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Histoire de France 1689-1715 (Volume 16/19)
Language: fr341 downloads on Project Gutenberg
Subjects
In: FR Histoire·History - British·History - European
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #40189.
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Au moment où Jacques II arrive à Saint-Germain, la question est celle-ci: le ministre imprévoyant à qui ce grand désastre est imputé, Louvois, sera-t-il encore roi de France? Le vrai roi, qui règne par lui-même, dit-on, depuis 1661, ne peut-il se passer de ministre, n'employer plus que des commis?
Louvois s'était trompé, comme on a vu. Au lieu de retenir Guillaume en lui lançant une armée en Hollande, il l'avait laissé s'embarquer tranquillement. La reine d'Angleterre, puis le roi Jacques, les tristes naufragés, lords et évêques, prêtres, Jésuites, qui arrivaient à la file, c'étaient autant d'accusations. Saint-Germain enhardit Versailles. La cour osa parler, et c'était la voix du royaume, celle du roi, qui détestait Louvois.
Personne, pas même le maître, ne l'accusait en face. Tout était dans sa main. On n'eût pas affronté ce redoutable personnage, dont le travail immense semblait la vie de l'État, dont la violence et l'insolence, la permanente colère, faisaient l'effroi de tous. Mais déjà on osait murmurer, parler bas.
Que ne parlait-on haut? il aurait pu répondre. Sa dernière, sa très-grande faute, d'où venait-elle? Pourquoi avait-il eu le tort de porter toutes nos forces sur le Rhin? Précisément parce que déjà il se sentait haï du roi, près de sa perte. Il avait cru se raffermir en arrangeant pour le Dauphin une belle campagne; il avait cru, en faisant briller là le fils du coeur, le petit duc du Maine, neutraliser le travail sourd qu'une certaine personne faisait contre lui dans les profondeurs de Versailles.
Cette lutte intérieure avait été pour lui une fatalité. Pour qui avait-il fait les dragonnades, lui, si peu religieux? Pour expier son alliance avec la Montespan, trouver grâce au parti dévot. Mais, en même temps, il en avait perdu tout le mérite, en s'opposant violemment au mariage du roi, en l'empêchant du moins de couronner madame Scarron. Et il continuait d'empêcher la déclaration du mariage. Le roi ne l'osait pas, Louvois vivant. Et, Louvois mort, il ne l'osa pas encore, recula devant sa mémoire, devant le mépris, la risée dont Louvois l'avait menacé,--de sorte que la fée survivante, assise près du roi dans un fauteuil égal, ne put jamais du fauteuil faire un trône, et trouva dans Louvois, même mort, son empêchement définitif.
Rien d'étonnant si l'on cherche à le perdre. Mais, lui perdu, tout ira à la dérive. Seul encore de sa forte main, il garde un certain ordre. Le grand ministère de la guerre, sous un tel homme, pèse d'un si grand poids, que les autres mêmes, on peut le dire, n'osent se désorganiser. Qui le remplacera? le roi seul. On verra avec quel succès.
En 1689, la France, attaquée par l'Europe, se regarde, et voit qu'au bout de dix années de paix, elle est ruinée. Qui a fait cette ruine? Deux choses qui arrivent au déclin des empires: le découragement général et la diminution du travail, la complication progressive de l'administration et des dépenses. Telle la fin de l'empire romain. Ajoutez-y l'amputation énorme que la France vient de faire sur elle-même.
En 1661, à l'avénement de Colbert, il n'y avait qu'une cour, toute petite, et qui tenait dans Saint-Germain. Depuis 1670, Colbert fut condamné à faire ce monstrueux Versailles. Lorsque Louvois le remplace comme surintendant des bâtiments, c'est bien pis. On bâtit partout. Au lieu d'une cour, il y en a dix, et Versailles a fait des petits.
Sans parler de Monsieur qui réside à Saint-Cloud, ni du Chantilly des Condés, tout le gracieux amphithéâtre qui couronne la Seine, se couvre de maisons royales. Le Dauphin maintenant est devenu un homme, et il a sa cour à Meudon. Les enfants naturels du roi, de la Vallière, de Montespan, fils et filles, reconnus, mariés, tiennent un grand état. Les Condés et les Orléans épousent ces filles de l'amour, les petites reines légitimées de France. Chacune devient un centre, a sa cour et ses courtisans. De Villers-Coterets à Chantilly ou à Anet, de Fontainebleau ou de Choisy à Sceaux, à Meudon, à Saint-Cloud, de Rueil à Marly, à Saint-Germain, tout est palais, tout est Versailles.
Ainsi de plus en plus, dans l'amaigrissement de la France, le centre monarchique va grossissant, se compliquant. Ce n'est plus un soleil, c'est tout un système solaire, où des astres nombreux gravitent autour de l'astre dominant.
Celui-ci pâlirait, si de nouveaux rayons ne lui venaient toujours. Versailles que l'on croyait fini, va croissant, s'augmentant, comme par une végétation naturelle. Il pousse vers Paris des appendices énormes, vers la campagne, l'élégant Trianon, les jardins de Clagny, l'intéressant asile de Saint-Cyr; enfin ce qui est le plus grand dans cette grandeur, le Versailles souterrain, les prodigieux réservoirs, l'ensemble des canaux, de tuyaux, qui les alimentent, le mystérieux labyrinthe de la cité des eaux.
Louvois, par son système d'employer le soldat, de le faire terrassier, maçon, put dépasser Colbert. Il gagea d'effacer le Pont du Gard et les oeuvres de Rome, promit d'amener à Versailles toute une rivière, celle de l'Eure. Des régiments entiers périrent à ce travail malsain. On venait de bâtir pour eux les Invalides. Ils n'en eurent pas besoin. Un aqueduc de deux cents pieds de haut, l'aqueduc de Maintenon, inachevé et inutile, fut le monument funéraire des pauvres soldats immolés.
Mais rien n'exprima mieux cette terrible administration que la merveille de Marly. Merveille en opposition violente avec le paysage, un démenti à la nature. L'aimable caractère de la Seine autour de Paris, c'est son indécision, son allure molle et paresseuse de libre voyageuse qui se soucie peu d'arriver. D'autant plus dur semblait son arrêt à Marly. Là la main tyrannique de Colbert, de Louvois, de par le roi, la faisait prisonnière d'État, condamnée aux travaux forcés. Nulles galères de Toulon, avec leur gindre de forçats, n'étaient si fatigantes à voir et à entendre que l'appareil terrible où la pauvre rivière était contrainte de monter. Barrée par une digue, dans sa chute forcée, elle devait tourner quatorze roues immenses de soixante-douze pieds de haut. Ces grossières roues de bois avec des frottements étranges et des pertes de force énormes, mettaient en jeu soixante-quatorze pompes, qui buvaient la rivière, la montaient et la dégorgeaient à cent cinquante pieds de hauteur. De ce réservoir à mi-côte, par soixante-dix-neuf autres pompes, l'eau montait encore à cent soixante-quatorze pieds. Est-ce tout? Non, soixante-dix-huit pompes, par un dernier effort, la poussaient au haut d'une tour, d'où un aqueduc de trente-six arcades, haut de soixante-neuf pieds, la menait enfin à Marly. Un appareil si compliqué, d'aspect énigmatique, qui couvrait la montagne dans une étendue de deux mille pieds, embarrassait l'esprit. Les grincements, les sifflements de ces rouages difficiles et souvent mal d'accord, c'était un sabbat, un supplice. L'ensemble, si on le saisissait, était celui d'un monstre, mais d'un monstre asthmatique qui n'aspire et respire qu'avec le plus cruel effort. Quel résultat? petit, un simple amusement, une cascade médiocre.
Le roi, au moment de Fontanges, quand la paix le relança dans les amusements, avait choisi ce lieu sans vue, obscur et dans les bois, pour s'y faire un libre ermitage, échapper à Versailles. Mais sa gloire l'y suivit. Il remplit tout de lui, et plus qu'à Versailles même. C'est l'avantage de ce lieu concentré. Marly n'est pas distrait; il ne voit que Marly. Le roi n'y voyait que le roi. Le pavillon central (ou du Soleil) présidait les petits pavillons des douze mois. Maussadement rangés, six à droite, six à gauche, ils avaient l'air d'une classe d'écoliers qui, sous la main du maître, lorgnent de côté la férule et s'ennuient décemment.
Dispensé d'étiquette, on n'en était pas moins contraint. Le roi exigeait que devant lui on fût couvert; eût-on mal à la tête, il fallait garder son chapeau. Il ne plaisantait pas; il voulait qu'on fût libre, qu'on s'amusât et qu'on jouât. Grâce à ces pavillons divisés, chacun était chez soi. Mais on ne pouvait faire un pas sans être remarqué.
Colbert, Louvois, dans cet étroit espace, avaient entassé, étouffé je ne sais combien de merveilles, les beaux fleuves de marbre qu'on voit aux Tuileries, les renommées équestres qui en décorent la grille, les chevaux de Coustou (aujourd'hui aux Champs-Élysées). Dans le pavillon du Soleil, les simples contemplaient dans un silence religieux un bizarre ornement qui avait un grand air d'astrologie; je parle des globes énormes de Coronelli (maintenant à la Bibliothèque). Le roi avait dans l'un la terre et dans l'autre le ciel; il tournait à son gré la machine ronde.
Ses magiciens, pour lui, avaient fait l'incroyable. Dans les viviers de marbre, on voyait les carpes royales se promener à travers les fresques et nager entre les peintures des grands maîtres. Des arbres de Hollande, tout venus, gigantesques, sur l'ordre de Louvois, avaient fait le voyage; ils mouraient, d'autres revenaient. Plusieurs qui cependant avaient subi cette tyrannie, esclaves résignés, verdoyaient tristement.
Avec ces terribles efforts, ces laborieux enchantements, on serait mort d'ennui à Marly sans le jeu. On n'avait pas la ressource de la dévotion et des longs offices. Les filles du roi, désordonnées, rieuses, mais contenues sous l'oeil de madame de Maintenon, s'étaient jetées sur la roulette, le grand jeu à la mode. La dame aux coiffes noires tâchait de détourner de ce païen Marly vers les pieux amusements de Saint-Cyr. Il fallut cependant le grand coup d'Angleterre, la dévote cour de Saint-Germain, pour changer le roi tout à fait, et décidément le tourner du profane au santissimo.
Qu'était-ce que cette cour? un martyre, un miracle. Jacques était un peu ridicule. Mais, enfin, quel qu'il fût, il avait sacrifié son trône à sa foi. C'était lui, et c'était sa femme qui, dès 1675, plus que la France et plus que Rome, avaient avidement accueilli la légende du Sacré-Coeur. Deux ans entiers dans leur hôtel, le directeur de Marie Alacoque, le Père La Colombière, recevant ses lettres brûlantes et ses révélations, les avait exploitées pour la conversion des lords qu'on lui amenait en grand mystère.
Un miracle ne va guère seul. Une fois dans le surnaturel, on ne s'arrête pas en chemin. Celui du Sacré-Coeur prépara celui de la naissance du prince de Galles. Le roi Jacques assurait que dans ce grave événement, il n'était rien, que la Vierge était tout, que c'était un don de sa grâce. La mère de la reine, Laura Martinozzi, duchesse de Modène, retirée à Rome et près de mourir, lui avait fait, à Lorette, un voeu et des offrandes pour qu'elle sauvât par cet événement l'Angleterre catholique. Elle avait envoyé à Londres des reliques. Dès que la reine les eut au cou, elle conçut.
Telle avait été la naissance de Louis XIV. Elle fut due au voeu de Louis XIII. Pourquoi la Vierge n'eût-elle pas fait pour l'Angleterre ce qu'elle fit pour nous, la naissance d'un roi Dieu-donné? Mais les temps étaient moins favorables. La reine d'Angleterre ne trouva pas même croyance. Londres cria à la friponnerie; Versailles même souriait sous cape. Elle porta la peine des moeurs de l'Italie que les Anglais n'estimaient guère, expia la réputation de son oncle Mazarin, celle des mazarines, ces célèbres coureuses. Hortense, la toute belle, vivait méprisée en Angleterre; et sa jeune soeur s'en fit chasser. La noire Olympe avait le renom d'empoisonneuse, et au moment même on disait qu'elle empoisonnait la reine d'Espagne. Pendant que la reine d'Angleterre faisait le miracle du prince de Galles, sa cousine, duchesse de Bouillon, en faisait un autre à Anet dans la pudique maison de son neveu Vendôme, celui d'accorder ses trois amants, son propre frère, son neveu, son beau-frère, le cardinal de Bouillon.
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