"Le 22e bataillon canadien-français a pris pour devise, au moment de sa formation, la devise même de notre province de Québec: "Je me souviens." Le 22e est donc le bataillon du souvenir. Et c'est ce qui a fait à ses officiers et à ses soldats cette âme de bravoure, cette vertu conquérante qui fit paraître là-bas, en terre de France, les énergies traditionnelles et tous les beaux élans de notre race.
"Oui, messieurs, c'est parce que les soldats du 22e se sont souvenus qu'ils ont toujours été aussi grands que tous leurs sublimes devoirs. Se souvenir est vraiment une force, quand, à se souvenir au moment du sacrifice, on revoit en des visions lointaines, mais encore si douces, le pays natal, la terre sacrée qui porta nos temples et nos berceaux, qui offrit à nos regards la parure immense de ses paysages, de ses montagnes, de ses plaines, de ses forêts, de son fleuve royal, et cette parure plus précieuse qui est le champ paternel et le foyer modeste mais très cher, dont on emporte partout la bienfaisante image.
"Mais, laissez-moi l'ajouter: se souvenir est une force encore plus grande, se souvenir est une force irrésistible, quand on est fils d'une race comme la nôtre, et que les souvenirs du sol et de la famille s'augmentent de toutes les gloires du passé; quand on porte dans ses veines un sang qui est si riche de noblesse séculaire, et que l'on est soi-même la minute vivante d'une si grande histoire.
"Notre race se soude, par ses origines, à celle qui répandit sous le ciel de l'Europe la lumière de son verbe, la puissance de son génie et l'éclair de ses épées. Issus et détachés de la France, qui fut, entre toutes les nations, capable d'héroïsme, nous avons continué, sous le ciel nouveau de l'Amérique, l'apostolat de sa pensée et les batailles de sa chevalerie. Lutter pour la justice, lutter pour le droit des gens et pour le droit de Dieu, ce fut notre tâche historique, et c'est notre gloire, qui fut parfois douloureuse.
"Nulle part un Canadien français ne peut donc oublier ni son auguste lignage, ni ce patrimoine de vertus. Mais il s'en souvient, il doit s'en souvenir, semble-t-il, avec une ferveur plus émue, quand un jour, obéissant aux inspirations de sa piété, et conduit par tous les instincts profonds de sa vie, il se trouve là-bas, en terre de France, face aux barbares qui l'on souillée, et qu'aux champs où bataillèrent ses aïeux, il fait lui-même les batailles de la justice et de l'humanité. Devenu tout à coup semblable à ces chevaliers errants qui s'en allaient hors frontières redresser des torts et occire les mécréants, il se jette dans la mêlée ardente avec cette fureur joyeuse qui est le redoutable sourire de l'âme française.
"Voyez plutôt, le 15 septembre 1916, à 5 heures et demie, par un soir lumineux et doux, s'élancer vers Courcelette les 800 du 22e bataillon. Ordre leur avait été donné d'aller y déloger les Allemands. Ils s'en vont en pleine campagne, à travers champs d'abord, sous les canons de l'ennemi qui les voit s'avancer et ouvre sur eux le feu de ses batteries. Une pluie d'obus s'abat sur les assaillants. Mais ces 800 auront à vaincre près de 2000 Bavarois et Prussiens; et ils les vaincront. Pied à pied ils reconquièrent le terrain perdu. Le chemin sanglant se jonche de morts et de blessés; de nouveaux héros surgissent là où d'autres sont tombés, et ils continuent de monter en une poussée irrésistible vers le village convoité. Ils pénètrent dans la place jugée imprenable par les officiers allemands; ils en chassent l'ennemi; ils en nettoient tous les quartiers, et ils les défendent des contre-attaques furieuses des vaincus. Pendant quatre jours ils se battent comme des lions, ou plutôt comme des Français! N'ayant plus de munitions à eux, ils prennent à l'ennemi ses engins de guerre, et les font servir à leur victoire. Et les 118 hommes et 7 officiers valides qui restent font 1200 prisonniers. Deux cent cinquante des nôtres furent tués et des centaines blessés; mais tous, morts, blessés et survivants ont accompli l'une des plus belles actions dont fut témoin, en ce mois de septembre, le front de la Somme. Et le général commandant la seconde division canadienne pouvait écrire au lendemain de ces journées fameuses que "dans toute l'armée britannique, aucun bataillon ne surpassait le 22e canadien-français."
Après ces éloquentes paroles, qui illustrent mieux que tout ce que nous aurions pu dire nous-mêmes de la bravoure et de la noblesse d'idéal du 22e bataillon, il ne nous reste plus qu'à essayer de raconter, bien imparfaitement mais avec un grand désir de lui rendre justice, quelques-uns des épisodes les plus glorieux ou les plus intéressants de la belle carrière qu'a parcourue le 22e bataillon canadien-français pendant le cours de la grande guerre.
Qui a levé le 22e Bataillon et l'a conduit en France.]
L'appel a La Province De Quebec
LES Canadiens français s'étaient déjà enrôlés en bon nombre dans les rangs de la Première Division, mais on allait maintenant leur demander un plus grand effort encore. Au cours de l'automne de 1914 et avant le départ de la 1ère division pour la France, le colonel Gaudet se mit à faire du recrutement pour le 22ème bataillon, que l'on se proposait de verser dans la 23ème division de la 5ème brigade et qui devait se composer exclusivement de Canadiens français. L'appel aux armes retentit par toute la province de Québec, et des milliers de jeunes gens animés des plus chevaleresques instincts de la race accoururent aux bureaux de recrutement, prêts à tous les sacrifices pour défendre la patrie, la France et l'Empire.
Les cadres furent bientôt remplis et le bataillon, presque au complet, fut envoyé au camp de Saint-Jean pour y commencer son entraînement. De nouvelles recrues y arrivaient chaque jour, et ces jeunes gens robustes et à l'intelligence éveillée ne furent pas lents à se transformer en soldats alertes et disciplinés qui faisaient déjà la fierté de leurs officiers. L'entraînement se poursuivit durant tout l'hiver, les hommes prenant goût de plus en plus à la vie en commun, à la nourriture substantielle et appétissante, à la régularité d'habitudes et aux exercices militaires qui développaient les forces et la résistance de chacun. C'était le cas de dire que déjà "le moral des troupes" était excellent.
Vers le milieu de mars, quelques jours avant le départ pour le camp d'Amherst, Nouvelle-Ecosse, une imposante cérémonie religieuse rassembla le bataillon tout entier dans l'église du Saint-Sacrement, à Saint-Jean, qui avait été richement décorée pour la circonstance. Avant la bénédiction du Très-Saint-Sacrement, le chapelain du bataillon prononça au nom de tous la formule solennelle de consécration qui vouait le 22ème bataillon au Sacré-Coeur de Celui qui s'appelle aussi le Dieu des combats, puis il confia aux jeunes soldats leur drapeau, symbole émouvant de la patrie, du devoir et du sacrifice. Bien des yeux se mouillèrent en cette inoubliable cérémonie, des prières ardentes montèrent vers le ciel, et il n'était pas un de ces jeunes braves qui ne fît le voeu devant Dieu de remplir courageusement son devoir et de faire honneur à sa race et à son pays. On sait aujourd'hui que ces voeux n'étaient pas formulés en vain et avec quel noble courage ils ont été accomplis.
EN AVANT!
La première période d'entraînement se termina à Amherst, N.-E. vers le milieu de mai 1915, et le matin du 20, le 22ème défila fièrement par les rues de la petite ville, au milieu des manifestations sympathiques de la population, pour monter dans le convoi de chemin de fer qui devait l'emmener vers Halifax--et vers l'Angleterre. Le trajet d'Amherst à Halifax n'est pas long, et il n'était pas six heures du soir que le bataillon était déjà installé confortablement à bord du "Saxonia", qui se mit en marche aussitôt et sortit lentement du port d'Halifax aux accents du "O Canada" et salué par les acclamations de la foule massée sur les quais et sur la rive. Le coeur un peu serré, les jeunes soldats regardaient s'effacer les rives de ce Canada que tous ne reverraient pas, et peut-on les blâmer de quelques instants de profonde et grave émotion? Mais ce n'était qu'un nouvel aspect du sacrifice, ils en renouvelèrent l'acceptation en une fervente prière et retrouvèrent bientôt leur entrain, qui ne devait plus les quitter de toute la traversée. Celle-ci fut dépourvue d'incidents sérieux et s'acheva le 30 mai, date à laquelle on atteignit la côte anglaise, à Westenhangar. Le même soir, le bataillon se dirigeait à pied, par les routes anglaises bordées de haies parfumées de fleurs printanières, vers le camp de East Sandling où ils devaient terminer leur entraînement.
Le camp de Sandling est situé sur un plateau élevé entouré de jardins fleuris et de bosquets verdoyants. Dans ce décor éminemment pacifique les hommes se mirent pourtant sans retard à apprendre les dernières roueries du métier de la guerre: signaux, creusage de tranchées, exercice à la baïonnette, lancement de bombes et de grenades, simulacres d'assauts auxquels prenaient également part d'autres détachements de la 5ème brigade, rien ne manquait pour donner l'illusion de la "vraie guerre" et y accoutumer ceux qui devaient prochainement y prendre une part si glorieuse. Les hommes goûtaient pleinement cette vie d'activité et ne se tenaient plus de hâte de traverser la France; aussi donnaient-ils toute leur attention à leurs études et firent-ils des progrès rapides et soutenus, sous la direction d'instructeurs compétents ayant fait du service actif à la ligne de feu.
A plusieurs reprises pendant sa période d'entraînement, la 2ème division fut passée en revue par quelques-uns des chefs militaires et des hommes publics les plus distingués de l'Angleterre, y compris Sa Majesté le Roi. Ces personnages ne pouvaient manquer d'accorder une attention spéciale au bataillon Canadien français, et leur inspection se faisait encore plus précise en arrivant dans les rangs des nôtres; mais ceux-ci n'avaient rien à craindre et la fierté de leur race et les glorieux souvenirs de leurs ancêtres se faisaient sentir dans la correction de leur tenue et la précision martiale avec laquelle ils exécutèrent les différents mouvements de la parade. Les critiques les plus exigeants se déclarèrent enchantés d'eux, et l'on eut de plus en plus l'impression que l'on pouvait s'attendre à de grandes choses de la part des fils du vieux Québec.
Au mois de septembre la 5ème brigade atteignit la fin de son entraînement. Chacune de ses parties, régiments et bataillons, avait reçu depuis près d'une année toute la science et acquis toute l'endurance que l'on pouvait désirer et les hommes étaient maintenant familiers avec les armes les plus étranges de la guerre moderne: bombes, grenades à fusils, mitrailleuses, projecteurs de gaz, etc., etc., et l'on pouvait sans crainte les aligner à côté de leurs prédécesseurs en France. C'est à ce moment qu'on leur distribua l'équipement Webb, adopté par toute l'armée impériale. C'était un signe de départ prochain dont les hommes furent enchantés. En effet, le soir du 15 septembre, le 22ème et quelques autres bataillons de la 5ème brigade s'embarquaient pour Boulogne, où ils arrivèrent sans incident; et après un bref repos, un convoi de chemin de fer français les emmena vers Saint-Omer.