. . . . . . De rendre un corps aux éléments Masse commune, où l’homme, en expirant, rapporte Tout ce qu’en le créant la nature en emporte Si la terre, si l’eau, si l’air et si le feu Le formèrent aux mains du hasard ou de Dieu, Le vent, en dispersant ma poussière en sa course, Saura bien reporter chaque chose à sa source?
Était-ce toi qui parlais par la bouche du Sarrasin, et ta philosophie aboutissait-elle à cette conclusion matérialiste? Nous n’avons jamais discuté là-dessus, du temps que nous vivions côte à côte, et je crois bien que les spéculations métaphysiques ne t’ont jamais troublé. La Nature, dont tu étais une des forces, selon l’expression de Michelet, et la vie réelle suffisaient pleinement à tes puissantes facultés. Ton esprit, constamment au service de ton imagination inventive et féconde, éprise du fait et de l’action encore plus chez nos ancêtres que chez nos contemporains, n’avait nul souci de l’au-delà. A force de vivre avec les hommes des siècles écoulés, tu avais, pour ainsi dire, allongé ta vie en arrière; et tu t’en tenais à cette éternité positive, laissant aux savants, aux philosophes et aux religieux les controverses, d’ailleurs inutiles, sur le principe et la fin des choses. Une fois, dans les vers qui servent de préface à Antony, tu as émis un doute sur l’âme, mais c’était moins un hommage à ta raison qu’un sacrifice à la rime, et au scepticisme qui, purement littéraire à cette époque, cherche aujourd’hui à devenir scientifique.
Si l’éternité de l’âme est douteuse, la durée de l’humanité ne l’est pas, et il faut bien passer le temps. De là les discussions. Mais la vie individuelle est si courte et ce qui vient après est si long, qu’il est tout naturel que l’homme veuille savoir de quoi ce long temps sera rempli, et son instinct étant toujours de vouloir être plus heureux pendant l’heure qui s’avance qu’il ne l’a été pendant celle qui s’éloigne, il devait fatalement, en face de la Mort qui le dépouille de toutes ses petites joies et de toutes ses petites espérances, concevoir un état où il goûterait enfin une béatitude éternelle et complète. Aussi, en revient-il toujours à cette croyance sans garanties et reste-t-il sourd à toutes les propositions philosophiques qui pourraient l’en écarter sans lui rien donner de plus certain en échange.
Ton ardent amour du travail t’a constamment tenu en dehors de ces discussions desséchantes et stériles. Quand, par hasard, cet Infini, qui tourmentait Musset, sollicitait ta pensée, tu t’en remettais, et tout de suite, à la grande Harmonie qui préside aux mouvements de l’Univers et qui nous frappe de toutes parts. Qui a créé cet Univers? D’où vient-il? Où va-t-il? Tu ne t’en inquiétais pas. A quoi bon interroger ce qui ne répond jamais? L’Univers est, et nous sommes, voilà la certitude; il nous contient en lui et il est résumé en nous; rien ne peut plus nous dissocier; notre cause et notre destinée sont communes. La Puissance, quelque nom qu’on lui prête, qui a établi ces lois de l’Univers, où il n’y a pas une faute de composition ni de mise en œuvre, ne s’est pas plus trompée quand il s’est agi de l’homme que quand il s’est agi du reste, et si elle a fait la Mort, c’est que celle-ci est indispensable à son dessein et à sa conception des mondes. Il est impossible que cette Mort, commune à tous, et le seul fait certain de la vie, ne mène pas et ne serve pas à quelque chose de mieux dans l’évolution générale. Contentons-nous donc d’user de cette vie, en tâchant de la rendre aussi douce et utile que possible à ceux avec qui nous la supportons, et que la Mort fasse ensuite de nous ce qu’elle a reçu mission d’en faire.
Pourquoi toutes ces réflexions philosophiques à propos des Trois Mousquetaires qui étaient, encore moins que toi et moi, hantés par de pareilles idées et qui s’en tenaient, en ces matières, à cette formule qui simplifiait tout: «la religion du Roy»? Parce qu’il est impossible d’évoquer le souvenir de ceux qu’on a aimés sans faire surgir et tourbillonner, comme un essaim d’oiseaux de nuit s’envolant des ruines où l’on pénètre, toutes les questions qui font, pour ainsi dire, leur nid dans ce mot: «la Mort». Et il n’est pas nécessaire que le mort ait été, comme toi, un homme illustre pour susciter ces problèmes, il suffit qu’il ait été bon, et nul ne l’a été plus que toi. Et pourquoi, ne sachant où tu es maintenant, t’adressé-je cette lettre? Parce que, quand nous avons perdu ceux que nous aimons, s’ils ne sont plus où ils étaient, ils sont partout où nous sommes. C’est à ce qui est toujours en moi de celui qui fut mon père que j’adresse ce souvenir et cet hommage qui lui parviendront où il est, si, du moment qu’il a participé à la vie matérielle, il participe désormais à l’éternelle vie sous une autre forme. Ce qui est certain, c’est qu’il ne s’est pas écoulé un jour, depuis vingt-trois ans que nous sommes séparés, sans que j’aie pensé à ce grand ami que tant de voix du reste m’auraient rappelé si, par impossible, j’en avais perdu la mémoire. Et je veux aujourd’hui profiter de l’occasion qui m’est offerte par la publication magnifique d’un de ses chefs-d’œuvre pour tenir un engagement que j’ai pris vis-à-vis de cette mémoire à une heure solennelle.
C’était au mois de décembre 1870. Nous étions chez moi à Puits, près de Dieppe. Mon père était là depuis le mois d’août, épuisé par le travail, comme son grand aïeul Walter Scott, qu’il avait tant admiré et qui lui avait montré la voie où il devait le suivre et le rejoindre. Il passait les journées à regarder silencieusement l’Océan que les pâles lueurs du soleil d’hiver faisaient se confondre avec un ciel brumeux et gris, et dont la respiration bruyante et régulière l’empêchait d’entendre la marée humaine qui nous arrivait de l’Est. Quelles pensées flottaient entre lui et cet horizon blafard? Il souriait à tous ceux qui lui tenaient compagnie, et quand je lui demandais comment il se trouvait, il me répondait toujours: «Très bien». Avait-il, sans vouloir nous le dire et nous en inquiéter, le pressentiment de sa fin prochaine ou simplement un besoin de repos égal au labeur accompli, et la sensation de bien-être que ce repos lui causait suffisait-elle à ce puissant organisme maintenant détendu? Il ne souffrait pas; il n’avait plus aucune préoccupation; il se sentait aimé et ne souhaitait pas autre chose. Après une grande journée de semailles, assis près de l’âtre, il laissait le sommeil bien gagné l’envahir peu à peu.
Un jour, comme je le faisais tous les matins, j’insistais pour le décider à se lever, la seule chose qui lui fût pénible, mais qui était nécessaire pour combattre la faiblesse, un jour, le 4 décembre, il fixa sur moi ses grands yeux si doux, et du ton dont un enfant implorerait sa mère, il me dit: «Je t’en supplie, ne me force pas à me lever; je suis si bien là.» Je n’insistai plus et je m’assis sur son lit. Tout à coup, il devint pensif et son visage prit une expression de grand recueillement et de grande mélancolie. Dans ses yeux si caressants tout à l’heure je vis briller deux larmes. Je lui demandai ce qui l’attristait ainsi. Il me prit une main, me regarda bien en face et me dit d’une voix ferme: «Je te le dirai, si tu me promets de répondre à ma question, non pas avec la partialité d’un fils ou la complaisance d’un ami, mais avec la franchise d’un vaillant frère d’armes et l’autorité d’un bon juge.