Storieta
Sign up

The opening · free to read

Deuxième Partie

Lecteur bénévole.

En arrivant à Paris, il me faut faire grands efforts pour ne pas tomber dans quelques personnalités. Ce n'est pas que je n'aime beaucoup la satire, mais en fixant l'œil du lecteur sur la figure grotesque de quelque ministre, le cœur de ce lecteur fait banqueroute à l'intérêt que je veux lui inspirer pour les autres personnages.

Cette chose si amusante: la satire personnelle, ne convient donc point, par malheur, à la narration de l'histoire.

Les personnalités sont charmantes quand elles sont vraies et point exagérées, et c'est une tentation que ce que nous voyons depuis vingt ans est bien fait pour nous ôter.

«Quelle duperie, dit Montesquieu, que de calomnier l'inquisition!»

Il eût dit de nos jours: «Comment ajouter à l'amour de l'argent, à la crainte de perdre sa place, et an désir de tout faire pour deviner la fantaisie du maître, qui font l'âme de tous les discours hypocrites, de tout ce qui mange plus de 50.000 francs au budget?»

Je professe qu'au-dessus de 50.000 francs la vie privée doit cesser d'être murée.

Mais la satire de cet heureux du budget n'entre point dans mon plan. Le vinaigre est en lui-même une chose excellente, mais mélangé avec une crème, il gâte tout.

J'ai donc fait tout ce que j'ai pu pour que vous ne puissiez reconnaître, ô lecteur bénévole, un ministre de ces derniers temps qui voulut jouer un mauvais tour à Leuwen.

Quel plaisir auriez-vous à voir en détail que ce ministre était voleur, insolent, de peur de perdre sa place, et ne se permettait pas un mot qui ne fut une fausseté? Comme rien d'un peu élevé n'est jamais entré dans son âme, la vue seulement de cette âme vous donnerait du dégoût, ô lecteur bénévole, et bien plus encore si j'avais le malheur de vous faire deviner les traits doucereux et ignobles qui recouvraient cette âme plate.

C'est bien assez de voir ces gens-là quand on va les solliciter le matin.

«Non raziona di loro, ma guarda e passa.»

H. B.

Ainsi, établi dans un fauteuil admirable, devant un bon feu, parlait M. Leuwen père à Lucien, son fils et notre héros. Le cabinet où avait lieu la conférence entre le père et le fils, venait d'être arrangé avec le plus grand luxe sur les dessins de M. Leuwen lui-même. Il avait placé dans ce nouvel ameublement les trois ou quatre bonnes gravures qui avaient paru dans l'année, en France et en Italie, et un admirable tableau de l'École romaine, dont il venait de faire l'acquisition. La cheminée de marbre blanc contre laquelle s'appuyait Lucien avait été sculptée dans l'atelier de T..., et la glace de huit pieds de haut sur six de large, placée au-dessus, avait figuré dans l'exposition de 1834 comme absolument sans défaut.

Il y avait loin de là au misérable salon dans lequel, à Nancy, Lucien promenait ses inquiétudes. En dépit de sa douleur profonde, la partie parisienne et vaniteuse de son âme était sensible à cette différence. Il n'était plus dans des pays barbares; il se trouvait de nouveau au sein de sa patrie.

«--Mon ami, dit M. Leuwen père, le thermomètre monte trop vite; faites-moi le plaisir de pousser le bouton de ce ventilateur numéro 2..., là..., derrière la cheminée...; fort bien. Donc, je ne prétends nullement abuser de mon titre pour abréger votre liberté. Faites absolument ce qui vous conviendra.»

Lucien, devant la cheminée, avait l'air sombre, agité, tragique; l'air, en un mot, que nous devrions trouver à un jeune premier de tragédie malheureux par l'amour. Il cherchait avec un effort pénible à quitter cet air farouche, pour prendre l'apparence du respect et de l'amour filial le plus sincère, sentiments très vivants dans son cœur.

Mais l'horreur de sa situation, depuis la dernière soirée passée à Nancy, lui avait ôté l'emploi de sa physionomie.

«--Votre mère prétend, continua M. Leuwen, que vous ne voulez plus retourner à Nancy. Ne retournez pas en province; à Dieu ne plaise que je m'érige en tyran. Pourquoi ne feriez-vous pas des folies, et même des sottises? Il y en a une pourtant, mais une seule, à laquelle je ne consentirai pas, parce qu'elle a des suites: c'est le mariage. Mais vous avez la ressource des sommations respectueuses..., et, pour cela, je ne me brouillerai pas avec vous. Nous plaiderons, mon ami, en dînant ensemble.

«--Mais, mon père, répondit Lucien comme revenant de bien loin, il n'est nullement question de mariage.

«--Eh bien, si vous ne songez pas au mariage, moi j'y songerai. Réfléchissez à ceci: je puis vous marier à une fille riche et pas plus sotte qu'une pauvre, car il est fort possible qu'après moi vous ne soyez pas riche. Ce peuple-ci est si fou, qu'avec une épaulette, une fortune bornée est très supportable pour l'amour-propre. La pauvreté n'est que la pauvreté, ce n'est pas grand'chose; il n'y a pas le mépris. Mais tu croiras ces choses-là, dit M. Leuwen en changeant de ton, quand tu les auras vues toi-même... Je dois te sembler un radoteur. Donc, brave sous-lieutenant, vous ne voulez plus de l'état militaire?

«--Puisque vous êtes si bon que de raisonner avec moi, au lieu de commander, non, je ne veux plus de l'état militaire en temps de paix, c'est-à-dire passer ma soirée à jouer au billard et à m'enivrer au café, et encore avec défense de prendre, sur la table de marbre mal essuyée, d'autre journal que le Journal de Paris.

«Dès que nous sommes trois officiers à nous promener ensemble, un au moins peut passer pour espion dans l'esprit des deux autres.

«Le colonel, autrefois intrépide soldat, s'est transformé, sous la baguette du juste-milieu, en commissaire de police.»

M. Leuwen père sourit comme malgré lui.

Lucien comprit et ajouta avec empressement:

«--Je ne prétends point tromper un homme aussi clairvoyant; je ne l'ai jamais prétendu, croyez-le bien, mon père. Mais enfin il fallait bien commencer mon conte par un bout.

«Ce n'est donc point pour des motifs raisonnables que, si vous le permettez, je quitterai l'état militaire, mais cependant c'est une démarche raisonnable. Je sais donner un coup de lance et commander à cinquante hommes qui donnent des coups de lance; je sais vivre convenablement avec trente-cinq camarades, dont cinq ou six font des rapports de police. Je sais donc le métier. Si la guerre survient, mais une vraie guerre, dans laquelle le général en chef ne trahisse pas son armée, je demanderai la permission de faire une campagne ou deux. La guerre, suivant moi, ne peut pas durer davantage, si le général en chef ressemble un peu à Washington. Si ce n'est qu'un pillard habile et brave, comme..., je me retirerai une seconde fois.

«--Ah! c'est là votre politique, reprit son père avec ironie. Diable! c'est de la haute vertu! Mais la politique, c'est bien long! Que voulez-vous, pour vous, personnellement?

«--Vivre à Paris ou faire de grands voyages: l'Amérique, la Chine.

«--Vu mon âge et celui de votre mère, tenons-nous-en à Paris. Si j'étais l'enchanteur Merlin et que vous n'eussiez qu'un mot à dire pour arranger le matériel de votre destinée, que demanderiez-vous? Voudriez-vous être commis dans mon comptoir, ou employé dans le bureau particulier d'un ministre qui va se trouver en possession d'une grande influence sur la destinée de la France? M. de Vaize, en un mot. Demain, il peut être ministre de l'Intérieur.

«--M. de Vaize! ce pair de France qui a tant de goût pour l'administration, ce grand travailleur?

«--Précisément! répondit M. Leuwen en riant et admirant la haute vertu des intentions et la bêtise des perceptions de son fils.

«--Je n'aime pas assez l'argent pour entrer au comptoir.

«--Mais si après moi vous êtes pauvre?

«--Du moins à la dépense que j'ai faite à Nancy, maintenant je suis riche; et pourquoi cela ne durerait-il pas bien longtemps?

«--Parce que 65 n'est pas égal à 24.

«--Mais cette différence...»

La voix de Lucien s'attendrissait.

«--Pas de phrases, monsieur, je vous rappelle à l'ordre. La politique et le sentiment nous écartent également de l'objet à l'ordre du jour:

The book keeps going

Keep reading, and see it illustrated

Reading is free forever. Sign up and watch scenes appear while you read.

Illustrated scene from Pride and PrejudiceIllustrated scene from Alice's Adventures in WonderlandIllustrated scene from The Adventures of Sherlock Holmes

Scenes Storieta drew for other classics.

New illustrated classics

A new classic, drawn, in your inbox.

Once or twice a month: the latest books to get full character casts, scene art, and free comic editions. No account needed.