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Le monde tel qu'il sera
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Les voyez-vous, accoudés à leur fenêtre de mansarde, au milieu des giroflées en fleurs et du gazouillement des oiseaux nichés sous les tuiles? La main de Marthe est posée sur l'épaule de Maurice, et tous deux regardent au-dessous d'eux, vers l'abîme sombre. Dans l'abîme apparaît d'abord l'azur étoilé du ciel, puis, plus bas, les ténèbres lumineuses de Paris. Maurice contemple Paris, Marthe ne voit que le ciel!
Mais après avoir erré d'étoile en étoile, son regard fatigué se repose sur Maurice, sa main s'appuie plus tendrement sur l'épaule qui la soutient, sa bouche s'approche et murmure dans un baiser:
«A quoi penses-tu?»
Perpétuelle question de ceux qui s'aiment; appel inquiet des âmes qui se cherchent sans se voir, et qui, comme des soeurs égarées dans la nuit, s'interrogent à chaque pas!
Maurice se retourna, et ces deux visages, sur lesquels souriaient le bonheur et la jeunesse, se contemplèrent longtemps.
Bien qu'il fût jeune et amoureux, Maurice n'appartenait point à la phalange des hommes de fantaisie qui se sont eux-mêmes décorés du nom de charmants égoïstes. Maurice (il faut bien l'avouer!) était un de ces esprits singuliers qui prennent plus d'intérêt aux destinées du genre humain qu'aux bals de l'Opéra. Tourmenté par la vue de tant de douleurs sans consolation, de tant de misères sans espoir, il en était venu à rêver le bonheur des hommes, comme si la chose en eût valu la peine, et à chercher par quel moyen il pourrait s'accomplir, bien qu'il n'eût reçu pour cela aucune mission du gouvernement.
Il se mit, en conséquence, à étudier les oeuvres de ceux qui s'étaient posés comme les penseurs sérieux et comme les sages du temps. Les premiers auxquels il s'adressa furent les philosophes. Ils lui expliquèrent dogmatiquement, au moyen de formules qui avaient tout l'agrément de l'algèbre sans en avoir la précision, ce que c'était que le relatif et l'absolu, le moi et le non-moi, le causal et le phénoménal!... Quant au reste, ils n'y avaient point songé! La philosophie ne s'occupait que des grands principes, c'est-à-dire de ceux qui ne vous rendent ni plus heureux ni meilleurs!
Maurice, peu satisfait, s'adressa aux publicistes, aux historiens, aux légistes. Ils lui analysèrent, tour à tour, les différentes constitutions, et lui commentèrent les différents codes! Mais, sous toutes ces constitutions, le plus grand nombre mourait de faim, pendant que le plus petit mourait d'indigestion; tous les codes étaient des mers trompeuses, où périssaient les pauvres barques de contrebandiers, tandis que les gros corsaires y voguaient à pleines voiles!... Ce n'était point encore là ce que cherchait Maurice; il eut recours aux statisticiens et aux économistes.
Ceux-ci, qui s'étaient sérieusement occupés de la question, le promenèrent six mois à travers leurs colonnades de chiffres, puis finirent par lui déclarer que tout était comme tout pouvait être, et qu'il n'y avait qu'à laisser faire et qu'à laisser passer!...
Il se trouvait donc précisément aussi avancé qu'avant d'avoir rien lu.
En désespoir de cause, il fallut en venir aux fous dont parle Béranger.
Maurice étudia les socialistes: Robert Owen, Saint-Simon, Fourier, Swedenborg! A les entendre, chacun d'eux possédait la contre-partie de la boîte de Pandore; il suffisait de l'ouvrir pour que toutes les joies prissent leur volée parmi les hommes; le désespoir seul devait rester au fond! Maurice soupesa l'une après l'autre les boîtes magiques, souleva les couvercles, regarda au-dessous!... Il lui semblait bien apercevoir du bon dans chacune, mais non sans beaucoup de mélange: le froment était mêlé à l'ivraie, et, avant d'en faire une saine nourriture, il restait encore à vanner et à moudre pour longtemps. Ne pouvant tout rejeter ni tout accepter, il demeura donc à cheval sur une demi-douzaine de systèmes contradictoires; position peu commode, que M. Cousin a baptisée d'un nom grec pour lui donner un air philosophique.
Cependant toutes ces études avaient fortifié sa foi dans l'avenir, cette terre promise de ceux qui ne peuvent voir clair dans le présent. Il croyait au progrès indéfini du genre humain, aussi ardemment qu'un provincial reçu gens de lettres croit à ses destinées littéraires. Les fascinantes influences de la lune de miel elle-même n'avaient rien changé à ces préoccupations, car Marthe s'y était associée, et ce qui eût pu devenir entre eux un mur de séparation s'était ainsi transformé en anneau d'alliance. Réunies dans une même espérance, leurs deux âmes formaient un foyer commun, dont les doux rayonnements s'épandaient sur tous. Ils s'aimaient dans l'humanité, comme les époux chrétiens s'aiment en Dieu... quand ils s'aiment!
Le lecteur voudra bien observer que, ces explications indispensables étant ce que les grammairiens appellent une proposition incidente, nous fermerons ici la parenthèse pour reprendre le fil de notre récit.
Ainsi que nous l'avons dit, Maurice s'était retourné à la question adressée par Marthe, et tous deux se regardèrent quelque temps sans rien dire, comme on se regarde, à la lueur des étoiles, quand on habite ensemble une mansarde, à vingt ans!
Cependant, après un long silence, qui fut aussi un long baiser, la jeune femme répéta de nouveau sa question:
«A quoi penses-tu?»
Le jeune homme l'enlaça d'un de ses bras.
«J'ai d'abord pensé à toi, répliqua-t-il; puis, ému par cette pensée, mon coeur s'est ouvert, agrandi; j'ai été saisi d'une sollicitude attendrie pour ce monde au milieu duquel nous nous aimons, et je me suis demandé ce qu'il deviendrait dans l'avenir.
--Rappelle-toi la maison où nous nous sommes connus, dit Marthe: il y avait des enfants qui venaient de naître, des jeunes filles qui entraient dans la vie, de grands parents tout près d'en sortir!... N'est-ce point là l'avenir du monde, comme son présent et son passé?
--Pour les individus, mais non pour les sociétés, fit observer Maurice. Outre la vie, qui se transmet toujours pareille, il y a l'esprit, qui varie. Les hommes sont des pierres animées dont chaque siècle construit un édifice différent, selon ses lumières ou ses désirs. Jusqu'à présent l'édifice n'a été qu'une ajoupa de sauvages, une tente de guerriers, ou une baraque de marchands; mais le grand architecte qui doit bâtir le temple viendra tôt ou tard; il viendra, car les signes précurseurs ont annoncé son arrivée...
--Montre-les-moi, dit la jeune femme, dont la joue vint s'appuyer à la joue de Maurice, comme si elle eût pensé qu'un des signes annoncés était un baiser.
--Regarde, reprit-il en se penchant à l'étroite croisée; que vois-tu devant toi?
--Je vois de petites nuées blanches glissant là-bas dans l'azur, et qui ont l'air d'anges gardiens qui s'envolent, répondit Marthe.
--Et plus bas?
--Je vois, au sommet du coteau, une mansarde éclairée... celle où je t'ai connu.
--Et plus bas encore?
--Plus bas, répéta la jeune femme, je ne vois plus que la nuit.
--Mais cette nuit enveloppe un million d'intelligences qui veillent! reprit Maurice avec exaltation. Ah! si tu pouvais apercevoir tout ce qui se prépare au fond de ces ténèbres! Ces murmures lointains qui ressemblent à des gémissements, ces lueurs qui passent, ces vapeurs qui s'élèvent, tout cela est un monde près de se former. Ainsi qu'aux premiers jours de la création, tous les éléments sont encore dans le chaos; mais laisse au soleil le temps de se lever, et l'avenir sortira de ces ténèbres comme la terre sortit des eaux après le déluge.»
Marthe ne répondit pas, mais, fascinée par la voix du jeune homme, elle se pencha sur l'abîme sombre, espérant voir quelque magnifique transformation.
«Oui, je voudrais connaître cet avenir si beau, dit-elle avec l'expression curieuse et émerveillée d'un enfant. Pourquoi ne peut-on s'endormir pendant plusieurs siècles, afin de se réveiller dans un monde plus parfait? Oh! si j'avais une fée pour marraine!
--Les fées sont parties en brisant leurs baguettes, dit Maurice; c'est au génie des hommes d'en retrouver les débris et de les réunir de nouveau.
--Qui faut-il donc invoquer alors? reprit la jeune femme. Les anges ont cessé de nous visiter comme ils le faisaient au temps de Jacob et de Tobie; Jésus, Marie ni les saints ne quittent plus le paradis, comme au moyen-âge, pour éprouver les âmes ou secourir les affligés. Toutes les puissances supérieures ont-elles donc abandonné la terre? N'y a-t-il plus ici-bas ni dieu ni lutin qui puisse servir d'intermédiaire entre le monde réel et le monde invisible? Tous les pays, tous les âges, ont eu leur génie protecteur; où est celui de notre temps, et quel est-il?
--Voilà! cria une voix brève et lointaine.»
Les deux amants surpris relevèrent la tête! Au milieu de la nuit, sur la cime des toits, glissait rapidement une ombre qui s'arrêta tout à coup devant la fenêtre ouverte, avec un éclat de rire métallique.
Marthe saisie s'était rejetée en arrière; Maurice lui-même avait reculé d'un pas.
«Voilà! répéta la voix toujours sèche et précipitée. Vous m'avez appelé, j'arrive.»
En parlant ainsi, le nouveau venu fit un mouvement qui le plaça dans la ligne de lumière dessinée sur le toit par la lune, et se trouva ainsi éclairé tout entier.
C'était un petit homme en paletot de caoutchouc, coiffé d'un gibus mécanique, cravaté d'un col de crinoline, et chaussé de guêtres en drap anglais. Il portait au cou une énorme chaîne dorée par le procédé Ruolz, à la main droite une canne de fer creux, et sous le bras gauche un portefeuille d'où sortaient quelques coupons d'actions industrielles. Toutes les parties de son costume montraient l'inévitable estampille:
BREVETÉ DU GOUVERNEMENT sans garantie aucune.
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