Les érudits ont amèrement reproché à Guillaume, moine de l’abbaye de Jumiège, d’avoir reproduit dans les premiers livres de son Histoire des Normands, la plupart des fables dont son prédécesseur Dudon, doyen de Saint-Quentin, avait déjà rempli la sienne. Si Guillaume n’eût ainsi fait, cette portion de son ouvrage n’existerait pas, car il n’aurait rien eu à y mettre; il a recueilli les traditions de son temps sur l’origine, les exploits, les aventures des anciens Normands et de leurs chefs; aucun peuple n’en sait davantage, et n’a des historiens plus exacts sur le premier âge de sa vie. A voir la colère de dom Rivet et de ses doctes confrères, il semblerait que Dudon et Guillaume aient eu le choix de nous raconter des miracles ou des faits, une série de victoires romanesques ou une suite d’événemens réguliers, et que leur préférence pour la fable soit une insulte à notre raison, comme si elle était obligée d’y [p. vj] croire. Il y a à quereller de la sorte les vieux chroniqueurs une ridicule pédanterie; ils ont fait ce qu’ils pouvaient faire; ils nous ont transmis ce qu’on disait, ce qu’on croyait autour d’eux: vaudrait-il mieux qu’ils n’eussent point écrit, qu’aucun souvenir des temps fabuleux ou héroïques de la vie des nations ne fût parvenu jusqu’à nous, et que l’histoire n’eût commencé qu’au moment où la société aurait possédé des érudits capables de la soumettre à leur critique pour en assurer l’exactitude? A mon avis, il y a souvent plus de vérités historiques à recueillir dans ces récits où se déploie l’imagination populaire que dans beaucoup de savantes dissertations.
Quelles que soient les fables qu’il a mêlées aux faits, Guillaume de Jumiège est l’un des plus curieux historiens du XIe siècle; non seulement il nous a conservé sur l’histoire des ducs de Normandie des détails qu’on ne trouve point ailleurs, mais il a peint avec plus de vie et de vérité autre les mœurs nationales, les caractères individuels, et sa narration ne manque point d’intérêt. Ces mérites se font surtout remarquer dans les sept premiers livres, les seuls qui doivent être regardés comme son ouvrage; le VIIIe a été évidemment ajouté dans la suite par un moine [p. vij] de l’abbaye du Bec: sans parler de la différence de ton et de style, il y est question de plusieurs événements arrivés après la mort de Guillaume de Jumiège, par exempte, de la mort d’Adèle, comtesse de Blois, sœur du roi d’Angleterre Henri Ier, survenue en 1137, et de celle de Boson, abbé du Bec, qui eut lieu la même année. Guillaume avait dédié son histoire au roi Guillaume-le-Conquérant; il l’écrivait donc avant l’année 1087, époque de la mort de ce prince; il faudrait donc croire qu’il vivait encore cinquante ans après, et qu’alors seulement il y aurait ajouté le VIIIe livre, supposition qui n’est pas rigoureusement impossible comme le prétend dom Rivet 1, mais qu’on peut regarder comme tout-à-fait invraisemblable. Il paraît même que dans les sept premiers livres, plusieurs chapitres notamment le chapitre IX du livre VIe, les chapitres XII, XXII, XXXVIII du livre VIIe, et peut-être quelques autres passages encore ont été également ajoutés après coup, ou du moins interpolés, soit par le moine auteur du VIIIe livre, soit par quelque autre chroniqueur. On ignore absolument l’époque de la mort de Guillaume, et il ne parait pas qu’il ait jamais été [p. viij] revêtu d’aucune dignité ecclésiastique; il n’en acquit pas moins assez vite une grande réputation, et Orderic Vital en parle à plusieurs reprises avec la plus haute estime. On lui donne dans les manuscrits le surnom de Calculus, soit qu’il fût tourmenté des douleurs de la pierre on de la gravelle, explication peu probable à mon avis, soit que ce mot fût la traduction latine de quelqu’un de ses noms.
L’Histoire des Normands fut publiée pour la première fois par Camden, à Francfort, en 1603; et Duchesne l’inséra en 1619 dans son Recueil des historiens de Normandie; quoiqu’il en eût revu le texte sur plusieurs manuscrits, il est encore très-fautif.
A Guillaume, pieux, victorieux et orthodoxe roi des Anglais, par la grâce du Roi suprême, Guillaume, moine de Jumiège, et le plus indigne de tous les moines, souhaite la force de Samson pour abattre ses ennemis, et la profondeur de Salomon pour reconnaître la justice.
O ROI très-sage et très-auguste, cet ouvrage que j’ai écrit sur les faits et gestes des ducs des Normands, j’en ai recueilli les matériaux dans divers Mémoires, et je les ai rassemblés selon la portée de ma faible industrie. En le dédiant à votre grandeur, j’ai pensé qu’il serait bon de l’ajouter à la bibliothèque des chroniques, afin de réunir ensemble des modèles des actions les plus vertueuses en faisant un choix parmi ceux de nos ancêtres qui ont occupé les plus grandes dignités dans l’ordre laïque. Je ne l’ai point orné du beau langage des graves rhéteurs, ni de l’élégance vénale ou des agrémens d’un style fleuri; mais écrivant sans recherche, marchant toujours sur un terrain uni, j’ai tâché de mettre ma modeste composition à la portée de tout lecteur, quel qu’il soit. Votre majesté est entourée de tous côtés d’hommes illustres, infiniment [p. 2] savans dans la science des lettres, et d’autres hommes, qui parcourant la ville, le glaive nu, repoussant les artifices des méchans, et veillant sans relâche au nom de la loi divine, prennent soin de garder la demeure du moderne Salomon. Beaucoup d’entre eux ont fait voir de diverses manières comment cette grande habileté d’esprit, qui vous a été donnée en privilége par le céleste Dispensateur, se manifeste avec une merveilleuse efficacité, soit dans le maniement des armes, soit dans toutes les choses que vous voulez entreprendre ou accomplir. Accueillez donc avec bonté cette légère offrande, produit de notre petit travail, et vous retrouverez dans ces pages les actions les plus illustres, les plus dignes d’être à jamais célébrées, tant celles de vos ancêtres que les vôtres mêmes. J’ai puisé le commencement de mon récit, jusqu’à Richard II, dans l’histoire de Dudon, homme savant, lequel avait appris très-soigneusement du comte Raoul, frère de Richard Ier, tout ce qu’il a confié au papier pour être transmis à la postérité. Tout le reste, je l’ai appris en partie par les relations de beaucoup d’hommes, que leur âge et leur expérience rendent également dignes de toute confiance, en partie pour l’avoir vu de mes propres yeux et en avoir jugé avec certitude, en sorte que je le donne comme m’appartenant en propre. Que celui qui voudrait par hasard, et à raison d’un tel ouvrage, accuser de présomption ou de tout autre défaut un homme voué aux études sacrées, apprenne que j’ai composé ce petit écrit pour un motif qui ne me paraît nullement frivole, car j’ai desiré que les mérites très-excellens des meilleurs hommes, tant pour les [p. 3] choses du siècle que pour celles du ciel, subsistant heureusement devant les yeux de Dieu, subsistassent de même utilement dans la mémoire des hommes. Car se laisser emporter au souffle de la faveur populaire, se délecter dans ses applaudissemens flatteurs autant que pernicieux, s’engager dans les séductions du monde, ne conviendrait point à celui qui vit étroitement enfermé dans des murailles et qui doit les chérir de toute la dévotion de son cœur pour travailler à l’agrandissement de la Jérusalem céleste, à celui que le respect qu’il doit à son habit et la profession à laquelle il est voué tiennent également séparé du monde. Voici, très-sage conquérant de royaumes, vous trouverez ici et la paix que vous avez faite, et les guerres aussi qu’ont faites, et votre père très-pieux et très-glorieux le duc Robert, et vos précédens aïeux, princes très-renommés de la chevalerie terrestre, qui visant sans cesse aux choses du ciel avec la foi la plus sincère, l’espérance la plus active, et la charité la plus fervente, ont été avant tout les plus vaillans chevaliers et les plus zélés adorateurs du Christ. Veuille le souverain qui préside à l’empire éternel, en qui vous avez mis votre confiance, et par qui vous avez bravé les plus rudes périls, renversé les plus grands obstacles et triomphé par des succès miraculeux; veuille le plus puissant de tous les protecteurs veiller sur vous dans toutes vos entreprises, se faire dans votre gouvernement le patron de cette sagesse qu’il vous a lui-même donnée, jusqu’à ce qu’ayant terminé votre bienheureuse course avec le diadême de ce monde, vous soyez enfin, ô roi pieux, victorieux [p. 4] et orthodoxe, admis dans cette cour qui est la patrie de la véritable et suprême béatitude, et décoré de l’anneau et de l’étole d’une gloire immortelle.
[p. 5] HISTOIRE DES NORMANDS.
LIVRE PREMIER.
COMMENT HASTINGS OPPRIMA LA NEUSTRIE AVANT L’ARRIVÉE DE ROLLON. CHAPITRE PREMIER.
Comment la vigueur des Francs s’affaiblit après avoir long-temps brillé avec éclat, en sorte qu’ils se trouvèrent moins en état de résister aux barbares Païens.
DÈS le moment où la nation des Francs, recueillant ses forces, eut secoué le joug de la servitude romaine, et courbé sa tête sous la domination des rois, l’église du Christ, prenant un rapide développement et portant des fruits d’un doux parfum, poussa ses conquêtes jusques aux limites de l’Occident. Car en ce temps les rois eux-mêmes, vaillans dans les exercices de la guerre, et s’appuyant de toute la vigueur de la foi chrétienne, remportaient fréquemment de très-grands triomphes sur les ennemis dont ils étaient de toutes parts enveloppés. Sous leur gouvernement la vigne du Christ, grandissant sans cesse, produisit d’innombrables rameaux de Fidèles. De cette vigne [p. 6] sortirent de très-nombreuses troupes de moines, lesquelles s’élançant comme des essaims d’abeilles s’élancent de leurs ruches, transportèrent dans les demeures célestes les rayons de leur miel, formé de toutes les fleurs du monde. Par eux a été élevée cette maison de la Jérusalem éternelle, semblable à ces étoiles brillantes qui resplendissent de toute éternité devant les yeux du roi éternel. Durant un long temps cette Eglise puissante déploya chez les Francs et sous divers rois une grande vigueur, jusqu’au temps où les quatre fils de l’empereur Louis ayant renoncé à la paix, la très-grande gloire qu’avait acquise le royaume des Francs commença à être ébranlée, de telle sorte que rassemblant de tous côtés leurs forces et se battant deux contre deux, sur le territoire d’Auxerre, auprès du bourg de Fontenay, ils en vinrent enfin, sous l’instigation du diable, à satisfaire leurs déplorables inimitiés par un massacre réciproque de Chrétiens. Ainsi, dépouillant presque entièrement leur patrie de la protection de ses chevaliers par la fréquence de leurs combats, ils la laissèrent, sans force, exposée aux invasions des Barbares ou de tout autre ennemi. En ce temps les Païens, sortant en foule des pays du Norique ou du Danemarck, avec le fils de leur roi Lothroc, qui se nommait Bier, à la côte de fer, et avec Hastings, le plus méchant de tous les Païens, qui dirigeait cette expédition, affligèrent de toutes sortes de calamités les habitans des rivages de la mer, renversant les cités et incendiant les abbayes. Nous dirons tout à l’heure quel était ce Lothroc, et de quelle race il descendait. Mais, avant cela, disons quelques mots sur la position de la Dacie.