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«Déjà, une multitude d'écrits remplis de faits notoirement faux ont été livrés au public; j'ai dédaigné d'y répondre. Mais aujourd'hui il s'agit d'un ouvrage publié par un homme regardé comme l'ami, le confident de Lord Byron, et par conséquent comme un personnage dont les révélations sont fondées sur la meilleure autorité. Cependant les faits contenus dans cet ouvrage n'en sont pas moins erronés. On ne devrait jamais attirer l'attention du public sur les détails de la vie privée; mais quand cela arrive, les personnes victimes d'une telle indiscrétion ont le droit de repousser d'injurieuses attaques. M. Moore a donné au public ses propres impressions sur des événemens particuliers qui me touchent de fort près; et il en a parlé comme s'il eût eu la connaissance la plus parfaite de ce dont il parlait. La mort de Lord Byron me rend plus pénible encore l'obligation de revenir sur des circonstances qui me reportent à l'époque de mon mariage. Mon intention est donc de ne les faire connaître qu'autant qu'il le faudra pour parvenir au but que je me propose dans cette déclaration. Nul motif de justification personnelle ne m'anime, et je n'accuserai personne: mais la conduite de mes parens étant représentée sous un jour odieux dans certains passages extraits des lettres de Lord Byron et dans les remarques de son biographe, je me crois obligée de les défendre d'imputations que je sais être fausses.

Voici les divers passages des lettres de Lord Byron dont je veux parler:

Dans le second volume on a outragé la réputation de ma mère en disant:

«Mon enfant est dans un état de santé florissant et prospère à ce qu'on me dit; mais je veux y voir par moi-même; je ne me sens nullement disposé à l'abandonner à la contagion de la société de sa grand'mère.»

C'est à tort qu'on l'a accusée de s'être abaissée à employer des espions: «Une dame C. (espèce de factotum et espion de lady Noël) est regardée par des gens bien instruits comme la cause occulte de toutes nos dissensions domestiques.»

Je cite aussi le passage où, après avoir voulu m'excuser moi-même, on ajoute immédiatement après: «Ses plus proches parens sont.......» Ici le mot laissé en blanc indique que l'expression était trop offensante pour être publiée.

Ces passages tendent évidemment à jeter quelque défaveur sur mes parens, et peuvent faire croire que ce sont eux qui ont personnellement causé notre séparation, ou qu'ils l'ont provoquée par les espions officieux qu'ils ont employés.

On peut induire aussi des passages suivans de la biographie, que mes parens ont du moins exercé une influence qui ne leur appartenait pas, afin de parvenir à leur but. «Ce fut peu de semaines après notre dernière entrevue (Lord Byron et M. Moore) que lady Byron prit la résolution de se séparer de son époux. Elle avait quitté Londres dans les derniers jours de janvier pour aller voir son père dans le comté de Leicester, et Lord Byron devait l'y rejoindre peu de tems après. Ils s'étaient quittés dans une union parfaite: en route, elle lui écrivit encore une lettre pleine de tendresse et de gaîté; mais à peine arrivée à Kirkby-Mallory, le père écrivit à Lord Byron pour lui apprendre que jamais il ne la reverrait.»

En répondant à ce passage, j'éviterai autant qu'il me sera possible de parler de choses personnelles soit à Lord Byron, soit à moi-même. Je me borne à rétablir les faits. Je quittai Londres le 15 janvier 1816 pour me rendre à Kirkby-Mallory, résidence de mon père et de ma mère. Lord Byron m'avait signifié formellement dans sa lettre du 6 du même mois, qu'il désirait que je quittasse Londres aussitôt qu'il me paraîtrait convenable de le faire. Mais je ne pouvais me risquer à entreprendre ce voyage fatigant plus tôt que le 15. Avant mon départ, j'avais été vivement frappée de cette idée que Lord Byron était atteint de folie. Ce qui surtout m'avait donné cette opinion, c'étaient les confidences de ses plus proches amis, et de ses domestiques qui avaient eu plus que moi le loisir de l'observer pendant la dernière partie de notre séjour en ville. On avait même été jusqu'à me dire qu'il était à redouter qu'il ne se détruisit lui-même. D'accord avec sa famille, j'avais consulté le 8 janvier le docteur Baillie, notre ami, sur cette maladie qu'on soupçonnait. Je lui racontai toutes les particularités venues à ma connaissance, et j'ajoutai que Lord Byron m'avait témoigné le désir de me voir quitter Londres. Le docteur saisît aussitôt cette idée, et pensa qu'en cas de quelque dérangement d'esprit, mon éloignement pouvait être fort utilement mis à profit. Le docteur Baillie ne pouvait avoir, à cet égard, d'opinion arrêtée, puisqu'il n'avait point approché personnellement Lord Byron. Il me recommanda d'éviter avec soin dans ma correspondance tout sujet de déplaisir ou de tristesse.

Telles étaient donc mes pensées quand je quittai Londres, bien résolue de suivre les avis du médecin. Quelle qu'eût été la conduite de Lord Byron à mon égard depuis mon mariage, c'eût été une véritable inhumanité de montrer dans cette circonstance le moindre ressentiment. Le jour de mon départ, et encore à mon arrivée à Kirkby, le 16 janvier, j'écrivis à Lord Byron une lettre fort affectueuse, ainsi que j'en étais convenue avec M. Baillie. On a plus tard répandu ma dernière lettre, et on a voulu trouver là des preuves que j'avais cédé à des influences étrangères, quand ensuite j'abandonnai mon mari. On en a tiré la conséquence que j'avais quitté Lord Byron dans le plus parfait accord; que des sentimens incompatibles avec la moindre idée d'outrage m'avaient dicté ma dernière lettre, et que ma résolution n'avait subitement changé que quand je m'étais trouvée sous l'influence de mes parens. Ces assertions sont absolument dénuées de fondement: il n'y a point eu la moindre intervention étrangère.

A mon arrivée à Kirkby-Mallery, mes parens ne se doutaient en rien des circonstances qui détruisaient toutes mes espérances de félicité; et quand je leur fis part de l'état d'esprit dans lequel se trouvait Lord Byron, ils firent tous leurs efforts pour me dissuader et le défendre. Ils assurèrent en outre à ceux de nos parens qui étaient avec lui à Londres qu'ils feraient tout ce qui dépendrait d'eux pour guérir sa maladie par les soins les plus attentifs, et qu'ils espéraient, si on pouvait le décider à venir les voir, obtenir les meilleurs résultats de leurs efforts. C'est dans ces intentions que ma mère écrivit le 17 à Lord Byron, en l'engageant à se rendre à Kirkby-Mallory. Elle l'avait toujours traité avec la plus affectueuse considération: son indulgence pour lui s'étendait jusqu'à ses moindres sentimens. Jamais, tant qu'elle vécut avec lui, il ne lui échappa une parole qui pût le blesser[1].

[Note 1: On peut, afin d'apprécier la véracité de lady Byron, consulter, sur la bienveillance de sa mère pour notre poète, le premier chant de Don Juan et les Mémoires du capitaine Medwin.]

Après notre séparation, les détails que me donnèrent des personnes qui vivaient dans son intimité ne firent que fortifier les doutes qui déjà s'étaient élevés dans mon esprit sur la réalité de son mal; les rapports des médecins étaient d'ailleurs loin d'établir le fait de l'aliénation mentale. Dans ces circonstances, je crus devoir déclarer à mes parens que, si je devais considérer la conduite passée de Lord Byron comme celle d'un homme dans son bon sens, rien ne pourrait m'engager à retourner auprès de lui. Mes parens et moi jugeâmes convenable de consulter les gens les plus capables de nous éclairer à cet égard. Ma mère se détermina donc à se rendre à Londres, pour cet objet, et afin d'y recueillir de plus amples informations sur ce qui avait pu faire supposer un dérangement d'esprit. Je lui avais donné procuration pour recueillir les opinions d'hommes de lois sur un mémoire que j'avais fait moi-même, bien que j'eusse alors des motifs de cacher une partie de l'affaire, même à mon père et à ma mère.

Convaincue par ces recherches et par toute la conduite de Lord Byron, que les soupçons de folie conçus contre lui étaient tout-à-fait faux, je n'hésitai point à autoriser les mesures qui devaient lui ôter tout pouvoir sur moi. C'est d'après ma résolution, que mon père lui écrivit le 2 février pour lui proposer de nous séparer à l'amiable. Lord Byron repoussa d'abord cette proposition; mais quand on lui eut assuré que, s'il persistait dans son refus, il faudrait en venir aux lois, il consentit à signer l'acte de séparation. Je m'adressai au docteur Lushington, qui avait parfaitement connu tous les détails de cette affaire, pour qu'il voulût bien écrire tous ses souvenirs, et voici la lettre qu'il me répondit à ce sujet. Elle prouvera que ma mère ne put jamais avoir contre Lord Byron le moindre sentiment d'inimitié:

«Lady Noël me consulta d'abord pour votre affaire pendant que vous étiez encore à la campagne. Ce qu'elle me dit alors suffisait pour justifier une séparation; mais cependant les choses ne me parurent pas tellement graves, qu'il fût indispensable d'en venir à ce point. Je crus même qu'une réconciliation avec Lord Byron n'était pas impossible, et je m'y serais très-volontiers employé. Je ne vis dans le récit de lady Noël, ni la moindre exagération, ni le plus léger désir d'empêcher un rapprochement: elle ne fit aucune objection quand j'en parlai. Lorsque vous revîntes en ville, quinze jours ou peut-être plus après ma première entrevue avec lady Noël, vous fûtes la première à m'informer de faits qui, je n'en doute pas, n'étaient à la connaissance ni de sir Ralph ni de lady Noël. Ces nouveaux renseignemens changèrent tout-à-fait mon opinion; la réconciliation me parut dès-lors impossible; je déclarai ce que je pensais, et j'ajoutai que, si jamais on revenait à cette idée de rapprochement, je ne m'en mêlerais absolument en rien, soit en restant dans les devoirs de ma profession, soit autrement.

«Croyez-moi toujours votre très-affectionné,»

ÉTIENNE LUSHINGTON.

Je dois seulement ajouter ici que, si les informations sur lesquelles mes conseils légaux (feu sir Samuel Romilly et le docteur Lushington) ont formé leur opinion étaient fausses, c'est sur moi seule que devraient retomber tout l'odieux et toute la responsabilité.

J'espère que les faits que je viens d'exposer ici suffiront pour disculper mon père et ma mère de toute participation à mon divorce. Ils ne l'ont ni causé, ni provoqué, ni conseillé; l'on ne peut les condamner pour avoir donné à leur fille l'abri et l'assistance qu'elle réclamait d'eux. Comme il n'y a point d'autres personnes de ma famille qui puissent défendre leur mémoire de l'insulte, je me vois forcée de rompre un silence que j'espérais garder toujours, et je demande à ceux qui liront la vie de Byron qu'ils pèsent avec impartialité le témoignage qu'on vient de m'arracher.

Hanger-Hill, 19 février.

A.J. NOËL BYRON.

Le lecteur, avide de détails sur les circonstances et les causes de cette fameuse séparation, n'en trouve que de bien insignifians dans la lettre que nous venons de citer. Que lady Byron ait demandé de sa propre inspiration, ou d'après les conseils de sa mère, l'acte du fatal divorce, c'est une circonstance assez peu intéressante en elle-même. La seule chose que l'on doit ici remarquer, c'est que lady Byron avait le malheur de méconnaître non-seulement le génie sublime, mais le bon sens et la raison de son mari. Elle l'avoue naïvement: il lui fallu le témoignage de tous ceux qui approchaient Lord Byron; il fallut la sentence formelle des médecins pour lui persuader que l'auteur de Childe Harold n'était pas un fou. Avouons-le: ce premier motif de divorce ne doit pas nous prévenir en faveur du second.

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