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«La vérité historique est là, dans ces rapports de Mercy, entre «le vague des partiales assertions de Mme Campan, de Weber et de Montjoye» et les «calomnies, les erreurs grossières de Besenval, de Lauzun et de Soulavie»; entre le dénigrement systématique des uns et l'«enthousiasme superstitieux» des autres; entre le pamphlet et la légende, mais pourtant plus près de la légende. Marie-Antoinette n'est pas une coupable, ce n'est pas une sainte; c'est une femme honnête et charmante, un peu étourdie, un peu vive, mais toujours pure; c'est une reine, parfois ardente dans ses protections et irréfléchie dans sa politique, mais fière et énergique: vraiment reine par la dignité de son attitude et l'éclat de sa majesté; vraiment femme par la séduction de ses manières et la tendresse de son cœur, en attendant qu'elle devînt martyre par la torture de ses épreuves et le triomphe sanglant de sa mort[1].»

Quinze ans de recherches consciencieuses, l'examen de documents nouveaux et de premier ordre, comme les Papiers du comte de Fersen, la Correspondance du baron de Staël, celle du comte de Goltz, celle du comte de Mercy avec Joseph II et Kaunitz, les Mémoires de la duchesse de Tourzel, etc., n'ont pas modifié notre opinion, et nous écririons encore en 1889 ce que nous pensions déjà en 1874.

Les qualités qui paraissent pendant ces dix premières années de l'existence de Marie-Antoinette en France, nous les retrouvons pendant les treize dernières, jusqu'à la date fatale du 16 octobre 1793, avec les seuls changements que l'âge, l'expérience, la maternité, le malheur surtout y devaient apporter.

Nous nous sommes efforcé de les retracer, telles qu'elles résultent, à nos yeux, de la lecture et de la comparaison des textes, en tenant compte, autant que possible, des causes premières et des causes secondes qui ont pu influer sur elles.

Nous n'avons pas dissimulé davantage les défauts et les fautes, n'ayant eu d'autre souci que de chercher la vérité et d'autre ambition que de la dire.

Avons-nous réussi? Ce sera à nos lecteurs de répondre[2].

Orléans, 22 décembre 1889.

«Si jamais événement a eu des droits à l'étonnement public, c'est celui de l'union du Roi et de l'Impératrice-Reine, conclue en 1756[3].»

C'est en ces termes que, dans les instructions remises en 1759 au comte de Choiseul, nommé ambassadeur à Vienne, l'un des principaux promoteurs du grand changement survenu au XVIIIe siècle dans la politique de la France, le duc de Choiseul, ministre des affaires étrangères, appréciait ce grave événement, et sa conviction était si profonde qu'il répétait la même pensée, sous la même forme, deux fois encore dans ses instructions diplomatiques, en 1761, pour le comte du Châtelet, en 1766, pour le marquis de Durfort[4].

Le changement avait été radical en effet, et l'étonnement public avait dû être grand. Depuis plus de deux siècles, la France s'était habituée à regarder l'Autriche comme son éternelle rivale. Libre du côté de l'Angleterre qui, pendant tout le Moyen âge, avait été l'ennemie héréditaire, mais que la glorieuse épopée de Jeanne d'Arc et, plus tard, la prise de Calais par François de Guise avaient définitivement rejetée de l'autre côté de la Manche, elle avait eu, depuis le commencement des temps modernes, à défendre non pas seulement sa puissance, mais son existence même contre la double étreinte des Habsbourg, qui, par leurs deux branches, d'Espagne et d'Autriche, la resserraient au Nord, au Midi et à l'Est. Briser cette ceinture qui nous étouffait, repousser au delà de nos frontières naturelles les postes avancés que le roi d'Espagne d'un côté, l'Empereur de l'autre avaient sur le territoire national, reprendre la liberté de nos mouvements et assurer à la couronne de France «le rôle supérieur qui convenait à son ancienneté, à sa dignité et à sa grandeur[5]», tel avait été le but poursuivi, avec une patiente obstination et une habileté patriotique, par les princes qui, depuis François Ier, s'étaient succédé sur le trône et les grands ministres qui les avaient servis. Un moment dissimulée plutôt que suspendue par les troubles religieux sous les derniers Valois, la lutte avait repris avec plus d'éclat et de force sous les Bourbons. Ce combat pour la vie avait été l'origine d'alliances qui avaient dû coûter au Roi Très Chrétien, mais que la nécessité avait imposées: l'alliance avec le sultan et avec les protestants d'Allemagne et de Hollande qui, ennemis de l'Espagne et de l'Autriche, étaient naturellement pour nous d'utiles auxiliaires. Et c'est ainsi que, sous la protection de la France, s'était fondée et développée la grandeur des Hohenzollern, qui, d'électeurs de Brandebourg, étaient devenus rois de Prusse.

Mais la situation s'était modifiée. Les conquêtes de Richelieu et de Mazarin, consacrées par les traités de Westphalie et des Pyrénées, les victoires de Louis XIV, ses défaites même, aboutissant à la paix d'Utrecht, avaient bouleversé la carte de l'Europe. La Maison d'Autriche avait été à tout jamais chassée d'Espagne, où les Bourbons l'avaient remplacée, et si elle était demeurée d'abord un danger par ses possessions d'Italie, par ses domaines des Pays-Bas surtout, où la coalition l'avait manifestement placée comme une avant-garde contre nous, et par l'alliance de l'Angleterre, qui, sympathique à Louis XIV, sous les Stuarts, avait repris, avec Guillaume III et la Maison de Hanovre, toutes ses traditions antifrançaises, les traités de Vienne et d'Aix-la-Chapelle, qui l'avaient évincée de Naples et de Parme, en même temps que le traité de Belgrade la refoulait du côté de l'Orient[6], avaient bien affaibli son prestige, tandis que grandissait parallèlement celui de la Prusse.

Convenait-il de pousser jusqu'au bout nos revendications, de poursuivre jusqu'à l'épuisement l'abaissement d'un adversaire vieilli et humilié, pour élever sur ses ruines une puissance jeune, remuante, belliqueuse, dont le chef, sans autre règle que ses convoitises, sans autre frein que ses intérêts, sans autres scrupules que ceux de son ambition, venait de montrer, dès ses débuts, qu'il n'était ni un client docile, ni un allié fidèle? Fallait-il, par un prétendu respect pour une politique traditionnelle et de famille, mais en réalité par esprit de routine, s'obstiner dans un système dont les effets utiles étaient produits, et ne valait-il pas mieux, en mettant fin à une lutte désormais sans objet, garantir les résultats acquis et consolider l'équilibre obtenu en assurant la paix?

Depuis quelque temps, du reste, les observateurs attentifs auraient pu saisir des symptômes de détente dans la haine séculaire des Maisons de France et d'Autriche. L'empereur Charles VI, guéri de ses idées de conquête et éclairé par ses derniers échecs, songeait à se rapprocher de la France, et le cardinal de Fleury n'était nullement éloigné d'accepter ses ouvertures. «Il pensait, a-t-on écrit justement, que la France et l'Autriche, parvenues toutes deux à leur plein développement, devaient chercher à assurer leur pouvoir plutôt qu'à l'étendre et qu'elles feraient œuvre de sagesse en s'unissant pour exercer sur le reste de l'Europe une action modératrice[7].» L'adhésion de Versailles à la Pragmatique Sanction, qui assurait la succession des Habsbourg, semblait la consécration de cette politique d'apaisement, et le traité même de Belgrade, où l'influence française, s'exerçant au profit de la Turquie, avait déjoué les projets de l'Empereur, ne l'avait point altérée; une correspondance active s'était établie entre Charles VI et Fleury, et, s'il faut en croire un témoin non suspect, Frédéric II, ces relations intimes avaient été sur le point d'aboutir à la cession pacifique du grand-duché de Luxembourg au Roi[8]. On assure même qu'avant de mourir l'Empereur avait recommandé à sa fille de s'unir à la France[9].

Quant à Louis XV, dont l'esprit, naturellement juste, voyait souvent avec beaucoup de perspicacité le parti à prendre, sans avoir toujours l'énergie de le suivre, il partageait sur ce point les sentiments de son ministre et penchait visiblement vers un rapprochement avec la Cour de Vienne. «Le Roi gémissait depuis longtemps, lit-on dans les instructions données au comte d'Estrées, que les préjugés de la politique s'opposassent à l'établissement d'un système qui satisfaisait son cœur et qui lui paraissait plus propre qu'aucun autre à maintenir la vraie religion et la paix générale, et à resserrer dans les bornes de leur État et de leur puissance l'ambition de chaque prince[10].»

La malheureuse guerre de la succession d'Autriche, où le cabinet de Versailles, poussé par Frédéric II, excité par le parti militaire et son chef, le maréchal de Belle-Isle, entraîné par l'opinion publique, toujours imbue de ses vieux préjugés, se laissa aller à manquer à la parole jurée, cette guerre, qui semblait constituer un grief de plus contre la France, ne ralentit pas un désir de rapprochement qui se faisait jour malgré tout. Il l'augmenta au contraire en quelque sorte, de toute la passion de vengeance que Marie-Thérèse ressentait contre le Roi de Prusse. La perte de la Silésie, enlevée brutalement sans déclaration préalable d'hostilités, lui était infiniment plus sensible que la cession de Parme et de Plaisance. Pendant la guerre même, elle avait, à diverses reprises, soit directement, soit par le canal de la Cour de Dresde, fait à la Cour de Versailles des propositions de paix particulières, offrant même de livrer quelques places des Pays-Bas, pourvu que le Roi voulût seulement rester neutre entre elle et le Roi de Prusse[11]. Après la paix d'Aix-la-Chapelle, les avances continuèrent, et, il faut le dire, elles furent réciproques.

Tandis que le comte de Kaunitz, qui fut, de 1751 à 1753, ambassadeur à Paris, avant de devenir pour quarante ans le directeur de la politique autrichienne, cherchait à nouer avec le cabinet de Versailles des relations cordiales[12] et y réussissait dans une certaine mesure, les instructions données aux ministres de France partant pour Vienne étaient empreintes de cette même cordialité. «Le marquis d'Hautefort, écrivait le secrétaire d'État aux affaires étrangères, M. de Puysieux, en 1750, aura soin de jeter dans ses conversations avec les ministres impériaux, lorsqu'il en trouvera des occasions naturelles, que le Roi n'est nullement affecté des anciennes défiances qui, depuis le règne de Charles-Quint, avaient fait regarder la Maison d'Autriche comme rivale dangereuse et implacable de la Maison de France, que l'inimitié entre ces deux principales puissances ne doit plus être une raison d'État, et que Sa Majesté est au contraire très persuadée qu'elles trouveraient leurs sûreté et convenance réciproques dans une alliance sincère et dans un parfait concert qu'elles cimenteraient entre elles; que cette intelligence, solidement établie, préviendrait nécessairement à l'avenir les guerres qui, en épuisant les finances des souverains, sont toujours si funestes aux peuples qui en sont les victimes; que les engagements que le Roi pourrait prendre dans la suite avec la Cour de Vienne, n'ayant pour motif et pour but que le repos public, ne devraient pas être incompatibles avec ceux que les deux Cours auraient déjà pris avec d'autres puissances[13].»

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