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La tentatrice
Language: fr463 downloads on Project Gutenberg
Subjects
In: Novels
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #63284.

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The opening · free to read
Comme il faisait tous les matins, le marquis de Torrebianca sortit tard de sa chambre et montra quelque inquiétude à la vue du plateau d’argent chargé de lettres et de journaux que son domestique avait laissé sur la table de la bibliothèque.
Si les timbres des enveloppes étaient étrangers, il se rassérénait comme après un péril esquivé. Si les lettres venaient de l’intérieur de Paris, il fronçait le sourcil et se préparait à mainte amertume, à mainte humiliation. D’ailleurs, l’en-tête de plus d’une lui rappelait le nom de créanciers tenaces et laissait deviner d’avance leur contenu.
Sa femme, la «belle Hélène», comme on l’appelait, pour sa beauté réelle, mais si longtemps maintenue, qu’au dire de ses bonnes amies elle entrait déjà dans l’histoire, recevait de telles lettres sans beaucoup s’émouvoir, et paraissait à l’aise depuis toujours parmi les dettes en retard et les rappels pressants. Pour lui, il se faisait de l’honneur une idée plus vieillotte et pensait qu’il est bon de ne pas s’endetter ou du moins, si l’on y est forcé, de payer ses dettes.
Ce matin là, il y avait peu de lettres de Paris: une d’elles venait de la maison qui avait vendu à la marquise sa dernière automobile, payable en dix versements, et n’en avait encore reçu que deux; d’autres avaient été écrites par des fournisseurs (toujours de la marquise) établis aux alentours de la place Vendôme, et par divers commerçants plus modestes qui livraient à crédit les articles nécessaires à la vie large et confortable du ménage et de ses domestiques.
Ces derniers auraient été bien fondés d’adresser à leur maître des réclamations identiques, mais ils se fiaient à l’habileté mondaine de madame, qui saurait bien un jour s’établir sur des positions solides; ils affectaient seulement, pour montrer leur mécontentement, plus de raideur et de componction dans leur service.
Bien souvent Torrebianca, après avoir lu son courrier, regardait autour de lui avec étonnement. Sa femme donnait des fêtes et assistait aux plus célèbres réunions de Paris; ils occupaient, avenue Henri-Martin, le second étage d’un élégant hôtel; devant leur porte attendait une belle automobile; ils avaient cinq domestiques... Il n’arrivait pas à comprendre en vertu de quelles lois mystérieuses et par quels invraisemblables miracles d’équilibre ils pouvaient soutenir ce luxe tandis que chaque jour les dettes s’accumulaient et que leur coûteuse existence exigeait des sommes toujours croissantes. L’argent qu’il apportait disparaissait comme un ruisseau dans le sable. Mais la «belle Hélène» trouvait logique et correcte cette manière de vivre, et semblait croire que tous leurs amis agissaient comme eux.
Torrebianca fut tout heureux de trouver parmi les lettres des créanciers et les cartes d’invitation une enveloppe portant le timbre italien.
--C’est de maman, dit-il à voix basse.
Il commença de lire, et un sourire parut éclairer son visage. La lettre pourtant était mélancolique et s’achevait sur des plaintes douces et résignées, de véritables plaintes de mère.
Il revoyait en lisant le vieux palais des Torrebianca, là-bas en Toscane: un édifice énorme et délabré, entouré de jardins. Les salles pavées de marbres multicolores avaient des plafonds ornés de fresques mythologiques, mais sur les murs nus, d’une pâleur poussiéreuse, se voyait seulement la trace des tableaux fameux qui les avaient ornés en d’autres temps, avant d’être vendus aux antiquaires de Florence.
Le père de Torrebianca, quand il ne lui resta plus de tableaux ni de statues à vendre, avait puisé dans les archives de sa maison; il avait mis en vente des autographes de Machiavel, de Michel Ange et d’autres florentins illustres qui avaient jadis échangé des lettres avec les grands personnages de sa famille.
Au dehors, des jardins trois fois séculaires s’étendaient au pied des vastes perrons de marbre dont les balustrades croulaient sous le poids des rosiers noueux. Les degrés avaient pris la teinte de l’os et s’étaient désunis sous la poussée des plantes parasites.
Dans les avenues, des buis ancestraux, taillés en forme d’épaisses murailles et d’arcs de triomphe profonds, évoquaient les ruines noircies par l’incendie d’une métropole détruite. Ces jardins, dont nul ne prenait soin depuis bien des années, revêtaient peu à peu l’aspect d’une forêt en fleurs. Sous le pas des rares visiteurs, ils résonnaient d’échos mélancoliques et on voyait alors s’élancer des oiseaux comme des flèches, s’épandre sur les branches des essaims d’insectes et courir des reptiles parmi les troncs.
La mère du marquis, vêtue comme une paysanne et sans autre compagnie qu’une fillette du pays, passait sa vie parmi ces salles et ces jardins, en songeant au fils absent, pour qui elle cherchait à se procurer de l’argent par des expédients nouveaux.
Seuls lui rendaient visite les antiquaires qui lui achetaient, un à un, les derniers vestiges d’une splendeur que ses prédécesseurs avaient déjà largement mise à profit. Elle avait toujours quelques milliers de lire à envoyer au dernier Torrebianca qui, croyait-elle, occupait dans la société de Londres, de Paris, de toutes les grandes villes de la terre une place digne de son nom. Et, sûre que la fortune si favorable aux premiers Torrebianca finirait par sourire à son fils, elle se contentait d’une nourriture frugale, qu’elle mangeait sur une petite table de bois blanc dressée à même le pavé de marbre d’un salon où il ne restait plus rien à prendre.
Emu à la lecture de la lettre, le marquis murmura plusieurs fois le même mot «Maman... Maman.»
«Je ne sais plus que trouver après le dernier envoi que je t’ai fait. Si tu voyais maintenant, Frédéric, la maison où tu es né! Personne ne veut en donner le vingtième de sa valeur; en attendant qu’un étranger se décide à l’acheter, je suis prête à vendre le dallage et les plafonds qui seuls ont quelque prix pour te venir en aide et pour sauvegarder l’honneur de notre nom. J’ai besoin de peu de choses pour vivre et je m’imposerai s’il le faut de nouvelles privations; mais, ne pourriez-vous, Hélène et toi, restreindre vos dépenses, sans pour cela abandonner le rang auquel a droit celle que tu as épousée? Ta femme, qui est si riche, ne peut-elle supporter une partie de ton train de maison?...»
Le marquis s’arrêta de lire. Les plaintes si simples de la pauvre femme et l’illusion où elle vivait lui faisaient mal; il en souffrait comme d’un remords. Elle croyait Hélène riche! Elle s’imaginait qu’il pouvait imposer à sa femme une vie d’ordre et d’économie comme il avait essayé tant de fois de le faire dans les débuts de leur vie conjugale!
L’entrée d’Hélène coupa court à ses réflexions. Il était plus de onze heures; elle allait faire sa promenade quotidienne, avenue du Bois, pour y saluer les gens de sa connaissance et être saluée à son tour.
Elle arriva, vêtue avec une élégance un peu indiscrète et prétentieuse qui s’harmonisait assez bien avec son genre de beauté. Elle était grande et parvenait à rester mince grâce à une lutte continuelle contre l’envahissement de la graisse, et à des jeûnes fréquents. Elle avait entre trente et quarante ans; mais elle devait aux mille soins préservateurs que comporte l’existence moderne cette troisième jeunesse qui, dans les grandes villes, prolonge la brillante saison de la femme.
Torrebianca ne voyait ses défauts que lorsqu’il vivait loin d’elle. Quand il la revoyait, le sentiment d’admiration qui s’emparait de lui, lui faisait accepter toutes ses exigences. Il reçut sa femme avec un sourire; Hélène sourit elle aussi. Puis elle lui passa les bras autour du cou et l’embrassa: elle parlait avec un zézaiement enfantin qui annonçait toujours à son mari quelque demande nouvelle; pourtant cet accent puéril avait chaque fois le pouvoir de le troubler profondément et d’annuler sa volonté.
--Bonjour, mon coco... Je me suis levée plus tard aujourd’hui; j’ai quelques visites à faire avant d’aller au Bois, mais je n’ai pas voulu partir sans dire bonjour à mon petit mari adoré... Encore un baiser, et je pars.
Le marquis se laissa caresser et sourit avec l’expression reconnaissante d’un bon chien fidèle. Hélène enfin se sépara de son mari; mais avant de sortir de la bibliothèque elle fit mine de se rappeler une chose sans importance et s’arrêta pour dire:
--As-tu de l’argent?
Torrebianca cessa de sourire et son regard eut l’air de demander:
--Quelle somme désires-tu?
--Peu de chose. Huit mille francs à peu près.
Une modiste de la rue de la Paix lui montrait moins de respect pour cette dette qui ne datait guère que de trois ans et l’avait menacée d’une plainte en justice. Voyant son mari accueillir avec une expression consternée cette demande, elle perdit le sourire puéril qui écartait légèrement ses joues; mais elle gardait son accent de fillette pour gémir d’un ton doucereux:
--Frédéric, tu dis que tu m’aimes, et tu me refuses cette petite somme?
Le marquis indiqua du geste qu’il ne pouvait rien lui donner et lui montra les lettres de créanciers qui s’amoncelaient dans le plateau d’argent.
Elle eut un nouveau sourire, cruel cette fois.
--Je pourrais te montrer, dit-elle, bien des papiers pareils à ceux-là... mais tu es un homme, et les hommes doivent apporter beaucoup d’argent au foyer pour que leur petite femme ne soit pas malheureuse. Comment pourrai-je payer mes dettes si tu ne m’aides pas?
Torrebianca la regarda, stupéfait.
--Que d’argent, que d’argent je t’ai donné! mais tout ce qui passe par tes mains s’évanouit en fumée.
Hélène, irritée, répondit d’une voix dure:
--Voudrais-tu qu’une femme chic, et pas trop laide, à ce qu’on dit, menât une vie médiocre? Quand on peut s’enorgueillir d’avoir une femme comme moi, il faut savoir gagner des millions.
Le marquis fut blessé par ces dernières paroles; Hélène s’en rendit compte, et changeant aussitôt d’attitude elle s’approcha et lui mit les mains sur les épaules.
--Pourquoi n’écris-tu pas à la vieille? Elle pourra peut-être nous procurer cet argent en vendant quelque antiquaille de la baraque de tes pères.
Ce ton irrespectueux accrut le mécontentement du mari.
--Cette vieille est ma mère, et tu dois parler d’elle avec tout le respect qu’elle mérite. Quant à l’argent, tu sais bien que la pauvre femme n’en peut plus envoyer.
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