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DEDICACE DE MAXIMILIEN ROBESPIERRE AUX MANES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU.

C'est à vous que je dédie cet écrit, mânes du citoyen de Genève! Que s'il est appelé à voir le jour, il se place sous l'égide du plus éloquent et du plus vertueux des hommes. Aujourd'hui plus que jamais nous avons besoin d'éloquence et de vertu. Homme divin! tu m'as appris à me connaître; bien jeune, tu m'as fait apprécier la dignité de ma nature, et réfléchir aux grands principes de l'ordre social. Le vieil édifice s'est écroulé; le portique d'un édifice nouveau s'est élevé sur ses décombres et, grâce à toi, j'y ai apporté ma pierre. Reçois donc mon hommage; tout faible qu'il est, il doit te plaire; je n'ai jamais encensé les vivants.

Je t'ai vu dans tes derniers jours, et ce souvenir est pour moi la source d'une joie orgueilleuse; j'ai contemplé tes traits augustes, j'y ai vu l'empreinte des noirs chagrins auxquels t'avaient condamné les injustices des hommes. Dès lors j'ai compris toutes les peines d'une noble vie qui se dévoue au culte de la vérité, elles ne m'ont pas effrayé. La confiance d'avoir voulu le bien de ses semblables est le salaire de l'homme vertueux; vient ensuite la reconnaissance des peuples qui environne sa mémoire des honneurs que lui ont donnés ses contemporains. Comme toi, je voudrais acheter ces biens an prix d'une vie laborieuse, au prix même d'un trépas prématuré.

Appelé à jouer un rôle au milieu des plus grands évènements qui aient jamais agité le monde; assistant à l'agonie du despotisme et au réveil de la véritable souveraineté, près de voir éclater des orages amoncelés de toutes parts, et dont nulle intelligence humaine ne peut deviner tous les résultats, je me dois à moi-même, je devrai bientôt à mes concitoyens compte de mes pensées et de mes actes. Ton exemple est là, devant mes yeux. Tes admirables Confessions, cette émanation franche et hardie de l'âme la plus pure, iront à la postérité moins comme un modèle d'art, que comme un prodige de vertu. Je veux suivre ta trace vénérée, dussé-je ne laisser qu'un nom dont les siècles à venir ne s'informeront pas; heureux si, dans la périlleuse carrière qu'une révolution inouïe vient d'ouvrir devant nous, je reste constamment fidèle aux inspirations que j'ai puisées dans tes écrits.

1° Les Cordonniers mineurs se plaignent de ce que le métier qui les fait vivre avec tant de peine est encore exposé aux usurpations de tous ceux qui veulent l'exercer contre les droits que leur assurent leurs lettres patentes; de manière que la plupart d'entre eux sont réduits à la misère la plus profonde; il faudrait ou leur assurer du pain de quelque manière, ou du moins réprimer les entreprises de ceux qui viennent envahir le privilège qu'ils ont payé.

2° Une circonstance nouvelle, et qui est peut-être un fléau commun à toute la France, ajoute encore au malheur de leur condition. Le haussement considérable dans le prix des cuirs, occasionné par le traité de commerce conclu avec l'Angleterre, met la plupart d'entre eux hors d'état d'acheter la marchandise même qui est la matière de leur travail, c'est-à-dire de vivre. Ceux mêmes qui peuvent encore faire cette dépense ne sont pas beaucoup plus heureux, parce qu'ils ne peuvent porter le prix de leur travail à un taux proportionné à celui du cuir; parce que l'artisan, pressé par la faim, et qui attend chaque jour le modique salaire sur lequel il fonde sa subsistance, est nécessairement forcé à souscrire aux conditions injustes que l'égoïsme et la dureté des riches lui imposent. Il paraîtra peut-être singulier que les Cordonniers mineurs soient ceux qui invitent la Nation à s'occuper du traité de commerce avec l'Angleterre; mais cette singularité ne peut exister qu'aux yeux des préjugés; car aux yeux de la raison et de l'humanité, il est évident que l'intérêt d'une multitude de citoyens pauvres, à qui ce traité fatal peut ôter leur subsistance, est infiniment plus sacré que celui même des commerçants les plus célèbres dont il ne fait que diminuer la fortune.

3° Ils observent que, dans cet état de détresse, ils devraient au moins être exempts des petites exactions qui achèvent de les accabler. Ils ont donc le droit de se plaindre de ce que MM. les officiers municipaux ont augmenté depuis peu les rétributions qu'on les oblige de payer à certaines personnes attachées à ce corps, pour la reddition des comptes de la communauté; ils se plaignent surtout de la nécessité qui a été imposée depuis deux ans à leurs mayeurs de rendre au Magistrat les comptes de la communauté, qui ne doivent être rendus qu'à la communauté elle-même; ce qui est évidemment contraire aux droits de la liberté et aux principes de la justice.

4° Ils ont une réclamation plus intéressante encore à former, qui leur est commune avec toutes les classes de citoyens que la fortune a le moins favorisés. Ils demandant que les officiers municipaux, qui ne doivent être que les hommes et les mandataires du peuple, ne se permettent plus à l'avenir d'attenter arbitrairement à la liberté des citoyens sous le prétexte de police, pour des raisons frivoles et souvent injustes, non seulement en les envoyant en prison, mais même en les menaçant trop légèrement de ce traitement ignominieux. Cet usage trop commun ne peut qu'avilir le peuple qu'on méprise; au lieu que le premier devoir de ceux qui le gouvernent est d'élever, autant qu'il est en eux, son caractère, pour lui inspirer le courage et les vertus qui sont la source du bonheur social. On n'oserait adresser ces outrages aux citoyens de la classe la plus aisée: de quel droit les prodigue-t-on aux citoyens pauvres? Ils sont précisément ceux à qui les magistrats doivent le plus de protection, d'intérêt et de respect.

Transcrit en français moderne par Alphonse Aulard]

(A vingt-cinq ans, Maximilien Robespierre fit un voyage de plusieurs jours à Carvin. Dans une lettre, il fait, en un style badin, la relation de cette excursion.)

(Publié par Alphonse Aulard, La Révolution Française, revue d'Histoire moderne et contemporaine, t.XI, p. 359 et suiv.; par G. H. Lewes dans The Life of Maximilien Robespierre, with extracts from his unpublished corrospondance. Philadelphia, Carrey and Hart, 1849.) (le manuscrit original a appartenu à Noël Charavay.)

Monsieur,

Il n'est pas de plaisirs agréables si on ne les partage avec ses amis. Je vais donc vous faire la peinture de ceux que je goûte depuis quelques jours.

N'attendez pas une relation de mon voyage; on a si prodigieusement multiplié ces espèces d'ouvrages depuis plusieurs années que le public en pourrait être rassasié. Je connais un auteur qui fit un voyage de cinq lieues et qui le célébra en vers et en prose.

Qu'est-ce cependant que cette entreprise comparée à celle que j'ai exécutée? Je n'ai pas seulement fait cinq lieues, j'en ai parcouru six, et six bonnes encore, au point que, suivant l'opinion des habitants de ce pays elles valent bien sept lieues ordinaires. Cependant je ne vous dirai pas un mot de mon voyage. J'en suis fâché pour vous, vous y perdrez, il vous offrirait des aventures infiniment intéressantes: celles d'Ulysse et de Télémaque ne sont rien auprès.

Il était cinq heures du matin quand nous partîmes; le char qui nous portait sortait des portes de la ville [Arras. Note d'A. Aulard.] précisément au même instant où celui du Soleil s'élançait au sein de l'Océan; il était orné d'un drap d'une blancheur éclatante dont une partie flottait abandonnée au souffle des zéphyrs; c'est ainsi que nous passâmes en triomphe devant l'aubette des commis. Vous jugez bien que je ne manquais pas de tourner mes regards de ce côté, je voulais voir si les argus de la ferme ne démentiraient pas leur antique réputation d'honnêteté, moi-même animé d'une noble émulation, j'osais prétendre à la gloire de les vaincre en politesse, s'il était possible. Je me penchai sur le bord de la voilure et, ôtant un chapeau neuf qui couvrait ma tête, je les saluai avec un souris gracieux, je comptais sur un juste retour. Le croiriez-vous? Ces commis, immobiles comme des termes à l'entrée de leur cabane, me regardèrent d'un oeil fixe sans me rendre mon salut. J'ai toujours eu infiniment d'amour-propre; cette marque de mépris me blessa jusqu'au vif et me donna pour le reste du jour une humeur insupportable. Cependant nos coursiers nous emportaient avec une rapidité que l'imagination ne saurait concevoir. Ils semblaient vouloir le disputer en légèreté aux chevaux du Soleil qui volaient au-dessus de nos têtes; comme j'avais moi-même fait assaut de politesse avec les commis de la porte Méaulens, d'un saut ils franchirent le faubourg Sainte-Catherine, ils en firent un second, et nous étions sur la place de Lens; nous nous arrêtâmes un moment dans cette ville. J'en profitai pour considérer les beautés qu'elle offre à la curiosité des voyageurs. Tandis que le reste de la compagnie déjeunait, je m'échappai et montai sur la colline où est situé le calvaire; de là, je promenai mes regards avec un sentiment mêlé d'attendrissement et d'admiration sur cette vaste plaine où Condé, à vingt ans, remporta sur les Espagnols cette célèbre victoire qui sauva la patrie. Mais un objet bien plus intéressant fixa mon attention: c'était l'Hôtel de Ville. Il n'est remarquable ni par sa grandeur ni par sa magnificence, mais il n'en avait pas moins de droits à m'inspirer le plus vif intérêt; cet édifice si modeste, disais-je en le contemplant, est le sanctuaire où le mayeur T..., en perruque ronde et la balance de Thémis à la main, pesait naguère avec impartialité, les droits de ses concitoyens. Ministre de la Justice et favori d'Esculape, après avoir prononcé une sentence il allait dicter une ordonnance de médecin. Le criminel et le malade éprouvaient une égale frayeur à son aspect, et ce grand homme jouissait, en vertu d'un double titre, du pouvoir le plus étendu qu'un homme ait jamais exercé sur ses compatriotes.

Dans mon enthousiasme, je n'eus pas de repos que je n'eusse pénétré dans l'enceinte de l'Hôtel de Ville. Je voulais voir la salle d'audience, je voulais voir le tribunal où siègent les échevins. Je fais chercher le portier dans toute la ville, il vient, il ouvre, je me précipite dans la salle d'audience. Saisi d'un respect religieux je tombe à genoux dans ce temple auguste et je baise avec transport le siège qui fut jadis pressé par le fessier du grand T...

C'était ainsi qu'Alexandre se prosternait aux pieds du tombeau d'Achille et que César allait rendre hommage au monument qui renfermait les cendres du conquérant de l'Asie.

Nous remontâmes sur notre voiture; à peine m'étais-je arrangé sur ma botte de paille que Carvin s'offrit à mes yeux; à la vue de cotte terre heureuse nous poussâmes tous un cri de joie semblable à celui que jetèrent les Troyens échappés au désastre d'ilion lorsqu'ils aperçurent les rivages de l'Italie.

Les habitants de ce village nous firent un accueil qui nous dédommagea bien de l'indifférence des commis de la porte de Méaulens. Des citoyens de toutes les classes signalaient à l'envi leur empressement pour nous voir; le savetier arrêtait son outil prêt à percer une semelle, pour nous contempler à loisir; le perruquier abandonnant une barbe à demi faite, accourait au devant de nous le rasoir à la main; la ménagère, pour satisfaire sa curiosité, s'exposait au danger de voir brûler ses tartes. J'ai vu trois commères interrompre une conversation très animée pour voler à leur fenêtre; enfin nous goûtâmes pendant le trajet qui fut, hélas! trop court, la satisfaction flatteuse pour l'amour-propre de voir un peuple trop nombreux s'occuper de nous. Qu'il est doux de voyager, disais-je en moi-même! On a bien raison de dire qu'on n'est jamais prophète dans son pays; aux portes de votre ville on vous dédaigne; six lieues plus loin, vous devenez un personnage digne de la curiosité publique.

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