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Le jour naissant
Language: fr483 downloads on Project Gutenberg
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Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #64729.

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A peine l'aube commençait-elle de dissiper la nuit. Sur toute l'étendue des champs et des cultures, aux environs de Nazareth, l'ombre régnait encore, mais dans le ciel oriental, tout aux confins de la plaine, des lueurs bleuâtres et grises montaient, annonçant, timidement, un beau jour. Les astres paraissaient plus pâles; une brise fraîche surgit, comme un souffle de la terre dormante, qui dépouilla les oliviers de leur vêtement nocturne. Un coq chanta clair dans une ferme, au loin. D'autres coqs lui répondirent.
Soudain, vers le zénith, l'atmosphère à demi opaque de cette heure matinale se déchira sous le tranchant d'un éclair et, bien que nul orage ne fût visible au-dessus de l'horizon, le tonnerre gronda sourdement. Effrayés, les oiseaux se levèrent des arbres, des buissons, en une seule bouffée de plumes, voletèrent en piaillant, puis regagnèrent leurs nids. Des lièvres qui broutaient s'enfuirent; les bêtes qui fréquentent l'ombre se sentirent pénétrées d'une brusque épouvante et des boeufs que l'on avait laissés aux champs tournèrent lentement leurs lourdes têtes pour reprendre ensuite le cours monotone d'un long rêve. Ce fut tout. Déjà retombaient les tourbillons poudreux qui s'étaient formés sur la route.
Contre son bas côté, près du fossé de droite, gisait le corps d'un homme. Se trouvait-il là quelques moments plus tôt? On n'aurait su le dire. D'ailleurs, la nuit traînait encore ses derniers voiles dans cette piste creuse que des arbres abritaient; l'aube n'y jetait pas ses lueurs.
Un corps d'homme couché... cadavre ou corps vivant? Il est vêtu de bleu comme le sont en ce pays les messagers. Est-ce un voyageur que la fatigue a surpris et qui sommeille? est-ce la victime d'un insolent voleur de grand chemin? On assure pourtant que les derniers édits du Gouverneur ont, en Judée, beaucoup diminué le brigandage.
Et voici que paraît une lumière basse, discrète dans le demi-jour, le feu d'une lanterne, oscillant au rythme du pas de celui qui la porte. Elle approche, petit point jaune, instable et mobile; elle hésite, elle repart; enfin le voyageur fait halte et la souffle; il n'en a plus besoin: les premiers rayons du soleil rasent la campagne de leurs faisceaux d'or; il accroche la lanterne à sa ceinture.
Pourquoi ce vieillard richement vêtu dont les doigts sont ornés de bagues précieuses et le cou d'un somptueux collier d'ambre sort-il à une heure aussi matinale? Il avance sans hâte et s'appuie sur un bâton à crosse d'argent; il marmotte entre ses dents des paroles obscures; il se raconte à lui-même le tourment qu'il éprouvait à rester auprès de sa femme et de ses enfants dans la maison qu'il habite depuis tant d'années. Il ne reverra plus la terrasse de marbre, l'atrium qui toujours garde sa fraîcheur, le jardin clos de murs, le verger fertile. Il est parti, il a quitté ce temple de l'ennui. Chez le banquier d'une ville voisine qu'il atteindra avant le soir, n'a-t-il pas accumulé des richesses? C'est ainsi qu'il pourra, sans rien changer à son luxe ancien, vivre seul, vivre heureux.--Plus de contestations avec une épouse vieillie que les bijoux et le fard ne rajeunissent guère et qui, chaque jour, lui cherche noise; plus de litiges futiles du fait d'un esclave coureur ou paresseux, plus de réprimandes au jardinier infidèle qui vole si souvent les fruits.--Mais que diront ses deux fils, que dira sa fille quand, au réveil, ils trouveront la maison vide et le maître parti? Il n'y veut point songer; il écarte ce remords.
Il voit alors l'homme couché près du fossé de la route et s'arrête près de lui. Il regarde le corps vêtu de bleu que le feuillage des buissons couvre à moitié, il regarde la figure fermée, aux yeux clos, tachée de poussière, la robe toute froissée, salie, déchirée en un endroit, cette main ouverte, un peu tendue, qui semble quêter une offrande. Il se penche, il prend dans le petit sac de soie à glands d'or qu'il porte sous son manteau une pièce de cuivre: il la déposera comme une aumône entre les doigts de l'inconnu... Pourtant, si c'était un cadavre? Non pas: il perçoit un souffle régulier qui parle de sommeil, mais la pièce est déjà retombée dans l'aumônière.
Le vieillard hausse les épaules et sourit: depuis qu'il a franchi son seuil pour la dernière fois, n'est-il pas lui-même un mendiant? Il s'éloigne en tirant sa barbe grise.
L'homme riche a passé.
Quelques instants plus tard, on entend un bruit de sabots. C'est un âne très maigre que monte un jeune homme à l'air très grave. L'âne marche lentement; le jeune homme réfléchit pesamment. L'aurore illumine le paysage d'alentour, les alouettes turlutent et s'exhaussent vers l'azur, tandis que la brise fait vibrer les oliviers suivant une fraîche harmonie, mais le jeune homme reste abîmé dans ses pensées, rien d'autre ne le touche et rien ne saurait l'en distraire. L'âne maigre marche à pas comptés; le jeune homme réfléchit. Il se dit que cette heure est importante dans sa vie, qu'avant deux jours il aura gagné la grande ville où il compte trouver des maîtres illustres qui lui enseigneront la sagesse à laquelle il aspire et dont il ne connaît encore que les rudiments. Etre un sage, c'est là son but; comprendre les énigmes de l'univers, en définir le sens pour lui-même, les expliquer à d'autres, savoir, en un mot, et, plus tard, nourrir les ignorants de ce pain des nobles esprits, de ce pain qu'il aura pétri; s'entourer de disciples, vieillir, mourir enfin, respecté de tous, en définissant les lois de la vie. A cette oeuvre il travaille depuis quelques années; il n'est âgé que de vingt ans et chacun l'estime en son village, même le collecteur des impôts, mais que vaut l'estime villageoise? Le jeune homme grave aspire plus haut.
L'âne s'est arrêté brusquement et branle la tête de droite et de gauche. Il ne veut plus avancer; il n'avancera plus; il s'obstine. Le cavalier regarde autour de lui.--Ce cadavre, au bord de la route... Non, c'est peut-être un paysan qui sommeille... Alors, pourquoi couché de façon si singulière, comme après une chute, au pied de ce buisson? Sans descendre de son âne, le jeune homme se penche, puis il se prend le menton dans la main. Que faire? Interrompre son voyage, retarder son entrée dans la grande ville en secourant un blessé? Ce problème est de résolution malaisée. Le jeune homme grave hésite.
D'abord, il analyse ses désirs, il tâche de les bien concevoir, de ne les point surfaire ni les déprécier, puis il imagine le bénéfice qui lui viendra de l'une et de l'autre action; ah! que ne peut-il l'exprimer par des chiffres! Il voudrait savoir si l'orgueil intime que l'on éprouve à faire un geste charitable suffit à compenser le détriment qui naîtra d'une halte en un moment pareil. Il examine, il étudie. Une expression satisfaite apaise peu à peu son visage, efface les rides attentives qui marquaient son front.--Il se décide enfin et murmure:
«Sans nul doute, c'est un cadavre... Allons! marche!»
L'âne ne bronche pas.
«Marche donc! bête de malheur!»
Les longues oreilles ballottent mollement, mais les quatre pattes restent fichées.
«Avance, ou je vais te punir!»
L'âne tourne la tête; il voudrait regarder son maître, lui faire comprendre... La bride, brusquement tirée, lui rappelle qu'il est un âne, qu'il n'est pas un conseiller. Deux talons durs lui battent les flancs.
--L'âne obéit.
«Un cadavre... assurément, murmure encore le jeune homme. Et, maintenant, le temps presse, hâtons-nous.»
Il s'éloigne.--Le jeune homme grave a passé.
Le ciel devient bleu; toutes les brumes de la nuit se dissipent; le soleil monte dans un impeccable azur. On chante sur la route, joyeusement; cette chanson convient à un si beau jour. La voix s'approche; le chanteur paraît. Pauvrement vêtu d'une houppelande brune, il marche les pieds nus, son allure est tranquille, un peu lourde mais sûre. C'est un paysan du village voisin, un garçon robuste à figure franche. Sous le calot de feutre, son regard brille, sombre et doux à la fois. Il considère autour de lui les champs et les prés qui se colorent, les buissons poudreux, les cactus, les riches oliviers; il suit des yeux les oiseaux de l'air qui lui apprirent à chanter et qu'il aime d'un grand amour; il chante, puis il se tait, saisi par cette émotion que le matin propage: une paix délicieuse, non point celle qui suit la lutte et vient comme une récompense, mais celle qui la précède et permet, avant la bataille, de se recueillir.--Minute brève et toute bénie, instant de prix, divine attente où l'on s'écoute vivre au seuil même de l'action, où l'on se dit: «Que m'apporte l'heure qui va me saisir?»
L'homme s'est arrêté. Il presse ses mains jointes contre sa poitrine, il ferme les yeux, il revoit sa maison qu'il vient de quitter pour aller aux champs, sa femme, qui, dans le potager, doit cueillir des salades. Il sent la chaleur du soleil qui le pénètre; il rouvre les paupières; il contemple le paysage suave, jeune et pur. Le monde a gardé ses couleurs.
«La journée sera belle, murmure-t-il. Hier soir, je me sentais triste en voyant ce gros nuage, et l'horizon si brumeux, et la lune si rouge, mais il faut, aujourd'hui, se réjouir. Dieu soit loué! notre blé pousse bien; je n'ai pas besoin de pluie; les orages nous seront épargnés. Pourtant, quelle chose étrange s'est produite, à la pointe de l'aube: ce grand éclair qui semblait déchirer tout le ciel? Un coup de tonnerre l'a suivi... Je demanderai, demain, à la vieille Rachel ce qu'elle en pense; souvent, elle sait expliquer le firmament, l'ayant beaucoup étudié.--Eh! qu'est-ce donc là? on dirait un homme couché. Quoi? un cadavre!... Il faudra que je lui trouve un abri; il y a encore des vautours dans le bois de cèdres. J'irai voir mon champ plus tard.--Non! il est vivant, je l'entends qui respire. Tombé de cheval peut-être; jeté au pied de ce buisson. Un messager, sans doute: ces gens portent des vêtements semblables, en toile bleue. Le pauvre homme! il est évanoui...»
Mais le corps gisant vient de remuer. A la figure pâle du sang afflue.--L'admirable visage! Ce sont les traits déjà virils d'un adolescent, quoique leur fraîcheur soit encore celle de l'enfance. De souples boucles brunes se courbent sur le front; le regard sort, lumineux à l'extrême, des prunelles aux teintes d'eau marine; la face imberbe, colorée maintenant, s'avive encore et, bientôt, sourit.
«Etes-vous blessé? Voulez-vous boire?...»
Le paysan parle très bas.
«Non, je ne suis pas blessé; je vais me lever... Merci...»
Quel timbre magique ont ces paroles! En elles passe la voix persuasive des brises et la voix héroïque du cuivre frappé; on croit avoir entendu leur écho dans le chant des vagues et des cascades, jamais sur une bouche humaine.
L'homme couché ne répond pas. Le geste paisible de sa main repousse un peu le paysan penché sur lui, puis il se redresse d'un brusque effort et, prenant sous le buisson contre lequel il reposait un magnifique manteau blanc, il le jette rapidement sur ses épaules.
Le paysan recule. Jamais il n'a vu beauté pareille, fût-ce dans ses rêves. Il tombe à genoux.
«Maître! me voici prosterné devant vous. Zacharie est votre serviteur; Zacharie sera votre esclave.
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