Storieta
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Rencontre En Forêt

Dans la matinée du lendemain, un cavalier vêtu d'un élégant négligé de sportsman pressait, à travers la forêt de Saint-Germain, le pas d'une jolie jument anglaise achetée, la veille, chez l'un des principaux maquignons du quartier des Champs-Elysées.

Ce cavalier n'était autre que le Français Richard Vautier, lequel--vous l'avez deviné--s'était audacieusement revêtu du nom et de l'individualité de l'Américain Samuel Murphy, poignardé par lui sur la place de l'Europe et par lui précipité sur la voie du chemin de fer.

L'air était frais; le ciel n'avait pas un nuage à sa coupole d'azur; le vent, qui soufflait dans les branches des arbres de haute venue, apportait des sons de cloche lointains.

Nous savons que c'était le jour du Seigneur.

Le premier coup de la grand'messe tintait dans les paroisses voisines.

Par intervalles, on rencontrait des groupes de paysans endimanchés se dépêchant qui vers la ville, qui vers les Loges, qui vers Carrières, qui vers Poissy.

Personne n'ignore que tout est séduisant dans ce paradis forestier qui est l'une des merveilles des environs de Paris, si fertiles en points de vue gracieux et en pittoresques campagnes: l'herbe paisible et les ombrages séculaires y abondent; aussi les larges avenues, orgueil du paysage, et les sentiers couverts, refuge de la pensée.

Notre cavalier était plutôt un voyageur qu'un promeneur.

Il prêtait une médiocre attention aux enchantements de la nature et, tout en se hâtant vers le but de son excursion, il songeait.

Il songeait, et le pli que la rêverie creusait entre ses deux sourcils, au-dessus d'un regard inquiet, accusait l'importance des idées dont le flux et le reflux roulaient incessamment dans son cerveau.

Tout entier à ses préoccupations, il ressemblait à l'Hippolyte de Racine:

Sa main sur son coursier laissait flotter les rênes,

et l'animal en avait profité pour tourner dans une allée étroite, qui déviait du droit chemin et le long de laquelle il happait, en trottant, de jeunes pousses de feuillage.

Cette allée aboutissait à une patte d'oie d'où rayonnaient six routes de chasse; c'est ce qui s'appelle, croyons-nous, le Carrefour de l'Etoile; dénomination assez vague et d'un secours sûrement restreint pour les personnes égarées.

Arrivée là, la bête s'arrêta, incertaine, et son maître leva la tête.

Devant lui, il y avait bien un poteau indicateur; mais, selon la coutume des poteaux indicateurs, celui-ci n'indiquait absolument rien.

Le cavalier en fit le tour, essayant en vain de déchiffrer les inscriptions effacées par la pluie et par le temps. Force lui fut de chercher à s'orienter tout seul.

--Voyons, murmura-t-il, la Seine doit être ici, à ma droite; mais voici deux chemins qui suivent cette direction, et, vu l'angle qu'ils décrivent, chacun d'eux peut me conduire où je n'ai pas l'intention d'aller. Suis-je, d'ailleurs, au-dessous ou au-dessus de mon objectif?

Il y avait à parier que l'épreuve imposée à sa patience ne serait pas de longue durée, car il avait dépassé nombre de voitures et de piétons sur la route.

Et, en effet, comme il était en train d'allumer un cigare, une jeune fille déboucha de l'une des voies qui s'embranchaient dans le carrefour.

Elle avait un paroissien à la main et marchait lentement, le front penché vers le sol, enfoncée dans ses réflexions.

Cette attitude empêchait notre sportsman d'apercevoir ses traits.

Pourtant il devinait qu'elle était charmante.

La beauté d'une femme dégage une indéfinissable saveur: parfum latent, subtile harmonie qui fait vibrer l'âme,--même chez les plus obtus et les plus insensibles,--avant même que se soit produit le phénomène de la vision.

On ne se trompe guère à cela.

La jeune fille que le voyageur admirait prématurément, par intuition et par prescience, rappelait ces nobles héritières qu'à l'heure matinale des offices, on rencontre aux abords des églises dans le faubourg Saint-Germain.

Elle avait la même distinction de tenue et la même convenance si digne de la mise.

Seulement, à défaut d'une mère, chaque jeune dévote de l'aristocratique quartier a sa duègne qui l'accompagne: celle-ci n'avait personne.

Le cavalier poussa sa monture vers elle, jeta son cigare, souleva son chapeau et demanda avec un accent anglais prononcé:

--La route de Carrières, if you please?

A cette question, qui l'arrachait aux pensées dans lesquelles elle paraissait ensevelie, la jeune fille se redressa avec une légère exclamation de frayeur.

Ce mouvement démasqua la figure adorable,--encore qu'elle resplendît sous un voile de tristesse,--de mademoiselle Fine-Lame.

Et telle était l'espèce de fascination naturelle qu'exerçait cet être formé de perfections exquises,--pétries avec un charme souverain,--que, brusquement tiré, lui aussi, des préoccupations auxquelles il semblait appartenir, le questionneur demeura décontenancé et ébloui.

Notre héroïne le considérait avec l'expression de l'étonnement et du dépit que l'on ressent alors qu'un inconnu, alors qu'un importun viennent interrompre une méditation qui vous est douce et amère à la fois.

Sous ce regard, la prunelle froide du cavalier s'échauffa d'une lueur subite. L'impassibilité de son visage fut comme illuminée par un rayon de cette beauté. Sa joue rougit sous ses favoris pâles...

Mais ce fut l'affaire d'un moment...

Il se remit et reprit en saluant de nouveau:

--Pardonnez-moi, miss ou milady, d'avoir troublé votre promenade. Je suis étranger, et je désirais savoir la route qui conduit au village de Carrières-sous-Bois...

Une sorte de magnétisme le clouait devant la fillette, tandis que sa jument, qu'il retenait, piaffait sur place, d'impatience.

Cependant la main, le doigt de mademoiselle Fine-Lame restaient levés et étendus.

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