
Public-domain ebook
Vie de Tolstoï
Language: fr1,018 downloads on Project Gutenberg
Subjects
In: FR Biographie, Mémoires, Journal intime, Correspondance·Biographies·Russian Literature
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #37951.

Public-domain ebook
Language: fr1,018 downloads on Project Gutenberg
Subjects
In: FR Biographie, Mémoires, Journal intime, Correspondance·Biographies·Russian Literature
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #37951.
Ce livre est une biographie de Léon Tolstoï rédigée par Romain Rolland, publiée en 1928 à l’occasion du centenaire de la naissance de l’écrivain. Dès les premières pages, l’auteur explique qu’il a enrichi l’édition avec la correspondance tolstoïenne et un chapitre inédit sur les relations du maître russe avec les penseurs d’Asie, notamment Gandhi, ainsi qu’une lettre complète écrite un mois avant la mort de Tolstoï exposant son plan de non‑résistance. Le texte s’ouvre ensuite sur un hommage personnel, où Rolland décrit la façon dont Tolstoï a illuminé la jeunesse de sa génération, rappelant les premières traductions françaises de « Guerre et Paix » et « Anna Karénine » et la ferveur qu’elles ont suscitée dans les milieux intellectuels de Paris à la fin du XIXᵉ siècle. L’auteur mêle souvenirs d’études, anecdotes familiales et réflexions sur l’influence du roman russe, offrant ainsi une vue d’ensemble à la fois historique et intime.
Le style de Rolland est à la fois érudit et passionné, empreint de la prose fluide de la fin du siècle, ponctué de références littéraires et philosophiques. Son ton mêle admiration, analyse critique et une certaine nostalgie du monde pré‑guerre. Ce texte plaira aux lecteurs intéressés par la biographie littéraire, l’histoire culturelle de la Russie et les échanges intellectuels entre l’Europe et l’Asie, ainsi qu’à ceux qui apprécient une écriture riche en détails historiques et en réflexions sur le rôle de l’art et de la spiritualité dans la vie d’un grand écrivain.
The opening · free to read
La grande âme de Russie, dont la flamme s'allumait, il y a cent ans, sur la terre, a été, pour ceux de ma génération, la lumière la plus pure qui ait éclairé leur jeunesse. Dans le crépuscule aux lourdes ombres du XIXe siècle finissant, elle fut l'étoile consolatrice, dont le regard attirait, apaisait nos âmes d'adolescents. Parmi tous ceux--ils sont nombreux en France--pour qui Tolstoï fut bien plus qu'un artiste aimé, un ami, le meilleur, et, pour beaucoup, le seul ami véritable dans tout l'art européen,--j'ai voulu apporter à cette mémoire sacrée mon tribut de reconnaissance et d'amour.
Les jours où j'appris à le connaître ne s'effaceront point de ma pensée. C'était en 1886. Après quelques années de germination muette, les fleurs merveilleuses de l'art russe venaient de surgir de la terre de France. Les traductions de Tolstoï et de Dostoïevski paraissaient dans toutes les maisons d'éditions à la fois, avec une hâte fiévreuse. De 1885 à 1887 furent publiés à Paris Guerre et Paix, Anna Karénine, Enfance et Adolescence, Polikouchka, la Mort d'Ivan Iliitch, les nouvelles du Caucase et les contes populaires. En quelques mois, en quelques semaines, se découvrait à nos yeux l'oeuvre de toute une grande vie, où se reflétait un peuple, un monde nouveau.
Je venais d'entrer à l'École Normale. Nous étions, mes camarades et moi, bien différents les uns des autres. Dans notre petit groupe, où se trouvaient réunis des esprits réalistes et ironiques comme le philosophe Georges Dumas, des poètes tout brûlants de passion pour la Renaissance italienne comme Suarès, des fidèles de la tradition classique, des Stendhaliens et des Wagnériens, des athées et des mystiques, il s'élevait bien des discussions, il y avait bien des désaccords; mais pendant quelques mois, l'amour de Tolstoï nous réunit presque tous. Chacun l'aimait pour des raisons différentes: car chacun s'y retrouvait soi-même; et pour tous c'était une révélation de la vie, une porte qui s'ouvrait sur l'immense univers. Autour de nous, dans nos familles, dans nos provinces, la grande voix venue des confins de l'Europe éveillait les mêmes sympathies, parfois inattendues. Une fois, j'entendis des bourgeois de mon Nivernais, qui ne s'intéressaient point à l'art et ne lisaient presque rien, parler de la Mort d'Ivan Iliitch avec une émotion concentrée.
J'ai lu chez d'éminents critiques cette thèse que Tolstoï devait le meilleur de sa pensée à nos écrivains romantiques: à George Sand, à Victor Hugo. Sans discuter l'invraisemblance qu'il y aurait à parler d'une influence de George Sand sur Tolstoï, qui ne la pouvait souffrir, et sans nier l'influence beaucoup plus réelle qu'ont exercée sur lui J.-J. Rousseau et Stendhal, c'est bien mal se douter de la grandeur de Tolstoï et de la puissance de sa fascination sur nous que de l'attribuer à ses idées. Le cercle d'idées dans lequel se meut l'art est des plus limités. Sa force n'est pas en elles, mais dans l'expression qu'il leur donne, dans l'accent personnel, dans l'empreinte de l'artiste, dans l'odeur de sa vie.
Que les idées de Tolstoï fussent ou non empruntées--nous le verrons par la suite--jamais voix pareille à la sienne n'avait encore retenti en Europe. Comment expliquer autrement le frémissement d'émotion que nous éprouvions alors à entendre cette musique de l'âme, que nous attendions depuis si longtemps et dont nous avions besoin? La mode n'était pour rien dans notre sentiment. La plupart d'entre nous n'ont, comme moi, connu le livre d'Eugène-Melchior de Vogüé sur le Roman russe qu'après avoir lu Tolstoï; et son admiration nous a paru pâle auprès de la nôtre. M. de Vogüé jugeait surtout en littérateur. Mais nous, c'était trop peu pour nous d'admirer l'oeuvre: nous la vivions, elle était nôtre. Nôtre, par sa vie ardente, par sa jeunesse de coeur. Nôtre, par son désenchantement ironique, sa clairvoyance impitoyable, sa hantise de la mort. Nôtre, par ses rêves d'amour fraternel et de paix entre les hommes. Nôtre, par son réquisitoire terrible contre les mensonges de la civilisation. Et par son réalisme, et par son mysticisme. Par son souffle de nature, par son sens des forces invisibles, son vertige de l'infini.
Ces livres ont été pour nous ce que Werther a été pour sa génération: le miroir magnifique de nos puissances et de nos faiblesses, de nos espoirs et de nos terreurs. Nous ne nous inquiétions point de mettre d'accord toutes ces contradictions, ni surtout de faire rentrer cette âme multiple, où résonnait l'univers, dans d'étroites catégories religieuses ou politiques, comme font tels de ceux qui, à l'exemple de Paul Bourget, au lendemain de la mort de Tolstoï, ont ramené le poète homérique de Guerre et Paix à l'étiage de leurs passions de partis. Comme si nos coteries, d'un jour, pouvaient être la mesure d'un génie!... Et que m'importe à moi que Tolstoï soit ou non de mon parti! M'inquiété-je de quel parti furent Dante et Shakespeare, pour respirer leur souffle et boire leur lumière?
Nous ne nous disions point, comme ces critiques d'aujourd'hui: «Il y a deux Tolstoï, celui d'avant la crise, celui d'après la crise; l'un est le bon, et l'autre ne l'est point.» Pour nous, il n'y en a eu qu'un, nous l'aimions tout entier. Car nous sentions, d'instinct, que dans de telles âmes tout se tient, tout est lié.
Ce que notre instinct sentait, sans l'expliquer, c'est à notre raison de le prouver aujourd'hui. Nous le pouvons, à présent que cette longue vie, arrivée à son terme, s'expose aux yeux de tous, sans voiles et devenue soleil, dans le ciel de l'esprit. Ce qui nous frappe aussitôt, c'est à quel point elle resta la même, du commencement à la fin, en dépit des barrières qu'on a voulu y élever, de place en place,--en dépit de Tolstoï lui-même, qui, en homme passionné, était enclin à croire, quand il aimait, quand il croyait, qu'il aimait, qu'il croyait pour la première fois, et qui datait de là le commencement de sa vie. Commencement. Recommencement. Combien de fois la même crise, les mêmes luttes se sont produites en lui! On ne saurait parler de l'unité de sa pensée--elle ne fut jamais une--mais de la persistance en elle des mêmes éléments divers, tantôt alliés, tantôt ennemis, plus souvent ennemis. L'unité, elle n'est point dans l'esprit ni dans le coeur d'un Tolstoï, elle est dans le combat de ses passions en lui, elle est dans la tragédie de son art et de sa vie.
Art et vie sont unis. Jamais oeuvre ne fut plus intimement mêlée à la vie; elle a presque constamment un caractère autobiographique; depuis l'âge de vingt-cinq ans, elle nous fait suivre Tolstoï, pas à pas, dans les expériences contradictoires de sa carrière aventureuse. Son Journal, commencé avant l'âge de vingt ans et continué jusqu'à sa mort[1], les notes fournies par lui à M. Birukov[2], complètent cette connaissance et permettent non seulement de lire presque jour par jour dans la conscience de Tolstoï, mais de faire revivre le monde où son génie a pris racine et les âmes dont son âme s'est nourrie.
Une riche hérédité. Une double race (les Tolstoï et les Volkonski), très noble et très ancienne, qui se vantait de remonter à Rurik et comptait dans ses annales des compagnons de Pierre le Grand, des généraux de la guerre de Sept Ans, des héros des luttes napoléoniennes, des Décembristes, des déportés politiques. Des souvenirs de famille, auxquels Tolstoï a dû quelques-uns des types les plus originaux de Guerre et Paix: le vieux prince Bolkonski, son grand-père maternel, un représentant attardé de l'aristocratie du temps de Catherine II, voltairienne et despotique; le prince Nicolas-Grégorévitch Volkonski, un cousin-germain de sa mère, blessé à Austerlitz et ramassé sur le champ de bataille, sous les yeux de Napoléon, comme le prince André; son père, qui avait quelques traits de Nicolas Rostov[3]; sa mère, la princesse Marie, la douce laide aux beaux yeux, dont la bonté illumine Guerre et Paix.
Il ne connut guère ses parents. Les charmants récits d'_Enfance_ et Adolescence ont, ainsi que l'on sait, peu de réalité. Sa mère mourut quand il n'avait pas encore deux ans. Il ne put donc se rappeler la chère figure, que le petit Nicolas Irténiev évoque à travers un voile de larmes, la figure au lumineux sourire, qui répandait la joie autour d'elle....
Ah! si je pouvais entrevoir ce sourire dans les moments difficiles, je ne saurais pas ce que c'est que le chagrin...[4].
Mais elle lui transmit sans doute sa franchise parfaite, son indifférence à l'opinion et son don merveilleux de raconter des histoires qu'elle inventait.
De son père, il put garder du moins quelques souvenirs. C'était un homme aimable et moqueur, aux yeux tristes, qui vivait sur ses terres, d'une existence indépendante et dénuée d'ambition. Tolstoï avait neuf ans lorsqu'il le perdit. Cette mort lui fit «comprendre pour la première fois l'amère vérité et remplit son âme de désespoir[5]».--Première rencontre de l'enfant avec le spectre d'effroi, qu'une partie de sa vie devait être consacrée à combattre, et l'autre à célébrer, en le transfigurant.... La trace de cette angoisse est marquée en quelques traits inoubliables des derniers chapitres d'_Enfance_, où les souvenirs sont transposés pour le récit de la mort et de l'enterrement de la mère.
Ils restaient cinq enfants, dans la vieille maison de Iasnaïa Poliana[6], où Léon-Nikolaievitch était né, le 28 août 1828, et qu'il ne devait quitter que pour mourir, quatre-vingt-deux ans après. La plus jeune, une fille, Marie, qui plus tard se fit religieuse (ce fut auprès d'elle que Tolstoï se réfugia, mourant, quand il s'enfuit de sa maison et des siens).--Quatre fils: Serge, égoïste et charmant, «sincère à un degré que je n'ai jamais vu atteindre»;--Dmitri, passionné, concentré, qui plus tard, étudiant, devait se livrer aux pratiques religieuses avec emportement, sans souci de l'opinion, jeûnant, recherchant les pauvres, hébergeant les infirmes, puis soudain se jetant dans la débauche, avec la même violence, ensuite rongé de remords, rachetant et prenant chez lui une fille qu'il avait connue dans une maison publique, et mourant de phtisie à vingt-neuf ans[7];--Nicolas, l'aîné, le frère le plus aimé, qui avait hérité de la mère son imagination pour conter des histoires[8], ironique, timide et fin, plus tard officier au Caucase, où il prit l'habitude de l'alcoolisme, plein de tendresse chrétienne, lui aussi, vivant dans des taudis, partageant avec les pauvres tout ce qu'il possédait. Tourgueniev disait de lui «qu'il mettait en pratique cette humilité devant la vie, que son frère Léon se contentait de développer en théorie».
Auprès des orphelins, deux femmes d'un grand coeur: la tante Tatiana[9], «qui avait deux vertus, dit Tolstoï: le calme et l'amour». Toute sa vie n'était qu'amour. Elle se dévouait sans cesse....
Elle m'a fait connaître le plaisir moral d'aimer....
L'autre, la tante Alexandra, qui servait toujours les autres, et évitait d'être servie, se passait de domestiques, avait pour occupations favorites la lecture de la vie des saints, les causeries avec les pèlerins et avec les innocents. De ces innocents et innocentes, plusieurs vivaient dans la maison. Une d'elles, une vieille pèlerine, qui récitait des psaumes, était marraine de la soeur de Tolstoï. Un autre, Gricha, ne savait que prier et pleurer....
The book keeps going
Reading is free forever. Sign up and watch scenes appear while you read.



Scenes Storieta drew for other classics.
New illustrated classics
Once or twice a month: the latest books to get full character casts, scene art, and free comic editions. No account needed.