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Voyage autour de mon jardin
Language: fr624 downloads on Project Gutenberg
Subjects
In: FR Littérature·Novels·French Literature
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #38385.

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LETTRE I.
Vous souvient-il, mon ami, du jour où vous partîtes pour ce long et beau voyage dont les préparatifs vous occupaient depuis si longtemps?
J'arrivai le matin pour passer quelques instants avec vous, ainsi que j'en avais l'habitude;--j'ignorais que ce jour fût celui de votre départ, et je restai surpris de l'air inusité qu'avait votre maison;--tout le monde paraissait inquiet et affairé;--vos domestiques montaient et descendaient rapidement. Une élégante calèche de voyage était tout attelée dans votre cour. Au moment où j'entrai, le postillon avait déjà placé une de ses grosses bottes sur l'étrier d'un des deux chevaux;--un de vos gens, monté en courrier pour commander les relais, tourmentait son cheval qui piaffait sous lui.
Arrivé près de vous, je vous trouvai distrait et préoccupé;--vous parûtes faire un effort pour répondre à mes questions et m'adresser quelques paroles; vous sembliez agité comme un oiseau qui va s'envoler.
Vous me dîtes adieu en me serrant la main, puis vous montâtes dans la voiture; Arthur, votre valet de chambre, monta derrière; vous fîtes un signe, et le courrier partit au galop.
En même temps, le postillon sortit de la cour et fit bruyamment claquer son fouet en manière de fanfare.
Les voisins étaient aux fenêtres, les passants s'arrêtaient; vous me fîtes encore adieu d'un signe de main, et vous dîtes au postillon: Partez!
Les chevaux prirent le galop et ne tardèrent pas à disparaître au détour de la rue.
Pour moi, je restai debout, étourdi, stupéfait, triste, mécontent, humilié, sans savoir précisément pourquoi.
Les voisins refermèrent leurs fenêtres, les passants continuèrent leur route; votre portier fit crier sur ses gonds la porte-cochère, et j'étais encore là, immobile, dans la rue, ne sachant ni que faire, ni que devenir, ni où aller; il me semblait que la seule route qu'il y eût au monde était celle que vous suiviez, et que vous l'emportiez avec vous.
Cependant, je crus m'apercevoir qu'on me regardait avec étonnement, et je pris au hasard,--pour m'en aller plutôt que pour aller quelque part,--le côté opposé à celui par lequel vous aviez disparu.
Je ne tardai pas à me demander où j'allais, et cette question m'embarrassa à un certain point; les promenades me paraissaient tristes et les gens maussades: je pris le parti de rentrer chez moi.
Chemin faisant, je commençai à penser de vous d'assez mauvaises choses; je vous avais trouvé l'air presque dédaigneux, vous sembliez flatté de l'attention qu'excitaient votre départ et surtout votre train; vous paraissiez laisser là votre rue, votre maison et votre ancien ami, comme on laisse des choses usées et dont on n'a plus que faire.
Graduellement je laissais germer dans mon coeur des sentiments presque haineux à votre égard; mais heureusement je les étouffai bien vite, quand je découvris que ce n'était rien autre chose que de l'envie.
Tout bonheur excite un peu de haine: on ne demande pas mieux que de se figurer que ceux qui en jouissent ont envers nous quelque tort grave qui nous permette de donner un nom un peu plus noble à ce sentiment bas et honteux dont le véritable nom est l'envie, et de l'appeler juste ressentiment, fierté légitime, dignité blessée.
Une fois que j'eus reconnu le monstre, j'en triomphai bien vite, et je vous eus promptement justifié. Il ne me fut pas aussi facile de me justifier moi-même à mon propre tribunal.
Certes, le diable n'aurait guère de prise sur nous, s'il nous présentait les amorces qu'il nous tend sous leur véritable nom.
Rentré chez moi, j'enviais encore votre bonheur; mais je ne vous l'enviais plus, et vous étiez redevenu pour moi un ami excellent et sûr, aussitôt que je me fus mis raisonnablement à ne plus chercher en vous ces proportions chimériques que l'on impose à un pauvre Pylade, sans s'occuper jamais d'examiner si l'on est soi-même pour un autre ce qu'on exige qu'un autre soit pour vous: en un mot, chacun veut avoir un ami, mais on ne s'occupe guère d'en être un.
Seulement, comme vous échappiez à ma mauvaise humeur, je m'en pris au sort, et je me plaignis amèrement de ma mauvaise fortune, qui ne me permettait pas de partir comme vous pour aller voir d'autres pays, d'autres hommes, d'autres climats, et je m'aperçus de ma pauvreté, à laquelle jusque-là je n'avais guère fait d'attention.
Et quoi! me disais-je, serai-je donc toujours comme cette chèvre que je vois attachée à un piquet, au milieu d'un champ; elle a brouté déjà toute l'herbe qui est dans le cercle que sa corde lui permet de parcourir, et il faut qu'elle recommence à tondre la luzerne déjà raccourcie et semblable à du velours.
En parlant ainsi, j'étais appuyé sur le balcon d'une fenêtre basse qui donne sur mon jardin, et je regardais machinalement devant moi; le soleil se couchait; mes yeux d'abord, et mon âme ensuite, furent bientôt captivés par ce magnifique spectacle.
Au plus haut du ciel, du côté du couchant, étaient trois bandes de nuages.
La plus haute était formée d'une sorte d'écume en flocons, grise et rose.
La seconde était en longues teintes d'un bleu noirâtre, légèrement glacé d'un jaune de safran.
La troisième était faite de nuages gris, sur lesquels se balançait une fumée jaune-clair.
Au-dessous était comme un grand lac d'un bleu vif, pur et limpide.
Au-dessous de ce lac s'étendait un nuage gris avec une frange de feu pâle.
Au-dessous de ce nuage, un autre lac d'un bleu un peu affaibli.
Au-dessous, un nuage étroit d'un gris pareil à celui de la cendre chaude d'un volcan.
Au-dessous, un nouveau lac d'un bleu verdâtre comme certaines turquoises, profond et limpide comme les autres.
Au-dessous, de gros nuages dont la partie supérieure était blanche, glacée de feu pâle, et l'inférieure d'un gris sombre, avec une frange du feu le plus éclatant.
Là, dans une épaisse vapeur orange, se couchait le soleil, dont on ne voyait plus qu'un point rouge de sang.
Puis quand le soleil eut disparu tout-à-fait, tout ce qui était jaune dans le tableau prit les nuances de rouge correspondantes; le bleu pâle ou verdâtre devint d'un azur plus plein et plus sombre.
Et tout semblait, comme moi, admirer ces éternelles magnificences.
Le vent avait cessé d'agiter les feuilles des arbres; les oiseaux ne se disputaient plus les places sous l'épaisse feuillée, on n'entendait pas un insecte bourdonner dans l'air; les fleurs, je le croirais, avaient fermé leurs riches cassolettes: rien ne cherchait à occuper ni à distraire les sens.
Je pensai alors que, à quelque vingt lieues de là, dans votre calèche, avec votre courrier et votre postillon devant, et votre valet derrière, vous ne voyiez pas un plus splendide spectacle que celui qui s'étalait à mes yeux, et que sans doute vous en jouissiez avec moins de recueillement et de transport.
Et je songeai à toutes les richesses que Dieu a données aux pauvres; à la terre, avec ses tapis de mousse et de verdure, avec ses arbres, ses fleurs, ses parfums; au ciel, avec ses aspects si variés et si magnifiques; à toutes ces éternelles splendeurs que le riche ne peut faire augmenter pour lui, et qui sont tellement au-dessus de ce qui s'achète.
Je songeai à la délicatesse exquise de mes organes, qui me permet de goûter ces nobles et pures jouissances dans toute leur plénitude.
Je rappelai encore combien j'ai peu de besoins et de désirs: la plus grande, la plus sûre et la plus indépendante des fortunes.
Et, les mains jointes et serrées, les yeux levés au ciel, qui s'assombrissait par degrés, le coeur plein de joie, de sérénité et de reconnaissance, je demandai à Dieu pardon de mes plaintes et de mon ingratitude, et je le remerciai de toutes les richesses qu'il m'a prodiguées.
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