Storieta
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The opening · free to read

Un enfant naît un soir, rouge et bouffi, désordonné comme un morceau de chaos. C'est quelque chose de semblable à un nouveau meuble qu'on apporte à la maison et qu'il faut observer et polir pendant longtemps avant de lui donner un air familial. C'est surtout quelque chose de semblable à une petite bête mal élevée qui ne sait pas faire un usage convenable de ses pieds, de ses mains et des organes de son corps. Papa, maman, observez bien, polissez bien le petit objet, parce qu'il faut, un jour, que son image soit gravée dans votre mémoire et que sa vie soit pareille à votre vie; dressez bien le petit animal, parce qu'il faut, un jour, qu'il sache marcher et se tenir comme un beau petit bonhomme civilisé.

Les bonnes mamans si pâles qui viennent d'accoucher ont des sens délicieux pour apprendre à connaître leurs petits enfants. Leur corps fatigué semble être peu de chose, leurs yeux ont une vie atténuée de fleurs et versent des regards délicats comme des sentiments. Elles ont l'air d'être en communication merveilleusement avec l'au-delà. Leurs mains ont un toucher qui se pose, mais ne s'appuie pas. O douceur! Elles rattachent immédiatement le petit être à la lignée familiale; où vous voyez un visage de chair molle, elles découvrent des formes et des ressemblances. J'ai vu une jeune maman qui disait à son mari:

--Son nez ressemble à ton nez, mais il ressemble encore davantage à celui de ton père.

Toute chose est cataloguée. On trouve aux yeux des regards expressifs et, pour un peu, l'on trouverait que la petite tête a une allure de tête intelligente. Lèvres rentrées du bébé qui n'a pas encore de dents, vous ressemblez aux lèvres du papa, si douces! Mais vous, surtout, petits ongles translucides, l'on vous regarde parce que vous êtes jolis comme de la chair rose, et parce que votre forme nette évoque bien mieux la parenté rêvée. Et j'ai dit qu'un enfant c'est quelque chose de semblable à un nouveau meuble qu'on apporte à la maison. Vous voyez bien que ce n'est pas vrai, puisque huit jours après sa naissance il a déjà cet air familial des vieux parents et des vieilles choses. Et, mon Dieu, s'il y avait quelque forme en lui qu'on ne pût rattacher à une forme connue, l'on en serait très heureux, parce qu'elle ferait déjà une personnalité au cher petit être.

Ce n'est pas tout. Car en même temps qu'elle étudie l'enfant dans sa forme, la maman l'observe aussi dans ses gestes et dans le jeu de ses organes. Sa main est si faible et si molle qu'elle se tient crispée: on y glisse un doigt, et voici qu'elle le presse. Les êtres faibles, les noyés, les malades et les enfants mettent toute leur force dans leurs mains, les noyés pour s'accrocher aux branches, les malades pour presser la main de leur médecin, et les enfants pour s'associer à une vie protectrice. Ses pieds s'agitent joliment, l'air un peu fou, et l'on croirait que chaque doigt du pied est une petite bête à part. Et puis l'enfant bâille, il tette, et il a le hoquet. Il tette comme un gourmand, comme un goulu qui se précipite sur la nourriture. Il faut régulariser ce mouvement, et lui apprendre à ne pas téter trop fort parce que cela donne le hoquet. Et ce qu'il y a de tendre dans le cœur de la maman fait qu'elle connaît le fonctionnement de tous ces organes avec une délicatesse fort grande, si bien que l'enfant n'a pas besoin de pleurer pour qu'elle s'aperçoive s'il est malade.

Un peu plus tard, vers trois ou quatre mois, on voit apparaître quelque chose de très doux, et c'est le commencement de la formation de la conscience. Des gens savants: des médecins et des licenciés en histoire naturelle, m'ont dit qu'à ce moment apparaissaient dans le cerveau des enfants beaucoup de cellules nerveuses correspondant aux organes des sens. Les mamans ont une intuition délicieuse, elles qui, connaissant bien les yeux de leur petit, savent y voir passer les images et les pensées. Elles savent aussi reconnaître à un tressaillement de son corps qu'il entend les sons et les bruits. Et puis, elles sourient en voyant le méli-mélo de toutes ces sensations qui fait qu'il voudrait toucher le soleil qui brille et attraper les paroles qu'il entend.

Alors elles le prennent à leur cou pour le promener, afin de lui montrer des spectacles éclatants. Petit bébé, voici ce qui brille, voici ce qui chante, voici tout ce qui est beau. Le soleil, la musique, et les belles dames. Lorsque j'avais quatre mois, les carlistes espagnols chassés de leur pays vinrent chercher un asile dans le nôtre, et une de leurs troupes resta longtemps dans ma petite ville. Le dimanche, ils donnaient des concerts sur la place. Ils étaient vêtus de bleu et de rouge, et leur musique de cuivre rapide et brillante avait une âme très vive. Oh! certainement, il devait se passer dans ma tête une exquise petite cuisine de lumières et de bruits qui faisait tressaillir mes facultés obscures comme, dans ses alvéoles, tressaille le joli miel aux rayons du soleil. Les faibles cellules nerveuses des savants devaient se former, se fortifier, je devais presque comprendre. O Carmen noires de l'Espagne dont parlaient les musiques, votre souffle rouge était brûlant!

Un peu plus tard encore, on apprend aux enfants à sourire. Sourire, c'est avoir de la joie, avoir de la joie c'est déjà savourer le bonheur de vivre. Pour faire sourire les enfants, on leur chatouille le menton, ce qui agite leur petite chair, on leur met les yeux dans les yeux, on remue les mains, on prononce des syllabes drôles, afin de leur faire voir ce qu'ils aiment: des choses brillantes qui sont les yeux, des choses remuantes qui sont les mains, et leur faire entendre des sons gentils qui sont à la portée de leur cerveau, puisqu'ils ne veulent rien dire. Ils finissent par avoir un sourire très large, sans restrictions, et qui semble une action minuscule dans laquelle ils mettent toutes leurs forces. Alors les mamans sont heureuses. Sourire, beau sourire, vous êtes la forme raffinée du bonheur. Les animaux, qui n'ont que des joies, ne savent pas sourire, mais ils gambadent, ils sautent, et c'est là l'expression brutale des joies matérielles. Mais il sourit, le petit enfant, et ses yeux, ses joues et ses lèvres ont un air charmant. On lui dit, en appuyant sur les mots:

--Tu es un gros déplaisant!

Il ne comprend pas, il entend, il voit, il sourit encore davantage. Cher petit cœur, petit blondin, petit bout d'homme, petit enfant! Pour être un petit homme, maintenant, il ne vous reste plus qu'à parler.

A partir de ce moment, les actions se précipitent. On ne sait pas bien comment cela commence, mais voici qu'un jour, alors qu'il contemple le soleil, ou la lampe, ou le feu, l'enfant se met à parler. On appelle cela gazouiller. Ce n'est pas encore des syllabes, c'est à peine des sons, c'est lumineux et tremblant. C'est indécis comme un rayon de soleil au matin. On sent une petite conscience qui perce son enveloppe et qui fait du bruit, naïvement, pour montrer qu'elle est là. C'est comme un ruisseau qui passe sur des cailloux. C'est aussi comme un oiseau qui chante, sans cause, tout simplement parce qu'il est en vie. Maintenant, chaque fois que l'enfant regardera quelque chose, ses yeux brilleront, et il gazouillera. Je vous dis qu'il y a le feu, la lampe et le soleil qui entrent dans son cerveau comme de la lumière, et qui en sortent comme des paroles. Maman me disait en riant:

--Mais enfin, ne cause pas tant! Ça t'entre par les yeux, et ça te sort par la bouche!

Et l'attention s'éveille, et de quasi-réflexions lui viennent en même temps. Si ses membres s'agitent, si ses yeux brillent, et s'il gazouille, c'est peut-être parce qu'il commence à penser. Lorsqu'il est en train de téter, souvent il s'interrompt pour regarder alentour, et parfois il sourit aux choses qu'il connaît. Il n'a plus comme autrefois un sourire heureux et vague, non: il sourit avec un air d'intelligence. Il a l'air de dire à la lampe: Tu es la lampe, et à la table: Table, tu es là, mais surtout, il a l'air de dire à son papa et à sa maman: Je vous reconnais bien. Jusqu'ici, on l'avait vu tout en lui-même, sa petite âme était enfermée dans son corps comme un bijou dans un coffret, mais maintenant il s'épand, il s'exhale, et il connaît les objets, et il est un être qui reçoit des impressions de l'Univers. O vous, maman qui êtes à l'affût de son âme, vous saisissez tous ces éveils pour donner à votre enfant les enseignements qu'il faut. Vous comprenez alors ce qu'il comprend. Lorsqu'il regarde la lampe, vous lui pincez les joues pour attirer son attention sur vos paroles, et vous dites des phrases atténuées qui peuvent aller jusqu'à lui. Vous vous mettez à sa place, vous vous composez une âme semblable à la sienne, vous le guettez, et, alors, devinant bien vite toutes ses sensations, vous vous emparez d'elles pour les développer et les agrandir. Son âme est pareille à un petit enfant que vous prenez par la main pour le conduire jusqu'au bout de sa route.

D'abord, vous vous emparez de son joli gazouillis. Tout doucement, vous essayez de le comprendre. Il se révèle en votre cerveau des facultés de vieux savant. Vous classez les sons: il y en a qui sont plus compliqués et qui témoignent déjà d'un bel entendement. Vous vous en emparez avec délicatesse, vous les mettez en vous et vous faites votre âme se mouvoir autour d'eux. Alors, un beau soir, lorsqu'il a fini sa besogne de téter et qu'avec ses yeux vides, il regarde toute chose, vous les lui répétez. Tout d'abord, il ne les reconnaît pas. C'est peut-être parce qu'il ne pense pas à cela, mais bientôt vous l'attirez par la douceur de votre voix et de vos yeux, vous l'attirez à vous, et voici qu'il vous préfère au feu ou à la lampe, et qu'il vous regarde, et qu'il vous écoute. Vous lui répétez encore, comme une chanson, les deux ou trois petits morceaux de gazouillis: il les reconnaît bien, et il lui semble que c'est quelque chose de lui-même qui sort de votre bouche. Alors, il part en un sourire, avec clarté, tout entier, et il dit et il redit et il redit encore, comme une chanson, les deux ou trois petits morceaux qu'il connaît.

Oh! C'est beau! Ce n'est plus comme s'il les disait spontanément, non: il répète aujourd'hui les paroles de sa mère parce qu'il est attentif à elle, et il les répète comme un écolier récite sa leçon, ayant compris qu'il faut apprendre. Esprit d'imitation: nous trouvons une parole belle, et nous la répétons. Souvent elle est une des anciennes paroles, mais celui qui la dit l'imprègne de quelque chose de neuf qui est sa vie, et quand nous la répétons, elle s'est agrandie, elle vibre, elle contient un peu du cerveau d'un homme intelligent. Ainsi le petit enfant. S'il part en un sourire, avec clarté, tout entier, s'il est heureux, c'est qu'entendre ses paroles les lui a fait voir, les lui a fait sentir, et il trouve qu'elles sont jolies et qu'elles sont drôles puisqu'il en sourit.

Oh! C'est beau! Mais il ne faut pas s'arrêter à cela. La maman admire en passant, comme un homme rentrant à sa maison admire près de sa route une belle fleur éclose dans un beau jardin. Elle sait où il faut conduire son enfant, et donc, elle va, les yeux un peu fixes, là-bas où la vie est plus vivante, là-bas où les enfants, après avoir gazouillé, petits innocents, savent déjà prononcer, petits hommes, le nom de leur maman. Je vous ai déjà dit qu'elle avait des procédés de vieux savant. En effet, la chose est délicate. Voici: elle a étudié le gazouillis de son enfant et le lui répète afin de lui apprendre à redire ce que dit sa maman. Ceci fait, un beau jour, elle se met à lui dire des mots dont il n'a pas coutume, et parce qu'il a pris l'habitude de suivre sa mère, il en vient à répéter, bien qu'il soit maladroit, les beaux mots difficiles. Bien entendu, elle lui apprend d'abord à dire: Maman! C'est plus long qu'on ne le pense, car il faut lui faire comprendre qu'il y a une association entre la personne et le mot qu'elle prononce. Et puis, il faut un peu corriger sa prononciation, qui est d'abord très ridicule.

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