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Cover of Le parler populaire des Canadiens français
 ou, Lexique des canadianismes, acadianismes, anglicismes, américanismes, mots anglais les plus en usage au sein des familles canadiennes et acadiennes françaises

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Le parler populaire des Canadiens français ou, Lexique des canadianismes, acadianismes, anglicismes, américanismes, mots anglais les plus en usage au sein des familles canadiennes et acadiennes françaises

by N.-E. Dionne

Language: fr1,334 downloads on Project Gutenberg

Subjects

In: FR Langues·French Literature·Language & Communication

Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #48852.

About this book

Ce volume, signé par Narcisse‑Eutrope Dionne, se présente comme un lexique exhaustif du parler populaire des Canadiens français. Dès l’ouverture, l’auteur explique que, après des années d’étude des langues, il se tourne enfin vers les argots, les patois et le folklore linguistique, offrant un dictionnaire illustré de multiples exemples tirés du quotidien. Le texte souligne l’importance de cette « nouvelle discipline » pour saisir la psychologie latente du peuple, et il place le Canada comme une partie détachée de la France, dont les expressions reflètent à la fois les racines normandes et bretonnes et les adaptations locales. Ainsi, le lecteur découvre une compilation riche de mots, d’images et de constructions syntaxiques qui rendent compte de la vitalité du français canadien.

Le style est érudit tout en restant accessible, mêlant description scientifique et observations vivantes, typique du XIXᵉ siècle où la linguistique naissante côtoyait la passion pour le folklore. La prose, dense et imagée, plaira aux linguistes, aux historiens du français et aux amateurs de culture québécoise désireux de comprendre comment le peuple transforme des notions abstraites en images concrètes. Ceux qui s’intéressent aux variations dialectales, aux anglicismes et aux particularités du vocabulaire familial trouveront ici une ressource précieuse et captivante.

The opening · free to read

Préface

C'est avec raison qu'après s'être longtemps livré uniquement à l'étude des langues, on a enfin abordé celle des divers parlers d'un même langage, des argots, des patois, du langage populaire, soit dans son vocabulaire, soit dans sa grammaire et sa stylistique, soit enfin dans son folk-lore. Cette discipline nouvelle, malgré ses immenses progrès, n'en est encore qu'à ses débuts, mais elle mérite d'être encouragée, car non seulement elle couronne les recherches de la linguistique, mais elle jette un coup d'œil profond sur la psychologie humaine la plus latente, celle de l'âme du peuple, non seulement dans ses traits essentiels et communs, mais avec toutes les modifications que les races, le sol, le milieu physique ou intellectuel lui ont fait subir. L'intérêt est plus grand encore lorsqu'il s'agit pour nous, non d'une simple province, mais d'une partie de la France, détachée de la mère patrie, à une époque déjà lointaine, par des circonstances fatales, mais que l'affection et un indestructible souvenir unissent encore à travers l'Atlantique: nous avons nommé le Canada.

Aussi l'ouvrage de M. Dionne, l'auteur estimé de plusieurs livres importants, dont l'un nous a déjà fourni l'excellente biographie très documentée de Samuel Champlain, le fondateur du Canada français, est-il bien venu et apparaît à son heure, en nous donnant un dictionnaire, aussi complet que possible, du parler populaire des Canadiens français, assez développé et illustré par de très nombreux exemples, pour intéresser, non seulement les Français du Canada, mais aussi leurs frères fidèles, les Français, savants ou non, de France; car on ne retrouve pas seulement dans cette œuvre des éléments précieux pour la science du langage, mais aussi la remembrance de nos patois et de nos façons de concevoir et de dire, usités depuis longtemps en plusieurs de nos provinces, notamment dans la Bretagne et la Normandie, et au prononcé de certains de ces mots, nous sentons résonner en nous l'écho sympathique de ceux qui nous ont bercés nous-mêmes dans l'enfance, que nos paysans emploient toujours, et qui font qu'à travers les mers nous croyons retrouver le même clocher.

La méthode suivie par l'auteur est propre à nous éclairer; car il ne se borne pas à une sèche nomenclature, mais il illustre presque tous les mots par des exemples, qui non seulement nous font comprendre, mais indiquent aussi la portée exacte et nous donnent la sensation de l'expression. Cela est nécessaire, surtout quand il s'agit d'un langage populaire, car souvent le mot n'y est pas employé d'une manière générale, mais seulement dans telle ou telle locution d'une façon indivisible, ou tout au moins, il ne possède que là une saveur complète. Puis, il en résulte un argument, la justification de ce que le mot est réellement usité, que toute création ou emploi subjectif est écarté, et que nous avons bien affaire au langage vivant et circulant.

Comme dans les parlers du même genre, le parler populaire canadien présente des caractéristiques qui ressortent de l'ouvrage publié, et dont nous allons esquisser les plus saillantes.

C'est d'abord et avant tout, le penchant du peuple à matérialiser, pour les rendre plus sensibles, les idées abstraites ou intellectuelles. Il le fait sans doute, et là est son défaut, parce qu'il s'élève difficilement ou ne peut se maintenir longtemps à centaines hauteurs de l'idée, auxquelles son éducation ne l'a pas préparé; mais il le fait encore sous l'empire d'un instinct tout autre: celui de sensibiliser ce qui est trop purement rationnel et cérébral, le cœur devant ainsi y trouver sa place, et non seulement le cœur lui-même, mais tout ce qui lui sert d'introducteur: l'ouïe, la vue surtout; il ne suffit pas de désigner les objets, il faut les voir, les entendre, parfois les palper, mais surtout les voir. On sait que la langue française se compose de deux couches superposées, le fonds naturel, celui des mots d'origine populaire, formés spontanément, par usure d'abord, par nouvelle intégration ensuite, du latin, et celui des mots d'origine savante et artificielle, tirés à nouveau du latin par un emprunt postérieur volontaire. Le peuple ne comprend guère ces derniers, et comme il exprime ses idées sans leur secours, il faut qu'il se forme dans ce but un vocabulaire spécial. Il y parvient en employant des images, partout des images. Celle-ci doivent forcément être empruntées un monde matériel et visible. Elles ont un immense avantage, celui de donner au langage une naïveté, une fraîcheur qu'on chercherait vainement dans le parler plus élevé, et aussi une vivacité de couleurs, enfin une émotion constante et latente que le langage littéraire n'obtient par une autre voie que lorsqu'il monte à une très grande hauteur. Quelquefois, cependant, ces images peuvent trop descendre, et même simuler le dénigrement en abaissant les idées intellectuelles; mais si cela se produit souvent dans nos argots, il est juste de dire que dans le canadien cela est beaucoup plus rare.

Les exemples de cette tendance que nous avons indiquée sont très nombreux. Ruse est un terme intellectuel, au lieu de dire les ruses, on dira donc les affûts, image empruntée à la chasse. Au lieu du mot commode, on emploiera une circonlocution cette fois, mais combien plus sensible et énergique: à main. Travailler beaucoup, c'est abattre de l'ouvrage. S'attacher fortement à quelqu'un, c'est s'achienneter. Subitement devient à coup, c'est-à-dire d'un seul coup. Loin, c'est à désamain, c'est-à-dire qui n'est plus á la portée de la main. Amadouer, chercher à concilier quelqu'un, c'est l'_affiler_, de même qu'on affile, en promenant doucement sur la main, d'où cette expression: «pour le convaincre, il faut d'abord l'_affiler_». Saisir, c'est agrafer ou agricher. Payer, c'est s'allonger, cela marque bien l'effort moral et parfois matériel que cause un paiement. Voici le mot amancher, tout matériel, il va signifier, avec le manche, bien des choses pour lesquelles nous avons des mots divers et abstraits: ajuster, arranger, habiller, même donner un coup, ou tromper. Adoucir a un sens moral, voici son image sensible et matérielle un peu abaissée: amollir. Battre, c'est aplatir; cette fois on aperçoit l'homme battu dans la position que les coups lui ont donnée. Beaucoup était autrefois dans la langue latine une image; maintenant cette image s'est plus affaiblie, le Canadien la ressuscite par à plein. De même, l'idée avec force se rend par d'aplomb. Au lieu de fournir les preuves, mots tous de raison, voici le mot amener; amener les preuves, combien plus énergique, on les voit arriver. Injurier, c'est abîmer. Faire des propositions, c'est approcher. Se tirer d'embarras, c'est s'arracher. Le repos, c'est l'_arrêt_, matériel et visible: arrêtez de parler. Ce qui est simplement ennuyeux pour nous est assommant pour le peuple, on voit tomber alors sous le coup de l'ennui. Tout près, cela s'aperçoit sans doute déjà, mais à ras, cela se voit bien davantage, et c'est plus près encore, on rase l'objet. La dépense de travail, c'est une attelée, de même maîtriser quelqu'un, c'est l'_atteler_; le voilà attaché comme un bœuf ou un cheval, ou le voit ainsi, on ne le pense plus seulement. Une foule est une avalanche, on sent qu'elle se précipite de loin. Appuyer, c'est accoter. Même, lorsque le mot était déjà matériel, on l'abaisse encore pour avoir une image plus saisissante. S'accroupir devient s'accouver, tacher devient abîmer. C'est là sans doute, en tout pays, la source la plus abondante du parler populaire; il en est de même au Canada, aussi insistons-nous sur ce point. L'idée intellectuelle se trouve partout immatérialisée, et si elle l'est déjà, elle descend encore. Dans tous les cas, c'est au moyen d'une image sensible que l'on s'exprime. Le glossaire de M. Dionne en fournit des exemples incessants. Citons encore les plus frappants. Crier fort, c'est beugler, de même que parler s'exprime par chanter. Une petite quantité, c'est un brin; caduc signifie triste, et câiller c'est s'endormir; en effet le sang alors se fige, pour ainsi dire, dans les veines. La bouche n'est plus qu'une boîte, le tableau qu'un cadre, et la montre qu'un cadran. Le bruit devient bien terrible, c'est un carnage. Un substantif, bœuf, se convertit en adjectif énergique, dans un effet bœuf. Outrager devient blasphémer, et être impatient, bouillir. La colère bleue est la plus terrible, plus, sans doute, que si elle n'était que rouge. Le diable apparaît bien plus réel, si on l'appelle bourreau. Conter des mensonges, c'est bourrer. Etre insupportable devient visible par cette expression n'avoir pas de bout, de même que bête au bout, c'est être tout a fait bête. Quelquefois l'explication semble plus lointaine. Pourquoi une attaque de folie est-elle une branche de folie? pourquoi fêter s'appelle-t-il brosser? On comprend que s'approcher d'un objet qu'on cherche soit brûler, cela se dit aussi en France dans les petits jeux de salon. Le mobilier est bien un butin, surtout pour ceux qui ont économisé pour l'acheter pièce à pièce. Le casque signifie tête, toupet, l'image est bien naturelle. Le char semble très prétentieux, car le langage populaire n'élève pas ainsi les expressions, sans qu'il y ait ironie, cela s'applique à un wagon, à un train de chemin de fer, à un tramway. Au contraire, on abaisse lorsqu'on donne le nom de charretier au cocher, de charriement, à la course, de charrier, à aller trop vite, renvoyer, ou que la fenêtre devient un simple châssis, comme si elle avait perdu ses vitres. Le tapage est si fort qu'il devient un carillon, ce qui fait image pour les oreilles.

Certains mots prennent à la fois une foule de sens: caler, c'est enfoncer, devenir chauve, perdre de l'argent, tandis qu'en français, c'est céder, avoir peur.

Parfois c'est un sens étymologique qui se trouve restitué: casuel, c'est fragile, de même camper est jeter par terre. Chaud, c'est cher, c'est aussi un peu ivre. La double analogie est facile à saisir. Ce qui est trop cher brûle la main indigente qui veut y toucher. En passant ainsi du matériel à l'intellectuel, il s'opère souvent des déviations remarquables. Chétif a signifié d'abord en français captif, du latin captivus; il a maintenant le sens de faible de corps; en Canada, il passe au sens de méchant. De même, chavirer prend celui de devenir fou, car l'intelligence fait naufrage. Le circuit obtient le sens de pièce de terre qu'il ne possède pas en français. Comme interversion totale de la signification, citons: coquin, employé dans le sens de gentil, chouette dans celui d'amie: ma belle chouette. Le chien comparaît à son tour pour fournir des comparaisons vigoureuses, il devient l'adverbe beaucoup: un mal de chien, une faim de chien, bête en chien (très bête), avoir du chien dans le corps; la pauvre bête ne se plaint pas d'être mise ainsi à contribution par l'argot. Le mot clair passe du physique au moral, lorsqu'il signifie libéré. Au plus tôt, c'est au plus coupant; insinuer, c'est couler; usé, c'est cotonné. Au lieu d'_interdire_ sa porte, on la condamne. La jambe animée descend au rang de compas, simple instrument. La poitrine devient un simple coffre. La peau n'est rien de plus qu'une couenne. Claquer forme image pour rendre bien des idées diverses: courir, travailler vite, tromper, frapper; en quantité, c'est à pleine clôture. Telle est la force de l'analogie et des images; ce fut ici un puissant facteur.

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