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Paris--1851

SERÉ, ÉDITEUR, 5, RUE DU PONT-DE-LODI, ET P. MARTINON, RUE DU COQ-SAINT-HONORÉ.

HISTOIRE DE LA PROSTITUTION.

CHAPITRE XVII.

SOMMAIRE. --Les lieux de Prostitution à Rome. --Leurs différentes catégories. --Les quarante-six lupanars d'utilité publique. --Les quatre-vingts bains de la première région. --Le petit sénat des femmes, fondé par Héliogabale. --Les lupanars de la région Esquiline, de la région du grand Cirque, et de la région du temple de la Paix. --La Suburre. --Les cellules voûtées du grand Cirque. --Les Cent Chambres du port de Misène. --Description d'un lupanar. --Les cellules des prostituées. --L'écriteau. --Ameublement des chambres. --Peintures obscènes. --Décoration intérieure des cellules. --Lupanars des riches. --Origine du mot fornication. --Les stabula ou lupanars du dernier ordre. --Les pergulæ ou balcons. --Les turturillæ ou colombiers. --Le casaurium ou lupanar extra-muros. --Origine du mot casaurium. --Les scrupedæ ou pierreuses. --_Meritoria_ et Meritorii. --Les ganeæ ou tavernes souterraines. --Origine du mot lustrum. --Personnel d'un lupanar. --Le leno et la lena. --Les ancillæ ornatrices. --Les aquarii ou aquarioli. --Le bacario. --Le villicus. --_Adductores_, conductores et admissarii. --Costume des meretrices dans les lupanars. --Fêtes qui avaient lieu dans les lupanars à l'occasion des filles qui se prostituaient pour la première fois, et lors de l'ouverture d'un nouveau lupanar. --Loi Domitienne relative à la castration. --Les castrati, les spadones et les thlibiæ. --Messaline au lupanar. --Le prix de la virginité de Tarsia, et le prix courant de ses faveurs. --Tableau d'un lupanar romain, par Pétrone. --Salaire des lupanars. --Dissertation sur l'écriteau de Tarsia. --Prix de la location d'une cellule. --Les quadrantariæ et les diobolares.

Les lieux de Prostitution à Rome étaient, devaient être aussi nombreux que les prostituées; ils présentaient aussi bien des variétés, que leur nom se chargeait de signaler ordinairement, de même que les noms des filles publiques caractérisaient également les différents genres de leur métier. Il y avait, comme nous l'avons dit, deux grandes catégories de filles, les sédentaires et les vagantes, les diurnes et les nocturnes; il y avait aussi deux principales espèces de maisons publiques, celles qui n'étaient destinées qu'à l'exercice de la Prostitution légale, les lupanars proprement dits, et celles qui, sous divers prétextes, donnaient asile à la débauche et lui offraient, pour ainsi dire, les moyens de se cacher, comme les cabarets, les tavernes, les bains, etc. On comprend que ces établissements, toujours suspects et mal famés, n'étaient point entretenus sur le même pied, et recevaient, de la Prostitution qui s'y glissait sournoisement ou qui s'y installait avec effronterie, un aspect particulier, une physionomie locale, une vie plus ou moins animée, plus ou moins indécente.

Publius Victor, dans son livre des Lieux et des Régions de Rome, constate l'existence de quarante-six lupanars; mais il n'entend parler que des plus importants, qui pouvaient être regardés comme des fondations d'utilité publique et qui étaient placés sous la surveillance directe des édiles. Il serait difficile d'expliquer autrement ce petit nombre de lupanars, en comparaison du grand nombre des mérétrices. Sextus Rufus, dans sa nomenclature des Régions de Rome, n'énumère pas les lupanars qui s'y trouvaient, mais il le laisse assez entendre, en comptant quatre-vingts bains dans la première région, dite de la porte Capène, outre les Thermes de Commode, ceux de Sévère, et plusieurs bains qu'il désigne par les noms de leurs fondateurs ou de leurs propriétaires. Il ne cite, d'ailleurs, nominativement qu'un seul lupanar; créé par Héliogabale dans la sixième région, sous l'insolente dénomination de petit sénat des femmes (senatulum mulierum). Il n'y a pas dans les auteurs latins une seule description complète de lupanar; mais on peut la faire aisément, avec la plus scrupuleuse exactitude, d'après cinq ou six cents passages des poëtes, qui conduisent sans façon leurs lecteurs dans ces endroits, qu'ils supposaient sans doute leur être familiers. On doit penser que si l'organisation intérieure des lupanars était à peu près la même dans tous, ils différaient d'ameublement, en raison du quartier où ils étaient situés. Ainsi, les plus sales et les plus populaciers furent certainement ceux de la cinquième région, dite Esquiline, et ceux de la onzième région, dite du grand Cirque; les plus élégants et les plus convenables, ceux de la quatrième région, dite du temple de la Paix, laquelle renfermait le quartier de l'Amour et celui de Vénus. Quant à la Suburre, située dans la deuxième région, dite du mont Coelius, elle réunissait autour du grand marché (macellum magnum) et des casernes de troupes étrangères (castra peregrina) une foule de maisons de Prostitution (lupariæ), comme les qualifie Sextus Rufus dans sa nomenclature, et un nombre plus considérable encore de cabarets, d'hôtelleries, de boutiques de barbiers (tabernæ) et de boulangeries. Les autres régions de la ville n'étaient point exemptes du fléau des lupariæ, puisqu'elles possédaient aussi des boulangers, des barbiers et des hôteliers; mais ces mauvais lieux y furent toujours rares et peu fréquentés: les édiles avaient soin, d'ailleurs, de les repousser autant que possible dans les régions éloignées du centre de la ville, d'autant plus que la clientèle ordinaire de ces lieux-là habitait les faubourgs et les quartiers plébéiens. Ce fut, de tout temps, autour des théâtres, des cirques, des marchés et des camps, que les lupanars se groupaient à l'envi, pour lever un plus large tribut sur les passions et la bourse du peuple.

Le grand Cirque paraît avoir été entouré de cellules voûtées (cellæ et fornices), qui ne servaient qu'à la Prostitution pour l'usage du bas peuple, avant, pendant et après les jeux; mais il ne faudrait pas faire entrer ces asiles de débauche, accrédités par l'usage, dans la catégorie des lupanars réglementés par la police édilienne. Prudentius, en racontant le martyre de sainte Agnès, dit positivement que les grandes voûtes et les portiques qui subsistaient encore de son temps auprès du grand Cirque, avaient été abandonnés à l'exercice public de la débauche; et Panvinius, dans son traité des Jeux du Cirque, conclut, de ce passage, que tous les cirques avaient également des lupanars, comme annexes indispensables. On sait, en effet, que les mérétrices qui assistaient aux solennités du cirque et aux représentations du théâtre, quittaient leur siége aussi souvent qu'elles étaient appelées, pour contenter des désirs qui se multipliaient et s'échauffaient autour d'elles. Le savant jésuite Boulenger, dans son traité du Cirque, n'hésite pas à déclarer que la Prostitution avait lieu dans le Cirque, dans le théâtre même, et il cite ce vers d'un vieux poëte latin, en l'honneur d'une courtisane bien connue au grand Cirque: Deliciæ populi, magno notissima Circo Quintilia. En effet, sous les gradins que le peuple occupait, se croisaient des voûtes formant de sombres retraites, favorables à la Prostitution populaire, qui ne demandait pas tant de raffinements. On serait presque autorisé à donner la même destination aux ruines d'une immense construction souterraine, qu'on voit encore près de l'ancien port de Misène, et qu'on appelle toujours les Cent Chambres (centum cameræ). Il est probable que ce singulier édifice, dont l'usage est resté ignoré et incompréhensible, n'était qu'un vaste lupanar approprié aux besoins des équipages de la flotte romaine.

Mais habituellement les lupanars, loin d'être établis sur d'aussi gigantesques proportions, ne contenaient qu'un nombre assez borné de cellules très-étroites, sans fenêtres, n'ayant pas d'autre issue qu'une porte, qui n'était fermée souvent que par un rideau. Le plan d'une des maisons de Pompéï peut donner une idée fort juste de ce qu'était un lupanar, quant à l'ordonnance des cellules, qui s'ouvraient sans doute sous un portique et sur une cour intérieure, comme dans ces maisons où les chambres à coucher (cubiculi), généralement fort exiguës et contenant à peine la place d'un lit, ne sont éclairées que par une porte, où deux personnes ne passeraient pas de front. Les chambres étaient seulement plus nombreuses et plus rapprochées les unes des autres dans les lupanars. Pendant le jour, l'établissement étant fermé n'avait pas besoin d'enseigne, et ce n'était qu'un luxe inutile lorsque le maître du lieu faisait peindre sur la muraille l'attribut obscène de Priape: on en suspendait la figure à l'entrée du repaire qui lui était dédié. Le soir, dès la neuvième heure, un pot à feu ou une grosse lampe en forme de phallus servait de phare à la débauche, qui s'y rendait d'un pas hardi ou qui y était quelquefois attirée par hasard. Les filles se rendaient chacune à son poste avant l'ouverture de la maison; chacune avait sa cellule accoutumée, et devant la porte de cette cellule, un écriteau sur lequel était inscrit le nom d'emprunt (meretricium nomen) que portait la courtisane dans l'habitude de son métier. Souvent, au-dessous du nom, se trouvait marqué le taux de l'admission dans la cellule, pour éviter des réclamations de part et d'autre. La cellule était-elle occupée, on retournait l'écriteau, derrière lequel on lisait: OCCUPATA. Quand la cellule n'avait pas d'occupant, on disait, dans le langage de l'endroit, qu'elle était nue (nuda). Plaute, dans son Asinaria, et Martial, dans ses épigrammes, nous ont conservé ces détails de moeurs. «Qu'elle écrive sur sa porte, dit Plaute: Je suis occupée.» Ce qui prouve qu'en certaines circonstances, l'inscription était tracée à la craie ou au charbon par la courtisane elle-même. «L'impudique lena, dit Martial, ferme la cellule dégarnie d'amateur» (obscena nudam lena fornicem clausit). Un passage de Sénèque, mal interprété, avait fait croire que dans certains lupanars, les mérétrices, qui se tenaient en dehors de la porte, portaient l'écriteau pendu au cou et même attaché au front; mais on a mieux compris cette phrase: Nomen tuum pependit in fronte; stetisti cum meretricibus, en voyant cet écriteau suspendu devant la porte (in fronte), tandis que les filles restaient assises à côté.

Les chambres étaient meublées à peu près toutes de la même manière; la différence ne consistait que dans le plus ou moins de propreté du mobilier et dans les peintures qui ornaient les cloisons. Ces peintures à la détrempe et à l'eau d'oeuf représentaient, soit en tableaux, soit en ornements, les sujets les plus conformes à l'usage habituel du local: c'étaient, dans les lupanars du peuple, des scènes grossières de la Prostitution; dans les lupanars d'un ordre plus relevé, c'étaient des images érotiques tirées de la mythologie; c'étaient des allégories aux cultes de Vénus, de Cupidon, de Priape et des dieux lares de la débauche. Le phallus reparaissait sans cesse sous les formes les plus bouffonnes; il devenait tour à tour oiseau, poisson, insecte; il se blottissait dans des corbeilles de fruits; il poursuivait les nymphes sous les eaux et les colombes dans les airs; il s'enroulait en guirlandes, il se tressait en couronnes: l'imagination du peintre semblait se jouer avec le signe indécent de la Prostitution, comme pour en exagérer l'indécence; mais ce qui est remarquable, dans ces peintures si bien appropriées à la place qu'elles occupaient, on ne voyait jamais figurer isolément l'organe de la femme, comme si ce fût une convention tacite de le respecter dans le lieu même où il était le plus méprisable. Au reste, les mêmes scènes, les mêmes images, se rencontraient souvent dans l'ornementation peinte des chambres à coucher conjugales: la pudeur des yeux n'existait plus chez les Romains, qui avaient presque déifié la nudité. La décoration intérieure des cellules du lupanar ne se recommandait pas, d'ailleurs, par sa fraîcheur et par son éclat: la fumée des lampes et mille souillures sans nom déshonoraient les murailles qui portaient çà et là les stigmates de leurs hôtes inconnus. Quant à l'ameublement, il se composait d'une natte, d'une couverture et d'une lampe. La natte, d'ordinaire grossièrement tressée en jonc ou en roseau, était souvent déchiquetée et toujours usée, aplatie; on la remplaçait, dans quelques maisons, par des coussins et même par un petit lit en bois (pulvinar, cubiculum, pavimentum); la couverture, hideusement tachée, n'était qu'un misérable assemblage de pièces, en étoffes différentes, qu'on appelait, à cause de cela, cento ou rapiéçage. La lampe, en cuivre ou en bronze, répandait une clarté indécise à travers une atmosphère chargée de miasmes délétères qui empêchaient l'huile de brûler et la flamme de s'élever au-dessus de son auréole fumeuse. Ce misérable mobilier était choisi exprès, pour que personne n'eût l'idée de se l'approprier: il n'y avait rien à voler dans ces lieux-là.

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