Storieta
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Ce que l'avenir nous garde, Dieu le sait!... Seulement je le prie, s'il faut qu'il nous frappe encore, de nous frapper de l'épée...

Les blessures que fait l'épée, sont des blessures nettes et franches, qui saignent, et qui guérissent. Mais que faire aux plaies honteuses, qu'on cache, qui s'envieillissent, et qui vont toujours gagnant?

De ces plaies, la plus à craindre, c'est l'esprit de la police mis dans les choses de Dieu, l'esprit de pieuse intrigue, de sainte délation, l'esprit des jésuites.

Dieu nous donne dix fois la tyrannie politique, militaire, et toutes les tyrannies, plutôt qu'une telle police salisse jamais notre France!... La tyrannie a cela de bon qu'elle réveille souvent le sentiment national, on la brise ou elle se brise. Mais, le sentiment éteint, la gangrène une fois dans vos chairs et dans vos os, comment la chasserez-vous?

La tyrannie se contente de l'homme extérieur, elle ne contraint que les actes. Cette police atteindrait jusqu'aux pensées.

Les habitudes même de la pensée changeant peu à peu, l'âme, altérée dans ses profondeurs, deviendrait d'autre nature à la longue.

Une âme menteuse et flatteuse, tremblante et méchante, qui se méprise elle-même, est-ce encore une âme?

Changement pire que la mort même... La mort ne tue que le corps; mais l'âme tuée, que reste-t-il?

La mort, en vous tuant, vous laisse vivre en vos fils. Ici, vous perdriez et vos fils, et l'avenir.

Le jésuitisme, l'esprit de police et de délation, les basses habitudes de l'écolier rapporteur, une fois transportés du collége et du couvent dans la société entière, quel hideux spectacle!... Tout un peuple vivant comme une maison de jésuites, c'est-à-dire du haut en bas, occupé à se dénoncer. La trahison au foyer même, la femme espion du mari, l'enfant de la mère... Nul bruit, mais un triste murmure, un bruissement de gens qui confessent les péchés d'autrui, qui se travaillent les uns les autres et se rongent tout doucement.

Ceci n'est pas, comme on peut croire, un tableau d'imagination. Je vois d'ici tel peuple que les jésuites enfoncent chaque jour d'un degré dans cet enfer des boues éternelles.

«Mais n'est-ce pas manquer à la France que de craindre pour elle un tel danger? Pour un millier de jésuites que nous avons aujourd'hui[1]...»

Ces mille hommes ont fait en douze ans une chose prodigieuse... Abattus en 1830, écrasés et aplatis, ils se sont relevés, sans qu'on s'en doutât. Et non seulement relevés; mais pendant qu'on demandait s'il y avait des jésuites, ils ont enlevé sans difficulté nos trente ou quarante mille prêtres, leur ont fait perdre terre, et les mènent Dieu sait où!

«Est-ce qu'il y a des jésuites?» Tel fait cette question, dont ils gouvernent déjà la femme par un confesseur à eux, la femme, la maison, la table, le foyer, le lit... Demain, ils auront son enfant[2].

Où est M. de Montlosier, où sont nos loyaux gallicans, qui voulaient l'harmonie de l'État et de l'Eglise. Disparus. Ils auront délaissé l'État qui les délaissait. Qu'est-ce qui oserait aujourd'hui en France se dire gallican, se réclamer du nom de l'Église de France?...

La timide opposition sulpicienne (peu gallicane pourtant et qui faisait bon marché des Quatre articles), s'est tue avec M. Frayssinous.

Saint-Sulpice s'est renfermé dans l'enseignement des prêtres, dans sa routine de séminaire, laissant le monde aux jésuites. C'est pour la joie de ceux-ci que Saint-Sulpice semble avoir été créé; tant que le prêtre est élevé là, ils n'ont rien à craindre. Que peuvent-ils désirer de mieux qu'une école qui n'enseigne pas et ne veut pas qu'on enseigne[3]? Les jésuites et Saint-Sulpice vivent maintenant bien ensemble; le pacte s'est fait tacitement entre la mort et le vide.

Ce qu'on fait dans ces séminaires, si bien fermés contre la loi, on ne le sait guère que par la nullité des résultats. Ce qu'on en connaît aussi, ce sont leurs livres d'enseignement, livres surannés, de rebut, abandonnés partout ailleurs, et qu'on inflige toujours aux malheureux jeunes prêtres[4]. Comment s'étonner s'ils sortent de là aussi étrangers à la science qu'au monde. Ils sentent dès le premier pas qu'ils n'apportent rien de ce qu'il faudrait; les plus judicieux se taisent; qu'il se présente une occasion de paraître, le jésuite arrive, ou l'envoyé des jésuites, il s'empare de la chaire; le prêtre se cache.

Et ce n'est pourtant pas le talent qui manque, ni le cœur... Mais que voulez-vous? tout est aujourd'hui contre eux.

Ils ne le sentent que trop, et ce sentiment contribue encore à les mettre au dessous d'eux-mêmes... Mal voulu du monde, maltraité des siens, le prêtre de paroisse (regardez-le marcher dans la rue) chemine tristement, l'air souvent timide et plus que modeste, prenant volontiers le bas du pavé!

Mais, voulez-vous voir un homme? Regardez passer le jésuite. Que dis-je un homme? Plusieurs en un seul. La voix est douce, mais le pas est ferme. Sa démarche dit, sans qu'il parle: «Je m'appelle légion...» Le courage est chose facile à celui qui sent avec soi une armée pour le soutenir, qui se voit défendu, poussé, et par ce grand corps des jésuites, et par tout un monde de gens titrés, de belles dames, qui au besoin remueront le monde pour lui.

Il a fait vœu d'obéissance... pour régner, pour être pape avec le pape, pour avoir sa part du grand royaume des jésuites, répandu dans tous les royaumes. Il en suit l'intérêt par correspondance intime, de Belgique en Italie, et de Bavière en Savoie. Le jésuite vit en Europe, hier à Fribourg, demain à Paris; le prêtre vit dans une paroisse, dans la petite rue humide qui longe le mur de l'église; il ne ressemble que trop à la triste giroflée maladive qu'il élève sur sa fenêtre.

Voyons ces deux hommes à l'œuvre... Et d'abord examinons de quel côté tournera cette personne rêveuse, qui arrive sur la grande place, et qui semble hésiter encore... A gauche, c'est la paroisse; à droite, la maison des Jésuites.

D'un côté, que trouverait-elle? un homme honnête, homme de cœur peut-être, sous cette forme raide et gauche, qui travaille toute sa vie à étouffer ses passions, c'est-à-dire à ignorer de plus en plus les choses sur lesquelles on viendrait le consulter... Le jésuite, au contraire, sait d'avance ce dont il s'agit, il devine les précédents, trouve sans difficulté la circonstance atténuante, il arrange la chose du côté de Dieu, parfois du côté du monde.

Le prêtre porte la Loi et le décalogue, comme un poids de plomb; il est lent, plein d'objections, de difficultés! Vous lui parlez de vos scrupules, et il lui en vient encore plus; votre affaire vous semble mauvaise, il la trouve très-mauvaise. Vous voilà bien avancé... C'est votre faute. Que n'allez-vous plutôt dans cette chapelle italienne? chapelle parée, coquette; quand même elle serait un peu sombre, n'ayez pas peur, entrez, vous serez rassuré bien vite, et bien soulagé... Votre cas est peu de chose; il y a là un homme d'esprit pour vous le prouver. Que parlait-on de la Loi? La Loi peut régner là-bas, mais ici règne la grâce, ici le Sacré Cœur de Jésus et de Marie... La bonne Vierge est si bonne[5]!

Il y a d'ailleurs une grande différence entre les deux hommes. Le prêtre est lié de bien des manières, par son église, par l'autorité locale; il est en puissance et comme mineur. Le prêtre a peur du curé, et le curé de l'évêque. Le jésuite n'a peur de rien. Son ordre ne lui demande que l'avancement de l'ordre. L'évêque n'a rien à lui dire. Et quel serait aujourd'hui l'évêque assez audacieux pour douter que le jésuite ne soit lui-même la règle et la loi?

L'évêque ne nuit pas, et il sert beaucoup. C'est par lui qu'on tient les prêtres; il a le bâton sur eux, lequel manié par un jeune vicaire général qui veut devenir évêque, sera la verge de fer..

«Donc, prêtre, prends bien garde. Malheur à toi, si tu bouges.. Prêche peu, n'écris jamais; si tu écrivais une ligne!... Sans autre forme, on peut te suspendre, t'interdire; nulle explication; si tu avais l'imprudence d'en demander, nous dirions: «Affaire de mœurs...» C'est la même chose pour un prêtre que d'être noyé, une pierre au cou!

On dit qu'il n'y a plus de serfs en France.. Il y en a quarante mille... Je leur conseille de se taire, de ravaler leurs larmes et de tâcher de sourire.

Beaucoup accepteraient le silence, et de végéter dans un coin... Mais on ne les tient pas quitte. Il faut qu'ils parlent, et qu'ils mordent, et qu'en chaire ils damnent Bossuet.

On en a vus de forcés de répéter tel sermon contre un auteur vivant qu'ils n'avaient pas lu... Ils étaient jetés, lancés, malheureux chiens de combat, aux jambes du passant étonné, qui leur demandait pourquoi...

O situation misérable! anti-chrétienne, anti-humaine!.. Ceux qui la leur font, en rient.. Mais leurs loyaux adversaires, ceux qu'ils attaquent, et qu'ils croient leurs ennemis, en pleureront!

Prenez un homme dans la rue, le premier qui passe, et demandez-lui: «Qu'est-ce que les Jésuites?» Il répondra sans hésiter: «_La contre-révolution_.»

Telle est la ferme foi du peuple; elle n'a jamais varié, et vous n'y changerez rien.

Si ce mot, prononcé au Collége de France, a surpris quelques personnes, il faut qu'à force d'esprit, nous ayons perdu le sens.

Grands esprits, qui rougiriez d'écouter la voix populaire, adressez-vous à la science, étudiez, et je le prédis, au bout de dix ans passés sur l'histoire et les livres des Jésuites, vous n'y trouverez qu'un sens: La mort de la liberté.

Le jour où l'on a dit ce mot, la Presse entière (chose nouvelle), s'est trouvée d'accord[6]. Partout où la Presse atteint, et plus bas encore dans les masses, il a retenti.

Ils n'ont imaginé que cette étrange réponse: «Nous n'existons pas...» On s'en vantait en avril; en juin, l'on s'en cache.

Que sert de nier? ne voyez-vous pas que personne ne se paiera de paroles. Criez liberté! à votre aise, dites-vous de tel ou tel parti. Cela ne nous importe guère... Si vous avez le cœur jésuite, passez là, c'est le côté de Fribourg; si vous êtes loyal et net, venez ici, c'est la France!

Dans l'affaiblissement des partis, dans le rapprochement plus ou moins désintéressé de beaucoup d'hommes d'opinion diverse, il semble que tout à l'heure il n'y ait plus que deux partis, comme il n'y a que deux esprits: L'esprit de vie et l'esprit de mort.

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