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La mythologie du Rhin
Language: fr710 downloads on Project Gutenberg
Subjects
In: FR Contes·FR Illustrateurs·FR Littérature
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #56265.

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ÉPOQUE PRIMITIVE.--Premiers colons du Rhin.--Des savants à l’école.--De la langue sanscrite et du bas-breton.--UN DIEU FAINÉANT.--Divinités microscopiques.--CULTE DES ARBRES.--Des arbres de naissance et des arbres de mort.
Quoique né en Suisse, dans le pays des Grisons, quoique côtoyant ou traversant une partie de la France, et allant ensuite, après un long et magnifique parcours, s’absorber dans les nombreux canaux de la Hollande, le Rhin est un fleuve essentiellement allemand.
Dans les siècles les plus reculés, avant de planter des villes sur ses bords, toutes les peuplades germaniques y ont tour à tour planté leurs tentes, y ont abreuvé leurs troupeaux, y ont livré leurs interminables combats, sans que le cliquetis de leurs épées et le bruit de leurs trompes de guerre aient pu un instant attirer l’attention de l’impassible histoire, qui dormait alors de son plus profond sommeil.
Malgré son silence, qui devait se prolonger longtemps encore, on peut le supposer à coup sûr, le Rhin était déjà la grande voie de communication des peuples allemands entre eux, comme du reste de l’Europe avec l’Allemagne. Par le Rhin lui sont venus le commerce et la civilisation, mais aussi les invasions de toutes les espèces. Nous ne parlerons avec quelque détail que des invasions religieuses, les seules qui soient de notre sujet.
Dans les âges primitifs, le midi de l’Europe était seul habité; la partie nord ne présentait que des forêts inextricables, aussi vieilles que le monde, et où les pas de l’homme n’avaient pas encore tracé un premier sentier: sombres et froides solitudes sylvestres espacées de marécages, où les arbres se disputaient le terrain, les plus forts étouffant les plus faibles pour se faire une place au soleil; désert boisé parcouru seulement par des bandes d’animaux sauvages qui se poursuivaient et se dévoraient entre eux; ombrages séculaires où des volées d’oiseaux timides et palpitants cherchaient de vains refuges contre les troupes voraces des oiseaux de proie.
Ainsi, même en l’absence de l’homme, la guerre existait déjà, elle existait partout, dans ces régions où il était du destin de ce grand destructeur de s’en faire un jeu, une fête, une nécessité, une gloire!
Nul regard humain ne s’était ouvert sur les magnificences de ces contrées ignorées?
Puis, un jour, une peuplade de sauvages s’y établit avec ses troupeaux. Après elle, en vint une autre, plus guerrière, mieux armée, qui chassa les premiers occupants, et prit leur place, déjà défrichée.
Après celle-ci, une autre, puis une autre encore.
Il en fut de même pendant une longue série d’années et de siècles; et tous ces flots humains descendaient de l’extrême nord, marquant chacune de leurs étapes par de sanglantes batailles; et c’est ainsi que les vaincus, forcés, l’épée dans les reins, de faire une marche en avant, tour à tour pourchassés et pourchassant, allèrent peupler ces pays incultes et déserts, qui furent depuis la Belgique, les Gaules, l’Angleterre, la Bretagne, poursuivant leur course de plus en plus, du Rhin à la Méditerranée, s’épanouissant de droite à gauche, de l’est à l’ouest, franchissant les Pyrénées et les Alpes, pour s’emparer, dans leur fuite conquérante, de l’Ibérie d’un côté, et des plaines lombardes de l’autre.
Ces vaincus, ces vainqueurs, ces envahisseurs, ces envahis, ces premiers pionniers, ces premiers défricheurs d’un monde inconnu, étaient tous issus d’une même famille et ne portaient qu’un même nom, le nom de Celtes.
Mais d’où était sorti ce long chapelet de familles, de peuplades, de nations, s’égrenant ainsi, par jets successifs, sur la plus grande partie de notre continent? D’où venaient à l’Europe, naguère morne et silencieuse, ces flots de visiteurs inattendus, affluant tous des régions hyperboréennes? Quoi! à ces lointaines époques, les flancs glacés du pôle étaient-ils donc doués d’une si prodigieuse fécondité? répondez, hommes de la science!... La question est grave, peut-être même indiscrète; car sur ce point litigieux qui interroger? l’histoire? Elle n’existait pas; les monuments écrits ou sculptés? les anciens Celtes n’avaient songé à cultiver ni l’écriture ni la sculpture.
Devant ce mutisme universel que pouvaient nos savants? rien! si ce n’est de s’avouer impuissants, vaincus.... Eh bien, non! Des savants ne se résignent pas à de semblables aveux. A défaut d’autres monuments, les Celtes avaient laissé une langue, un jargon, encore en usage aujourd’hui dans quelques parties de l’ancienne Bretagne, ainsi que dans le pays de Galles, en Angleterre.
D’illustres académiciens, la plupart Allemands, n’hésitèrent pas à rentrer à l’école pour apprendre le bas-breton. De quel dévouement la science n’est-elle pas capable!
Après de longs travaux d’analyse et d’élimination pour séparer ce qui appartenait à la langue primitive de ce qui avait pu s’y ajouter depuis, nos érudits se trouvèrent face à face avec le sanscrit, idiome sacré des brahmes, idiome générateur de la vieille langue germanique, de la vieille langue celtique, par conséquent du bas-breton.
L’affaire était jugée, jugée scientifiquement et catégoriquement, sans appel. Les Celtes, nos ancêtres, étaient Indiens: nous descendons tous d’indiens émigrants, poussés sans doute par une puissante pression, soit politique soit religieuse, peut-être par de grandes famines périodiques, hors de cet immense et intarissable réservoir de peuples.
Au premier abord, la chose a pu nous étonner nous autres bourgeois, artistes, poëtes, romanciers ou dramaturges, assez généralement tous gens de petit savoir; mais les doctes ont prononcé; Bénarès et Quimper-Corentin ont fraternisé; les brahmes de Bénarès parlent le bas-breton, tout comme les Bas-Bretons de Quimper parlent le sanscrit. Nous avons une Bretagne indienne et une Inde bretonnante.
Aujourd’hui, grâce à la linguistique comparée, le rapprochement de deux syllabes de race différente constate l’alliance de deux peuples; l’hybridité vaut parenté.
Bienheureux sont les savants! A trois mille ans de distance ils peuvent converser avec les morts, et les morts n’ont pas de secrets pour eux. Un seul mot laissé par une nation disparue leur suffirait pour reconstruire l’histoire de cette nation.
Mais il me reste à leur adresser une autre question, bien plus importante pour moi. Quelles étaient les croyances religieuses de ces premiers habitants de l’Europe?...
M. Simon Pelloutier, pasteur de l’Église réformée de Berlin, d’origine française, et l’un des hommes qui ont le plus et le mieux étudié les religions primitives des Celtes, nous l’apprend. Ces peuples, avant l’arrivée des druides, adoraient, ou, plutôt, honoraient les astres, le soleil, la lune, les étoiles, sorte de sabéisme qui, cependant, n’excluait pas l’existence d’un dieu, créateur, mais non régulateur de toutes choses.
Ce dieu, bien imparfait, selon moi, engourdi, somnolent, inexplicable, sans forme définie, n’ayant ni des yeux pour voir, ni des oreilles pour entendre, était incapable de sentiments, de pitié ou de colère; les vœux et les prières des hommes ne pouvaient arriver jusqu’à lui. Invisible, intangible, incompréhensible, flottant dans l’espace, qu’il remplissait, qu’il animait sans y songer, tout-puissant quoiqu’inactif, faisant par son approche seule naître les îles et les continents, flamboyer les soleils et les étoiles, ce divin fainéant avait créé le monde sans daigner se donner la peine de le gouverner.
Le gouvernement des astres, à qui l’avait-il confié? M. Pelloutier lui-même ne l’a jamais bien su. Quant à celui de la terre, il en avait commis le soin à une foule innombrable de petites divinités subalternes, dieux et sous-dieux de très-petite espèce, sans formes comme lui, invisibles comme lui; mais plus que lui, actifs, remuants, doués de toute l’énergie qu’il n’avait pas voulu garder pour lui-même; et ils suppléaient par le nombre, par la force collective, à leur faiblesse individuelle, bien présumable, vu l’incroyable exiguïté de leur taille, qui permettait à un millier d’entre eux de s’abriter commodément sous la feuille d’un noisetier.
Aussi, aux différents départements qui leur étaient assignés présidaient-ils non par centaines, mais par myriades, par millions de myriades, faisant, sous leur impulsion, sous leur élan, bruire l’air dans toute son étendue, dirigeant le cours des ruisseaux et des fleuves, surveillant les terres et les forêts, pénétrant dans les profondeurs du sol à travers la moindre fissure, s’y frayant une sortie par le cratère des volcans, qui, dans ce temps, formaient une ceinture du Rhin au Taunus, y brillant un instant sous forme de pluie d’étincelles, ou se rabattant vers la plaine en colonnes de fumée noirâtre.
La physique d’alors avait établi ce principe incontestable: le mouvement ici-bas ne peut se produire que de deux façons, ou par la volonté des êtres animés, ou par le choc de ces petits dieux microscopiques.
Si les flots se gonflaient ou jaillissaient en cataractes, si le feuillage des bois s’agitait sous le vent, si la fleur se courbait sur sa tige, c’étaient ces dieux infimes, invisibles, toujours agissants, qui les forçaient à se mouvoir, qui provoquaient les éclaboussures de la cataracte, les tourbillons du vent à travers les arbres; eux, qui passaient sur la fleur, et la contraignaient de plier la tête; eux qui, rasant le sol avec rapidité, soulevaient la poussière du chemin; eux, qui déroulaient les cheveux de la jeune fille se rendant à la fontaine; qui faisaient vaciller sur son épaule la cruche de terre durcie au soleil; eux, qui crépitaient dans la flamme du foyer; eux encore qui mugissaient avec la tempête ou dans les éruptions de la montagne de feu.
En songeant à ce que devait être tout ce petit monde de dieux-moucherons, fendant l’air par essaims, allant, venant, luttant, virant de droite et de gauche, bourdonnant, tourbillonnant partout sur votre tête comme sous vos pieds (je demande pardon à leurs divinités de les comparer à d’humbles insectes, nés de la fange, et soumis comme nous aux infirmités et à la mort), mais ne songe-t-on pas involontairement à ces beaux vers de Lamartine, dans Jocelyn:
Chaque fois que nos yeux, pénétrant dans ces ombres, De la nuit des rameaux éclairaient les dais sombres, Nous trouvions sous ces lits de feuille où dort l’été, Des mystères d’amour et de fécondité. Chaque fois que nos pieds tombaient dans la verdure Les herbes nous montaient jusques à la ceinture, Des flots d’air embaumé se répandaient sur nous, Des nuages ailés partaient de nos genoux; Insectes, papillons, essaims nageants de mouches, Qui d’un éther vivant semblaient former les couches, Ils montaient en colonne, en tourbillon flottant, Comblaient l’air, nous cachaient l’un à l’autre un instant, Comme dans les chemins la vague de poussière Se lève sous les pas et retombe en arrière. Ils roulaient; et sur l’eau, sur les prés, sur le foin, Ces poussières de vie allaient tomber plus loin; Et chacune semblait, d’existence ravie, Épuiser le bonheur dans sa goutte de vie, Et l’air qu’ils animaient de leurs frémissements N’était que mélodie et que bourdonnements.
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