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Une rencontre: roman de deux touristes sur le Saint-Laurent et le Saguenay
Language: fr268 downloads on Project Gutenberg
Subjects
In: Adventure·Novels·Travel Writing
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #58532.

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The opening · free to read
Sur le gaillard d’avant du bateau à vapeur qui devait quitter Québec le mardi, à sept heures du matin, Mlle Kitty Ellison attendait le moment joyeux du départ, tranquillement assise, et sans manifester trop d’impatience; car, en réalité, si l’image du Saguenay n’eût brillé devant elle avec toutes ses promesses attrayantes, elle aurait trouvé le plus grand des bonheurs à contempler simplement le Saint-Laurent et Québec.
Le soleil versait une lumière chaude et dorée sur la haute-ville ceinturée de murs grisâtres, et sur le pavillon de la citadelle endormi le long de son mât, tout en lustrant d’un rayon plein de caresses les toits en fer-blanc de la basse-ville.
Au sud, à l’est et à l’ouest s’échelonnaient des monts à teinte violette et des plaines parsemées de maisons blanches, avec des effets d’ombres et de rayonnements humides à réjouir le cœur le plus morose.
En face, le fleuve berçait mille embarcations de toute sorte, et se perdait mystérieusement, dans le lointain, sous des couches de vapeurs argentées.
De légers souffles brumeux, ainsi que des flammes aériennes et incolores, s’élevaient de la surface de l’eau, dont les profondeurs mêmes semblaient tout imprégnées de lueurs chatoyantes.
Non loin, un gros navire noir levait son ancre en déployant ses voiles, et la voix des matelots arrivait douce et triste--et pourtant pleine d’un charme étrange--aux oreilles de la jeune fille pensive, dont le rêve suivait par anticipation le vaisseau dans sa course autour du globe, et revenait instantanément sur le pont du vapeur qui devait la conduire au Saguenay.
Elle était un peu penchée en avant, les mains tombantes sur ses genoux; et ses pensées vagabondes voltigeaient, suivant leur caprice, de souvenirs en espérances, autour d’une idée principale: la conscience d’être la plus heureuse des jeunes filles, favorisée au-delà de ses désirs et de son mérite.
Être partie, comme elle, pour une simple promenade d’une journée à Niagara, et avoir pu, grâce à la garde-robe d’une cousine, s’aventurer jusqu’à Montréal et Québec; être sur le point de voir le Saguenay, avec la perspective de revenir par Boston et New-York; c’était là, à ses yeux, plus qu’un simple mortel pût désirer; et, ainsi qu’elle l’avait écrit à ses cousines, elle aurait voulu faire partager son bonheur à toute la population d’Eriécreek.
Elle était bien reconnaissante au colonel Ellison et à Fanny pour toutes ces belles choses. Mais comme ceux-ci étaient en ce moment hors de vue, à la recherche de cabines, elle n’associait point leur pensée au plaisir que lui faisait éprouver cette scène matinale.
Elle regrettait plutôt l’absence d’une certaine jeune dame, leur compagne de voyage depuis Niagara, et à qui elle aurait voulu en ce moment communiquer ses impressions.
Cette personne était Mme Basil March. Et, bien que ce voyage fût son tour de noces, et qu’elle eût dû être plus absorbée par la présence de son mari, elle et Mlle Kitty s’étaient juré une amitié de sœurs, et promis de se revoir bientôt à Boston, chez Mme March elle-même.
En son absence, maintenant, Kitty songeait à l’amabilité de son amie, et se demandait si tous les habitants de Boston étaient réellement comme elle, affables, affectueux et charmants.
Dans sa lettre, elle avait prié ses cousines de dire à l’oncle Jack qu’il n’avait aucunement surfait le mérite de la population de Boston, à en juger par M. et Mme March, et que ceux-ci l’aideraient certainement à remplir ses instructions, aussitôt qu’elle serait arrivée dans cette ville.
Ces instructions sembleraient sans doute hétéroclites à qui ne saurait rien de plus concernant cet oncle Jack. Mais elles paraîtront certainement plus naturelles quand nous connaîtrons un peu mieux le personnage en question.
La famille Ellison, originaire de la Virginie occidentale, était venue se fixer dans le nord-ouest de l’Etat de New-York, le docteur Ellison--que Kitty appelait sans façon l’oncle Jack--étant trop abolitioniste pour vivre avec sûreté pour lui-même et tranquillité pour ses voisins dans un Etat où florissait l’esclavage.
Dans sa nouvelle demeure, le docteur avait vu grandir trois garçons et deux filles, auxquels, plus tard, était venue se joindre Kitty, l’unique enfant d’un frère, établi d’abord dans l’Illinois, et puis--grâce à la déveine ordinaire aux journalistes de la campagne--au Kansas, où, comme membre du Free State Party (parti de l’affranchissement) il était tombé mortellement frappé dans une bagarre de frontière.
La mère était morte quelque temps après, et le cœur du docteur Ellison s’était incliné avec tendresse sur le berceau de l’orpheline.
Elle lui était plus que chère, elle lui était sacrée comme l’enfant d’un martyr de la plus sainte des causes; et toute la famille l’entoura de son amour.
L’un des garçons l’avait ramenée toute petite du Kansas; et elle avait grandi au milieu d’eux comme leur plus jeune sœur.
Pourtant le docteur, ne voulant pas, par un tendre scrupule, usurper, dans la pensée de l’enfant, une place qui ne lui appartenait pas, ne lui avait point permis de l’appeler son père. Et pour obéir à la règle qu’elle imposa bientôt à leur affection, tous les membres de la famille finirent par l’appeler comme elle, l’oncle Jack.
Cependant la famille Ellison, tout en chérissant la petite, ne la gâtait pas inutilement,--pas plus le docteur que ses fils plus âgés, qu’elle appelait les garçons, et que ses cousines, qu’elle appelait les filles, bien qu’elles fussent déjà de grandes personnes à son arrivée dans la maison.
L’oncle en avait fait sa favorite, et c’était sa meilleure amie. Elle l’accompagnait si souvent dans ses visites professionnelles, qu’elle devint bientôt, aux yeux des gens, une partie aussi intégrante de l’équipage du docteur que son cheval lui-même.
Il l’instruisait dans les idées extrêmes, tempérées de bonne humeur, qui formaient le fond de son caractère et celui de sa famille.
Tous aimaient Kitty, et jouaient avec elle, mais aussi la plaisantaient à l’occasion. Ils trouvaient moyen de s’amuser même des sujets sur lesquels leur père n’entendaient pas badinage.
Il n’y avait pas jusqu’à la cause de l’affranchissement qui ne fût parfois présentée sous un aspect comique. Ils avaient plus d’une fois affronté le danger et souffert au service de cette cause, mais nul des adversaires de celle-ci ne s’était plus qu’eux amusé aux dépens du fétiche.
Leur maison était l’un des principaux refuges des fugitifs noirs; et à chaque instant ils en aidaient quelques-uns à franchir la frontière. Mais les garçons revenaient rarement du Canada sans avoir un recueil d’aventures à tenir toute la famille en hilarité durant une semaine.
Le côté plaisant de leurs protégés était pour eux un sujet d’études particulières, et plus d’un de ces derniers resta vivant dans les souvenirs de la famille, par quelque trait grotesque de caractère ou de physique.
Ils avaient entre eux des sobriquets assez irrévérencieux pour chacun de ces orateurs abolitionistes trop sérieux, qui ne manquaient jamais de loger chez le docteur, dans leurs tournées. Et ces “frères et sœurs,” comme on les appelait, payaient par tout ce qu’il y avait de risible en eux, les faveurs substantielles qu’ils savaient se faire accorder.
Kitty, ayant les mêmes dispositions naturelles, commença dès l’enfance à prendre part à ces innocentes représailles, et à envisager la vie à travers le même prisme de gaieté.
Cependant elle se rappelait un certain visiteur abolitioniste sur qui personne n’avait jamais osé plaisanter, mais que tout le monde, au contraire, traitait avec déférence et respect.
C’était un vieillard au front haut, étroit et orné d’une touffe de cheveux gris, rude et épaisse, qui la regardait par-dessous ses sourcils en broussailles avec une flamme bleue dans le regard, qui l’avait prise un soir sur ses genoux, et lui avait chanté: Sonnez, trompettes, sonnez!
L’oncle et lui avaient parlé d’un certain endroit mystérieux et très-éloigné, qu’ils appelaient Boston, en tels termes que l’imagination de l’enfant se représenta ce lieu, comme étant à bien peu de chose près, aussi sacré que Jérusalem, et comme la patrie de tout ce qu’il y avait d’hommes nobles et bons, en dehors de la Palestine.
Le fait est que Boston avait toujours été le faible du docteur Ellison.
Au début du grand mouvement anti-esclavagiste, il avait échangé des lettres--correspondu, suivant son expression--avec John Quincy Adams, au sujet du meurtre de Lovejoy. Puis il avait rencontré plusieurs Bostoniens à la convention du Sol Libre, tenue à Buffalo, en 1848.
--Un peu formalistes, un peu réservés, disait il, mais d’excellents hommes polis, et certainement de principes irréprochables.
Cela faisait rire les garçons et les filles, à mesure qu’ils vieillissaient, et souvent provoquait chez eux certaines parodies, fort chargées, de ces formalités bostoniennes à l’adresse de leur père.
Les années s’écoulèrent.
Les garçons partirent pour l’Ouest; et lorsque la guerre de Sécession se déclara, ils prirent du service dans les régiments de l’Iowa et du Wisconsin.
Un beau jour, la proclamation du Président, affranchissant les esclaves, arriva à Eriécreek.
Dick et Bob s’y trouvaient en congé d’absence.
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