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Elisabeth; ou les Exilés de Sibérie
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In: FR Littérature·Novels·French Literature
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #29826.
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La ville de Tobolsk, capitale de la Sibérie, est située sur les rives de l'Irtish; au nord elle est entourée d'immenses forêts qui s'étendent jusqu'à la mer Glaciale* [* La mer Glaciale, ou Septentrionale, appelée par les Russes Ledovlêtoë More, forme la frontière de tout le nord du la Russie, depuis la Laponie jusqu'au cap Tschukotskoy ou Tschurtschi, à l'extrémité septentrionale et orientale de l'Asie, c'est-à-dire depuis le 50e degré jusqu'au 205e de longitude. Elle baigne les gouvernements d'Archangel, de Tobolsk, et d'Irkutsk. Sur son immense côte, il n'y a que trois ports connus. Kola, Archangel, et Mesen. Du côté du pôle arctique, Phipps, Cook, et d'autres navigateurs célèbres, ont en vain tenté de passer de la mer Glaciale dans les mers de l'Inde, qui séparent l'Asie de l'Amérique; mais Cook a observé, en 1778, que le cap Tschurtschi, ou Tschukotskoynoss n'est éloigné que de trente-six milles du cap opposé de l'Amérique, auquel il a donné le nom de cap du prince de Galles.] Dans cet espace de onze cents verstes* [*La verste est une mesure qui sert à marquer les distances en Russie comme le mille en Angleterre, ou la lieue en France; elle est de trois mille cinq cents pieds. Une verste et demie vaut à peu près un mille d'Angleterre, la verste étant au mille comme 104 et demi est à 69. Le degré, en Russie, est de cent quatre verstes et demie.] on rencontre des montagnes arides, rocailleuses et couvertes de neiges éternelles; des plaines incultes, dépouillées, où, dans les jours les plus chauds de l'année, la terre ne dégèle pas à un pied; de tristes et larges fleuves, dont les eaux glacées n'ont jamais arrosé une prairie, ni vu épanouir une fleur. Eu avançant davantage vers le pôle, les cèdres, les sapins, tous les grands arbres disparaissent; des broussailles de mélèzes rampants et de bouleaux nains deviennent le seul ornement de ces misérables contrées; enfin des marais chargés de mousse se montrent comme le dernier effort d'une nature expirante; après quoi toute trace de végétation disparaît. Néanmoins c'est là qu'au milieu des horreurs d'un éternel hiver la nature a encore des pompes magnifiques; c'est là que les aurores boréales* [*L'aurore boréale est un phénomène brillant de la nature, qui appartient presque exclusivement aux régions septentrionales du globe terrestre, quoique le pôle du midi, suivant quelques voyageurs, ait aussi des aurores australes. C'est une espèce de nuage circulaire, étendu sur l'horizon, dont il sort des jets, des gerbes, des colonnes de feu de diverses couleurs, jaune, rouge, sanglant, rougeâtre, bleu, violet, etc. La matière de l'aurore boréale paraît avoir son siège dans l'atmosphère, à des hauteurs considérables, la même aurore ayant été vue à Pétersbourg, à Naples, à Rome, à Lisbonne, et même à Cadix. M. de Mairan, dans son Traité de l'Aurore boréale, estime que ces sortes de phénomènes ont ordinairement entre trois et neuf cents milles d'élévation. Les progrès de l'électricité, dans le siècle qui vient de s'écouler, promettent une route certaine aux causes physiques de l'aurore boréale, dont les fusées, les jets, les nappes de lumière semblent autant de courants électriques qui se meuvent dans l'air très-raréfié des régions élevées de l'atmosphère.] sont fréquentes et majestueuses, et qu'embrassant l'horizon en forme d'arc très-clair, d'où partent des colonnes de lumière mobile, elles donnent, à ces régions hyperborées* [*Hyperborée, ou hyperboréen, se dit des peuples et des pays très-septentrionaux.], des spectacles dont les merveilles sont inconnues aux peuples du midi. Au sud de Tobolsk s'étend le cercle d'Ischim* [*Le cercle d'Ischim ou Issim, qui prend son nom de la rivière de ce nom, est une immense plaine de la Sibérie, au sud de Tobolsk, entre l'Irtish et la rivière Ischim. Ou l'appelle aussi la steppe d'Ischim, ou le désert d'Ischim.]; des landes, parsemées de tombeaux et entrecoupées de lacs amers, le séparent des Kirguis* [*Les Kirguis sont une peuplade tartare, au nord de la Tartarie indépendante, divisée en trois hordes, la grande, la moyenne, et la petite. Le désert d'Ischim les sépare de la Sibérie; on les appelle aussi Kaizaches], peuple nomade et idolâtre. A gauche, il est borné par l'Irtish, qui va se perdre, après de nombreux détours, sur les frontières de la Chine, et à droite par le Tobol* [*Le Tobol prend sa source dans le pays des Kirguis, au milieu des montagnes qui le séparent du gouvernement d'Ufa. Il se jette dans l'Irtish près de Tobolsk, après avoir fourni un cours d'environ cinq cents verstes. Ses bords sont si peu élevés qu'il les dépasse ordinairement lu printemps, et inonde une vaste étendue du pays.]. Les rives de ce fleuve sont nues et stériles; elles ne présentent à l'oeil que des fragments de rocs brisés, entassés les uns sur les autres, et surmontés de quelques sapins; à leur pied, dans un angle du Tobol, on trouve le village domanial de Saïmka; sa distance de Tobolsk est de plus de six cents vertes. Placé jusqu'à la dernière limite du cercle, au milieu d'un pays désert, tout ce qui l'entoure est sombre comme son soleil, et triste comme sou climat.
Cependant le cercle d'Ischim est surnommé l'Italie de la Sibérie, parce qu'il a quelques jours d'été, et que l'hiver n'y dure que huit mois; mais il y est d'une rigueur extrême. Le vent du nord qui souffle alors continuellement arrive chargé des glaces des déserts arctiques* [*Arctique pour septentrional n'est guère en usage que dans ces phrases: pôle arctique, cercle arctique, terres arctiques.], et en apporte un froid si pénétrant et si vif, que, dès le mois de septembre, le Tobol charrie des glaces. Une neige épaisse tombe sur la terre, et ne la quitte plus qu'à la fin de mai. Il est vrai qu'alors quand le soleil commence à la fondre, c'est une chose merveilleuse que la promptitude avec laquelle les arbres se couvrent de feuilles et les champs de verdure; deux ou trois jours suffisent à la nature pour faire épanouir toutes ses fleurs. On croirait presque entendre le bruit de la végétation; les chatons* [*Le chaton, terme de botanique, amentum, julus catalus, en anglois catkin. C'est une sorte de réceptacle commun, qui porte plusieurs petites fleurs, et que l'on distingue facilement des autres par sa forme particulière, qui offre quelque ressemblance avec la queue d'un chat. Ces petites fleurs sont souvent dépourvues de calice; mais le chaton qui les soutient est garni d'écailles qui y suppléent; les saules, les peupliers, les pins, etc., en fournissent des exemples.] des bouleaux exhalent une odeur de rose; le cytise velu s'empare de tous les endroits humides; des troupes de cigognes, de canards tigrés, d'oies du nord, se jouent à la surface des lacs; la grue blanche s'enfonce dans les roseaux des marais solitaires, pour y faire son nid qu'elle natte industriellement avec de petits joncs; et dans les bois, l'écureuil volant, sautant d'un arbre à l'autre, et fendant l'air à l'aide de ses pat[t]es et de sa queue chargée de laine, va ronger les bourgeons des pins et le tendre feuillage des bouleaux. Ainsi, pour les êtres animés qui peuplent ces froides contrées, il est encore d'heureux jours; mais pour les exilés qui les habitent, il n'en est point.
La plupart de ces infortunés demeurent dans los villages qui bordent le fleuve, depuis Tobolsk jusqu'aux limites du cercle d'Ischim; d'autres sont relégués dans des cabanes, au milieu des champs. Le gouvernement fournit à la nourriture de quelques-uns; ceux qu'il abandonne vivent de leurs chasses d'hiver: presque tous sont en ces lieux l'objet de la pitié publique, et n'y sont désignés que par le nom de malheureux. A deux ou trois verstes de Saïmka, au milieu d'une forêt marécageuse, et remplie de flaques d'eau, sur le bord d'un lac circulaire, profond et bordé de peupliers noirs et blancs, habitait une famille d'exilés. Elle était composée de trois personnes, d'un homme de quarante-cinq ans, de sa femme, et de sa fille, belle, et dans toute la fleur de la jeunesse.
Renfermée dans ce désert, cette famille n'avait de communication avec personne; le père allait tout seul à la chasse; jamais il ne venait à Saïmka, jamais ou n'y avait vu ni sa femme ni sa fille; hors une pauvre paysanne tartare qui les servait, nul être au monde ne pouvait entrer dans leur cabane. On ne connaissait ni leur patrie, ni leur naissance, ni la cause de leur châtiment; le gouverneur de Tobolsk en avait seul le secret, et ne l'avait pas même confié au lieutenant de sa juridiction établie à Saïmka. En mettant ces exilés sous sa surveillance, il lui avait seulement recommandé de leur fournir un logement commode, un petit jardin, de la nourriture et des vêtements, mais d'empêcher qu'ils n'eussent aucune communication au-dehors, et surtout d'intercepter sévèrement toutes les lettres qu'ils hasarderaient de faire passer à la cour de Russie.
Tant d'égards d'un côté, et de l'autre tant de rigueur et de mystère, faisaient soupçonner que le simple nom de Pierre Springer qu'on donnait à l'exilé cachait un nom plus illustre, une infortune éclatante, un grand crime peut-être, ou peut-être une grande injustice.
Mais tous les efforts pour pénétrer ce secret ayant été inutiles, bientôt la curiosité s'éteignit, et l'intérêt avec elle. On cessa de s'occuper d'infortunés qu'on ne voyait point, et on finit même par les oublier tout-à-fait: seulement, lorsque quelques chasseurs se répandaient dans la forêt, et parvenaient jusque sur les bords du lac, s'ils demandaient le nom des habitants de cette cabane: "Ce sont des malheureux," leur répondait-on. Alors ils n'en demandaient pas davantage, et s'éloignaient émus de pitié, en se disant au fond du coeur: Dieu veuille les rendre un jour à leur patrie! Pierre Springer avait bâti lui-même sa demeure; elle était en bois de sapin et couverte de paille; des masses de rochers la garantissaient des rafales* [*Rafale est proprement un terme de marine, qui se dit de certains coups de vent de terre à l'approche des montagnes] du vent du nord et des inondations du lac. Ces roches, d'un granit tendre, réfléchissaient en s'exfoliant les rayons du soleil; dans les premiers jours du printemps, on voyait sortir de leurs fentes des familles de champignons, les uns d'un rose pâle, les autres couleur de soufre ou d'un bleu azuré, pareils à ceux du lac Baikal; et, dans les cavités où les ouragans avaient jeté un peu de terre, des jets de pins et de sorbiers s'empressaient d'enfoncer leurs racines et d'élever leurs jeunes rameaux.
Du côté méridional du lac, la forêt n'était plus qu'un taillis clair-semé, qui laissait apercevoir des landes immenses, couvertes d'un grand nombre de tombeaux; plusieurs avaient été pillés, et des ossements de cadavres étaient épars tout autour: reste d'une ancienne peuplade qui serait demeurée éternellement dans l'oubli si des bijoux d'or, renfermés avec elle au sein de la terre, n'avaient révélé son existence à l'avarice.
A l'est de cette grande plaine, une petite chapelle de bois avait été élevée par des chrétiens; on remarquait que de ce côté les tombeaux avaient été respectés, et que, devant cette croix qui rappelle toutes les vertus, l'homme n'avait point osé profaner la cendre des morts. C'est dans ces landes ou steppes* [*Les steppes ne sont pas des déserts marécageux, mais de hautes plaines incultes, et pour la plupart dénuées d'habitants. Dans celles qui soûl couvertes de broussailles et arrosées de ruisseaux, les peuples nomades voyagent avec leurs troupeaux: on y rencontre même des villages. Elles sont généralement d'une étendue immense. La steppe entre Samara et Ouralsk, autrefois dit Yaik, a plus de sept cents verstes de longueur; il y en a dont le sol est extrêmement fertile, et propre également à l'agriculture et au pâturage. Telle est la steppe de la horde moyenne des Kirguis; mais celles des bords de l'Irtish sont sablonneuses et désertes.], nom qu'elles portent en Sibérie, que, durant le long et rude hiver de ce climat, Pierre Springer passait toutes ses matinées à la chasse: il tuait des élans qui se nourrissent de jeunes feuilles de trembles et de peupliers. Il attrapait quelquefois des martres zibelines, assez rares dans ce canton, et plus souvent des hermines qui y sont en grand nombre; du prix de leur fourrure, il faisait venir de Tobolsk des meubles commodes et agréables pour sa femme, et des livres pour sa fille. Les longues soirées étaient employées à l'instruction de la jeune Elisabeth. Souvent assise entre ses parents, elle leur lisait tout haut des passages d'histoire; Springer arrêtait son attention sur tous les traits qui pouvaient élever son ame; et sa mère, Phédora, sur tous ceux qui pouvaient l'attendrir. L'un lui montrait toute la beauté de la gloire et de l'héroïsme; l'autre, tout le charme des sentiments pieux et de la bonté modeste. Son père lui disait ce que la vertu a de grand et de sublime; sa mère, ce qu'elle a de consolant et d'aimable: le premier lui apprenait comment il la faut révérer, celle-ci comment il la faut chérir. De ce concours de soins, il résulta un caractère courageux, sensible, qui, réunissant l'extraordinaire énergie de Springer à l'angélique douceur de Phédora, fut tout à-la-fois noble et fier comme tout ce qui vient de l'honneur, et tendre et dévoué comme tout ce qui vient de l'amour.
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