Storieta
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=Sinistre découverte=

«Ce matin, à la pointe du jour, les employés de la ligne de l'Ouest--à la gare Saint-Lazare--ont aperçu une masse humaine étendue au bas de l'une des piles qui soutiennent le pont de l'Europe.

»Cette masse n'était autre que le cadavre d'un homme dont la tête ne formait plus qu'une sorte de compote: il n'y a pas d'autre terme pour caractériser cet horrible mélange d'os en miettes, de chairs en bouillie, de cervelle et de sang.

»Impossible, dans cette boue rougeâtre, de rien démêler qui permît de reconstituer une figure.

»Le malheureux avait dû avoir la tête broyée par l'un des trains de nuit qui sillonnent la voie.

»Maintenant, cette fin épouvantable devait-elle être attribuée à un accident ou à un suicide?

»Point: on se trouvait en face d'un crime.

=Le crime patent=

»Le chef de gare et le commissaire de surveillance avaient été immédiatement réveillés. Ils donnèrent l'ordre de procéder à l'enlèvement du cadavre. Celui-ci était couché sur le côté gauche. Lorsqu'on l'eut relevé, on reconnut qu'il avait été frappé dans la région du coeur par un instrument tranchant dont le passage était marqué par une fente dans les vêtements. Cet instrument, en pénétrant au-dessous du sein, n'avait sans doute déterminé qu'une hémorragie intérieure; car on ne remarquait au bord de la blessure que quelques gouttelettes de sang.

»MM. Lebastard de Précourt, substitut du procureur de la République, et Gillot, juge d'instruction, se transportaient aussitôt sur le théâtre de la lugubre trouvaille.

»Ils y étaient bientôt rejoints par l'habile chef de la sûreté.

=Le signalement de la victime=

»Taille au-dessus de la moyenne, forte corpulence, le cou gras, les épaules puissantes, le torse développé, les mains et les pieds longs et larges, la peau hâlée comme celle des gens qui ont l'habitude de vivre en plein air.

»Vêtu d'une chemise de toile assez fine--sans marque--et d'un complet d'étoffe grise à petits carreaux.

»Chaussettes de fil écru, de fabrication anglaise, et bottines lacées sur le devant.

»Plusieurs bagues d'un grand prix aux doigts.

»Au plastron de la chemise, deux diamants dont la valeur contraste singulièrement avec la modestie du reste du costume.

»A l'une des boutonnières inférieures du gilet, une chaîne de montre en or, d'un poids considérable.

»La montre a disparu.

»Absolument rien dans les poches.

»Ni portefeuille, ni argent, ni papiers, ni mouchoir.

=L'incident du chapeau=

»Au moment de la découverte du cadavre, et juste au-dessus de l'endroit où celle-ci avait lieu, un ouvrier maçon, qui se rendait à son travail, ramassait, sur le trottoir de la place de l'Europe, un petit chapeau rond et mou,--de ces chapeaux dits de voyage,--de la même étoffe que le vêtement de l'inconnu.

»Ce chapeau avait--évidemment--appartenu à ce dernier.

»La coiffe en était arrachée.

»Quant au service de la voie, une circonstance toute fortuite l'a empêché de fournir à la justice les éclaircissements que celle-ci était en droit d'attendre de lui.

»On sait quel orage s'est abattu, cette nuit, sur Paris entre une heure et demie et deux heures.

»La violence de cet orage, qui n'a pas duré moins d'une heure, avait forcé les employés à se tenir dans les postes-abris qui leur sont assignés en cas de mauvais temps.

»Ils n'ont donc pu rien voir.

»Ils n'ont pu rien entendre.

»Le bruit de la chute du corps, du haut du pont de l'Europe, a dû se perdre dans le fracas de la pluie qui tombait par torrents et du tonnerre qui ne cessait de gronder.

=La machine du train 44=

»Les roues des différentes machines, qui ont évolué dans la nuit sur la ligne de parcours où gisait le cadavre, ont été examinées avec soin.

»A celles de la machine du train 44 adhéraient encore des fragments d'os ainsi qu'une touffe de cheveux d'un blond laineux,--les taches de sang, qui auraient dû accompagner ces fragments et cette touffe, n'ayant pu résister à l'action de l'averse.

»Or, le train 44 arrive de Cherbourg à deux heures vingt-cinq.

»On peut donc présumer que c'est à deux heures environ--c'est-à-dire au moment où l'orage atteignait à son paroxysme--que le personnage dont il s'agit, après avoir reçu le coup mortel sur le pont de l'Europe, a été projeté sur la voie du chemin de fer, par-dessus le parapet.

»On nous demandera, non sans un semblant de logique:

»--Que faisaient les gardiens de la paix chargés de surveiller le quartier, pendant que ce crime s'accomplissait sur la place de l'Europe?

»Ici, certains de nos confrères ne manqueront pas de répéter que le corps des anciens sergents de ville pratique avec religion la philosophie péripatéticienne et professe une dévotion toute particulière pour la maxime: Festina lente...

»Et nous savons des esprits chagrins qui profiteront de l'occasion pour réclamer une fois de plus la suppression de ces braves gens qu'il est si doux de contempler, arpentant le trottoir, causant deux par deux, trois par trois, de choses honorables, et présentant, comme l'a dit un écrivain célèbre, l'image consolante de cette suprême tranquillité qui est la récompense des justes aux Champs-Elysées de la Fable.

»Pour notre part, nous nous bornerons à constater que les gardiens de la paix sont des mortels comme les autres, sujets aux fluxions de poitrine et aux rhumes de cerveau, et qu'il ne faudrait point blâmer outre mesure d'avoir cherché, en se réfugiant dans des coins, à se garer des formidables écluses ouvertes, cette nuit, sur leurs têtes.

»Nous ajouterons que la place de l'Europe est un des endroits de Paris les plus dénués de surveillance.

»On trouve bien des gardiens au bout de la rue de Londres.

»On en trouve bien encore au bas de la rue de Rome.

»Mais on n'en rencontre jamais, au grand jamais, sur la place de l'Europe.

»Voilà comment un crime de la nature de celui qui nous occupe a pu se commettre à cent pas du poste de police de la rue de Vienne et du commissariat de police de l'impasse Tivoli.

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