déplaisir de se réconcilier.

L'ivresse est de coutume au village; l'on ne voyait qu'Indiens en goguette et l'on n'entendait que le bruit du tambour et des chansons. Je soupçonnai fort les habitants de ne quitter leurs habitations des bois que dans la louable intention de venir se rafraîchir au village, qu'ils abandonnaient, une fois leurs finances épuisées.

En fait d'espèces cependant, ils sont pauvres et n'exportant rien, ne vendant rien, ils ne possèdent d'autre numéraire que l'argent gagné dans les transports qu'ils font pour les blancs des communes plus rapprochées de San Cristobal. Il faut même ajouter que la plus grande partie de ce salaire revient au padre par les mille et une ventouses de l'Église. C'est: un mariage, 100 à 125 fr.; un baptême, 25 fr.; un enterrement, 25 fr.; une confession, tant; une messe, tant; le droit d'étole, tant, etc., etc., de façon que la cure de Tumbala rapportait quelque chose comme 25,000 fr. par an. Le curé en expédie la moitié à l'évêque de Chiapas et garde l'autre. Cela n'empêche pas les prestations en nature; chaque jour tant de poules, tant de mesures de maïs, tant de mesures de haricots; au premier appel du padre, l'Indien accourt et répare la maison; vous les voyez alors groupés comme les abeilles d'une ruche, travaillant au tambour et, pour ainsi dire, en mesure; ils soignent les chevaux, s'envolent au loin, porteurs d'une missive, et reviennent heureux, leurs commissions remplies. Si le curé voyage, une troupe nombreuse s'élance en avant pour préparer la route, la rétablir, en aplanir les difficultés; et si le cheval ne peut suivre son maître, c'est à qui échoiera l'honneur de porter le saint homme.

En vérité, cela est touchant et fort beau, surtout quand cela s'adresse à des hommes de coeur comme ceux que j'eus le bonheur de rencontrer dans ces montagnes, et le gouvernement de Chiapas pourrait utiliser plus grandement encore une si noble influence.

En toute circonstance, l'Indien consultera le padre, ivresse à part, cas auquel celui-ci ne peut rien; il exerce son influence dans tous les détails de la vie de ce grand enfant; quelques-uns semblent croire à sa toute-puissance.

La seconde nuit que je passai dans le presbytère, il y eut un orage assez violent, la foudre tomba deux fois au milieu du village et consuma au ras du sol la cabane d'un habitant. Celui-ci, probablement en partie fine dans une case des alentours, ignorait son malheur, et lorsqu'il revint, en chancelant au logis, il chercha d'abord, mais vainement, sa cabane, ne pouvant en croire ses yeux; il finit par en retrouver la place et s'assit, se désolant, au milieu des cendres de la masure; puis une idée lui vint, le padre! Il arriva et se prosternant:

--Ah! padrecito, ma maison a disparu, la foudre l'a brûlée; ayant l'air de lui dire: faites, oh! padre, qu'elle soit rebâtie et elle le sera.

--Eh! mon pauvre ami, répondit le curé, si tu t'étais moins enivré, peut-être l'aurais-tu préservée de ruine. Va, travaille et reconstruis-la toi-même. Ces incendies sont peu de chose; avec l'aide des amis, deux ou trois jours suffisent à l'érection d'une nouvelle hutte.

Le curé avait à son service un jeune métis qui se chargeait de fournir à la table de son maître les savoureux gibiers de la montagne; je le suivis un matin, et notre chasse s'ouvrit au sortir du village. Comme les pentes sont toujours et partout d'une prodigieuse rapidité, nous passâmes en peu d'instants de la froide atmosphère du petit plateau à la brûlante température des vallées: quand je dis vallée, c'est une simple épithète pour désigner le fond des gorges. On ne peut appeler ce chaos de pics et de précipices, de descentes et de montées perpétuelles chaîne de montagne, et les vallées n'existent que près des grands cours d'eau.

Nous étions en pleine forêt et souvent nous nous trouvions en présence de ces habitations isolées où l'Indien vit en vrai sauvage, en compagnie de sa femme, de ses poules et de ses chiens. Plusieurs fois déjà, nous avions rencontré des compagnies de dindes et nous en avions deux sur nos épaules; nous ne vîmes point de hoccos, ils habitent plus bas et plus près de la Terre Chaude; mais il y avait une si grande quantité de dindes et si familières, que mon fusil rata six fois sur l'une d'elles sans qu'elle partît pour cela, me donnant le loisir de déboucher mes cheminées, de replacer d'autres capsules et de l'abattre au septième coup. Le zaraguato, le singe hurleur, ne vient pas non plus jusqu'à ces hauteurs; il est remplacé par un confrère de même taille, à queue prenante, mais beaucoup plus léger et d'une défiance extraordinaire. On l'appelle tucha: ceux-ci, d'habitude, vont par couple et chaque fois que j'en aperçus, ils étaient deux. Ce jour-là, nous en rencontrâmes une paire; il fallut, pour ainsi dire, les tirer au vol. J'abattis la femelle; quant au mâle, loin d'imiter la touchante sollicitude de celle qui, si longtemps, avait suivi le corps de son époux, il abandonna sa femme entre nos mains et disparut comme une flèche. Ceci me fit faire d'étranges réflexions à l'égard des hommes. Mais nous étions plus que chargés, nous avions cinq dindes; mon compagnon en avait tué trois pour sa part et moi deux, mais la tucha que j'avais abattue rétablissait l'égalité. J'eusse passé une charmante journée sans l'ascension nouvelle qu'il fallait recommencer pour atteindre le village.

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