Storieta
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On verra, en parcourant les pages qui suivent, à quel degré Mrs. Trollope est britannique, et c’est ce qui rend à tout moment ses mémoires infiniment réjouissants pour nous. Qu’on lise, par exemple, le chapitre où la décente lady traite de ce qu’il y a de choquant pour la pudeur et la «délicatesse» anglaises dans les manières et les libres propos à la parisienne,--ou bien le chapitre, où cette fille de clergyman explique comment «le clergé d’Angleterre, ses respectables épouses et ses filles si bien élevées», fréquente à Londres la «société» et quels heureux effets cela produit sur la vertu mondaine. Avec quelle conviction ne déplore-t-elle pas chez nous les progrès de «l’indecorum»! De quel sérieux elle proteste à ses compatriotes que les «sociétés» où elle a eu l’honneur d’être admise n’ont rien offert à ses observations personnelles qui autorisât la plus légère attaque contre les mœurs du monde parisien! Et tout cela est, certes, éminemment comique,--mais ce qui est touchant, c’est de voir combien cette lady est séduite et charmée par la simplicité, la gaieté spirituelle, la cordialité et ce qu’elle nomme elle-même «l’effervescence» françaises.

En 1835, notre pays n’était pas aussi infecté d’anglomanie qu’aujourd’hui. Il y avait encore chez nous de cette bonne grâce sans cérémonie qui, avant la Révolution, donnait à la vie cette douceur dont parlait M. de Talleyrand: «Dans aucun lieu de l’univers, il n’est plus aisé d’entrer en conversation avec un étranger qu’à Paris», constate Mrs. Trollope, tout de même que l’avait fait, au siècle précédent, le voyageur sentimental de Sterne. En 1835, les gens du monde eux-mêmes gardaient encore l’horreur française pour la roideur et la contrainte. Ils étaient allègres sans aucun remords.

«J’ai vu--déclare notre lady--des hommes et aussi des femmes à cheveux gris, assez ridés pour être non moins graves qu’un vénérable juge au tribunal, mais je n’en ai jamais vu qui ne semblassent prêts à sauter, danser, valser et faire l’amour.»

Certes, il n’est plus guère de différence aujourd’hui entre les gentlemen gourmés de Londres et de Paris. Mais nos dandys Louis-Philippe n’arrivaient encore qu’à grand’peine à ce «flegme britannique» qu’ils admiraient si fort. Ils échappaient mal à la vivacité nationale; en cas de brouille, par exemple, il leur était malaisé de renoncer au plaisir d’échanger des mots cruels, et ils réussissaient rarement à s’ignorer tout à fait, comme ils font en Angleterre. Les relations mondaines aussi gardaient beaucoup de la familiarité d’autrefois:

«J’ai vu une comtesse de la plus vieille et de la meilleure noblesse recevoir les visiteurs à la porte extérieure de son appartement avec autant de grâce et d’élégance que si une triple chaîne de grands laquais portant sa livrée avaient passé les noms des arrivants du vestibule au salon», note Mrs. Trollope avec étonnement; «et ce n’était pas le manque de richesse,--ajoute-t-elle,--seulement, cocher, laquais, suivante et tout ce qui s’ensuit, la comtesse les avait envoyés en course.»

A cette simplicité qui lui paraît admirable, et qui l’est en effet, la bonne dame oppose la pompe, l’ostentation et la raide étiquette qui régissent les relations sociales dans son pays. Et cent fois, elle revient ainsi sur le plaisir de ces réunions quotidiennes, sans parade, qu’ignorent ses compatriotes, sur le ton enjoué et familier de la conversation et sur la bonhomie spirituelle des Parisiens.

«Ce peuple mérite réellement des fêtes--ne peut-elle s’empêcher de s’écrier;--il se réjouit si cordialement, et en même temps si paisiblement!» Dans son enthousiasme, elle vante même la tempérance populaire et jusqu’à la politesse des marchandes de friture.

Un autre jour, pour se rendre de Versailles aux «grandes eaux» de Saint-Cloud, elle monte avec ses compagnons dans un de ces véhicules à cinq ou six chevaux que l’on nomme aujourd’hui tapissières: les voyageurs s’y entassent, ce qui n’empêche pas que les cochers ne prétendent à faire entrer toujours de nouveaux clients dans leurs voitures: «Rien ne pouvait égaler la joie de la foule à la vue des efforts que faisait le conducteur pour remplir les vides», note la bonne lady. Quand elle arrive à Saint-Cloud avec les milliers de personnes qui viennent comme elle de Versailles, déjà les «grandes eaux» ont cessé; «néanmoins, tout le monde parut aussi gai et content que si le spectacle n’eût pas manqué». Et l’un des traits caractéristiques du public de chez nous, c’est peut-être encore cette patience gouailleuse.

Mais c’est au jardin des Tuileries que Mrs. Trollope se sent le plus touchée par le goût français. La disposition même de ces charmants jardins, leurs arbres taillés, leurs orangers en caisse, leurs massifs de fleurs réguliers, tout cela l’enchante mieux, avoue-t-elle, qu’un parc à l’anglaise, mais moins encore que le public qui y fréquente. Certes, elle déplore que, depuis la révolution de Juillet, on y laisse pénétrer tous ceux qui se présentent; auparavant, les factionnaires ne permettaient d’entrer qu’aux promeneurs bien vêtus, et Mrs. Trollope trouvait cela bien plus conforme au «decorum» vraiment. Pourtant, elle ne cesse de chanter l’agrément qu’on y goûte, et elle passe ses dimanches à observer la foule railleuse et gaie qui s’y presse et où font sensation les républicains par les détails symboliques de leur mise, comme les dandys par la noirceur invariable de leur chevelure et de leurs favoris, mais surtout les polytechniciens par cette ressemblance avec Napoléon, leur héros, à laquelle ils s’exercent et, paraît-il, arrivent tous.

Enfin, que ce soit aux Tuileries ou dans les salons à l’heure des visites, à Tortoni, sur le boulevard des Italiens, dans les restaurants à 40 sous du Palais-Royal ou chez Mᵐᵉ Récamier, Mrs. Trollope célèbre la grâce inimitable des Parisiennes. «S’il arrive que l’on rencontre une femme habillée ridiculement, ce qui est très rare, il y a cinq chances contre une pour que ce ne soit pas une Française», dit-elle; et elle tente d’expliquer cette «élégance simple et parfaite», qui ne s’obtient que dans «le seul pays du monde où l’on sache repasser», c’est-à-dire à Paris, et qui désespère les étrangères.

«C’est en vain que toutes les femmes de la terre viennent en foule à ce marché d’élégance, chacune portant assez d’argent dans sa poche pour se vêtir de la tête aux pieds avec tout ce qui se trouvera de mieux et de plus riche: quand elle aura acheté et mis comme il convient toute chose exactement de la façon qu’on lui aura prescrite, elle entendra, dans la première boutique où elle entrera, une grisette murmurer à une autre derrière le comptoir: «--Voyez ce que désire cette dame anglaise», et cela (pauvre chère dame!) avant quelle ait pu prononcer un seul mot capable de la trahir...»

Et c’est parce qu’elle a senti de la sorte le charme des Parisiennes et le goût dont la moindre marchande ambulante compose ses bouquets de deux sous ou noue les cerises qu’elle débite aux gamins dans la rue, que l’on pourra excuser cette Mrs. Trollope, si même elle ne s’est pas toujours doutée de l’impertinence qu’il y avait à placer (comme elle l’a souvent fait) au-dessus de notre France son Angleterre. Elle savait bien notre langue, à en juger par les phrases «parisiennes» dont elle parsème son texte--nous les avons imprimées en italiques--et où l’on ne relève que rarement des tournures un peu trop anglaises dans le genre de: «Mais c’est un siècle depuis que je vous ai vu!» Grâce à cet usage qu’elle avait du français, Mrs. Trollope put utiliser les lettres de recommandation dont elle avait eu soin de se munir abondamment et qui lui assurèrent l’entrée de cette société parisienne qu’elle trouve si agréable.

Malheureusement, elle ne nous nomme guère les personnes qu’elle y rencontra. Parmi les femmes du monde, elle cite en passant Mᵐᵉ Benjamin Constant; ailleurs, elle conte comment elle connut Mᵐᵉ Récamier chez qui elle causa avec Chateaubriand et entendit une lecture des Mémoires d’outre-tombe. C’est dommage: on eût aimé à savoir quelle était cette «dame métaphysicienne», notamment, qui lui tint des propos si abscons à une soirée dansante, ou cette aimable personne qui désirait tant d’avoir des éclaircissements sur «la manière de faire l’amour à l’anglaise», et toutes les maîtresses des «maisons où elle était reçue», dont elle dessine, sans les nommer, des croquis amusants. Et l’on aurait voulu aussi qu’elle citât plus souvent les noms des hommes notoires qu’il lui fut donné d’approcher, comme Lamennais, dont elle a peint un bon portrait, ou comme Chateaubriand. Mais en 1835, on n’entendait pas le reportage à la manière d’aujourd’hui. Aussi bien, nous pouvons nous consoler de la discrétion de Mrs. Trollope, car l’intérêt de sa correspondance est moins encore dans les portraits qu’elle y trace que dans les observations sur les mœurs qu’elle y fait; et parce que l’on trouve beaucoup plus souvent, dans les autres mémoires du temps, les croquis des personnages en vue que des remarques comme les siennes sur le déplaisir qu’il y a chez nous à rester jeune fille, et la honte que sentent de leur triste état les vieilles demoiselles.

On trouvera au chapitre XXXIX un tableau enchanteur du boulevard des Italiens, de ses bouquetières, de ses dandys, de ses promeneuses et du glacier Tortoni. Au chapitre XXXI, Mrs. Trollope peint les illustres galeries du Palais-Royal, dont la vogue commençait à céder à celle du boulevard, et conte avec émotion comment elle fut dîner là dans un restaurant à 40 sous où la cuisine lui sembla incomparable. Ailleurs, elle célèbre le Luxembourg, le concert Musard, les Champs-Elysées, ou bien elle fait un chaleureux récit d’un pique-nique à Montmorency. Mais elle est sévère pour nos rues.

En 1835, déjà la «voirie» parisienne était déplorable. Nos pères connaissaient très peu les égouts, à peine les trottoirs, et point du tout l’invention récente de M. Mac-Adam. La nuit, il leur fallait chercher leur chemin à tâtons sous le lumignon jaune des réverbères à huile, alors qu’à Londres le gaz brillait presque partout. Le jour, ils se voyaient arrêtés à chaque pas par un encombrement, salis par quelque vieille cardant des matelas devant sa porte, ou forcés, pour éviter quelque chaudronnier ambulant, de se crotter dans le ruisseau qui coulait au centre de la chaussée mal pavée.

C’est que les Parisiens, contrairement aux Anglais, aimaient le luxe et ignoraient le confortable. La moindre petite bourgeoise de chez nous possédait assez de choses luxueuses pour faire pâlir d’envie une grande dame britannique, s’il en faut croire Mrs. Trollope. En revanche, elle n’avait pas d’eau à volonté, car l’eau ne montait guère dans ces grands immeubles à appartements que les Parisiens préféraient aux maisonnettes à la mode de Londres, et les canalisations n’existaient point. C’était le porteur d’eau qui procurait ce qu’il fallait de seaux pour la cuisine, la toilette et le ménage; d’où Mrs. Trollope conçoit certains doutes sur la perfection du ménage et de la toilette qui ne sont peut-être point absolument injustifiés, et qui expliqueraient assez bien ce que ses compatriotes appelaient alors, parait-il, «l’odeur du continent»; mais elle a réellement tort de se demander ensuite si le «raffinement» de son pays sur ce point n’indique pas que l’Angleterre va tomber incessamment dans la décadence de la Grèce et de Rome.

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