
Public-domain ebook
Promenade avec Gabrielle Manuscrit de Jean Giraudoux illustré de seize lithographies en couleur par J.-E. Laboureur
French449 downloads on Project GutenbergDownload EPUB
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #64949.

Public-domain ebook
French449 downloads on Project GutenbergDownload EPUB
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #64949.
The opening · free to read
Quel soleil! Paris est la seule ville de France où une affiche ne dise pas merci à l’automobiliste qui sort, mais nous n’en étions pas froissés. Quel soleil! Nous ne pouvions nous regarder sans nous sourire. Le ciel était plein de pinsons, d’hirondelles, de feuilles. Nous avions dans le ciel le maximum de ce qu’il peut contenir en été. Quand l’auto effleurait une carriole dont le conducteur remontait pour nous insulter jusqu’à nos ancêtres, quand la sirène effrayait un enfant, ou, suprême joie, un soldat; quand un heurt nous annonçait que le ruisseau de cette vallée, que le caniveau de ce bourg était franchi, nous nous regardions et nous souriions. Une poule, dix poules nous crurent une minute acharnés à les poursuivre. Quelles folles que les poules! Que de bonds stupides! Que d’accidents si on les attelait! Leur angoisse nous remplit de joie. Un chat effleuré par la roue fit de côté un écart formidable. Gabrielle éclata de rire et me prit la main.
--Quel soleil! Où allons-nous?
--Devant nous! Quel soleil!
Nous allions devant nous, derrière ces forêts éparses qui peu à peu se groupaient, derrière ce ciel transparent. Nous allions tenter de passer à toute vitesse entre ces deux clochers sur la colline. Nous allions là d’où venaient ces cerises sur ces brouettes, ces bicyclistes avec des agneaux bêlants sur leurs guidons, cette automobile chargée d’hortensias; vers ce pays où chaque mode de transport avait trouvé enfin sa vraie raison,--devant nous en un mot; nous n’avions pas une minute à perdre.
Assise dos au chauffeur, Frauken, notre chaperon, qui allait, pauvre Frauken, droit derrière elle, et qui pensait, voulut enfin dire cette pensée:
--Quel soleil!
J’éclatai de rire. Gabrielle m’imita. Nous regardions, moqueurs, Frauken interloquée. Nous employions notre plus dévouée malice à intimider ce visage que l’âge et les malheurs les plus affreux,--un fiancé voilà trente ans brûlé vif, un père écrasé par un marteau pilon,--avaient laissé insignifiant. Puis, se détournant de Frauken, nos yeux se rencontrèrent. Des yeux éclatants, miroitants. Frauken avait trouvé le mot juste: Quel soleil!
Les chaussées étincelaient, les étangs luisaient. Un vrai rayon tenait en laisse chaque tache dorée, chaque pierre, chaque fleur vernie. C’était le jour le plus long de l’année, le jour où le soleil parvient à effleurer la terre même. De vrais rayons mouraient sur nous, nous sentions sur nos genoux, sur nos cheveux leur flèche émoussée. Inutile d’étendre la main pour savoir s’il faisait beau, nos mains oisives étaient ensoleillées. Sur les villages, les châteaux, la lumière consumait les toits, rongeait les fenêtres, laissait moins que n’eût laissé un incendie. On oublie que le soleil réchauffe: notre chair était tiède, nos vêtements brûlaient. Un peu perdu seulement, un peu seul, le soleil lui-même, dans tout cet éclat; et notre cœur aussi était diffus en nous. Comme des milliards de petits cœurs nous rendent moins lourds qu’un seul cœur! Enfin nous étions sans poids, sans chaînes...--à part cette oppression dans notre poitrine, à la place vide sans doute.
Nous traversions à toute allure cette ceinture vague de Paris sur laquelle nulle saison ne prend. Sur les terrains de sport, des clubmen en veston et en culottes blanches s’envoyaient du pied ou des têtes un ballon tout rond, les bras immobiles, comme si la paralysie ou l’imperfection commençait son ravage aux portes mêmes de Paris. De petits tramways jaunes que nous rattrapions glissaient à rebours dans notre âme, la râpant de tous leurs visages, comme de leur barbe ces épis qu’on glisse dans votre manche. Nous longions des rangées de petits chalets neufs qui avaient aux fenêtres leurs premiers rideaux, sur le perron la première femme qui les habita. Le chien était plus vieux que la maison, les oiseaux que les arbres. Une église barrait la route. Avisés, nous contournions l’église. Une colline se dressait, s’enflait; nous la gravissions si vite que le temps lui manquait de devenir montagne. Mais nous laissions à loisir se courber, fléchir, la vallée où maintenant se retrouvaient, se côtoyaient, la route, la voie ferrée et la rivière. Elles s’entendaient, dociles, pour passer toutes trois sur le même pont, paresseuses. Elles s’entrecroisaient. Eclatantes, transparentes, elles écartaient dédaigneusement cette longue allée de tilleuls qui amenait vers Paris, par un aqueduc d’ombre, la fraîcheur de la forêt. Les trains sifflaient aux chalands:--vous allez moins vite, mais plus sûrement.--vous êtes le chemin qui marche, disait la route à la rivière. La rivière répondait:--Nous marchons si peu, si peu! Nous sommes surtout profonde, nous pensons. Voyez sur notre berge cet homme grave, avec ce grand chapeau de paille, ce bambou. Gloire aux penseurs!
Un empierrement. Le rouleau à vapeur, doux monstre apprivoisé, essayait par des rugissements d’arrêter et de se gagner notre voiture sauvage. Nous longions des parcs, des bois. Au bout des avenues, le château s’ouvrait avec ses doubles ailes comme un ventail, claquait, se fermait. Nous dépassions un portail où flottait le drapeau, nous lisions l’enseigne d’or: c’était l’asile national des convalescents; nous nous étions toujours doutés que la convalescence était une affaire nationale, et l’adolescence, et l’insolence. Tous les pensionnaires, de la porte, de la cour, nous observaient, sympathiques ou défiants, selon qu’ils nous prenaient pour d’anciens ou de futurs convalescents. Le chauffeur faillit écraser un vieillard, qui faisait d’immenses enjambées, mais avec lenteur, appuyé sur deux béquilles, une canne en plus sous chaque bras: ce n’est pas marcher qui est difficile, c’est se tenir debout. Frauken profita de l’incident.
--Quelle belle fleur que la rose! dit-elle soudain, alors qu’aucune rose n’était en vue, et qu’il y avait justement des raisons de dire: quelle belle fleur que la balsamine, que le zinia. Attristée de nos moqueries, elle se lamenta.
--Vous me détestez, dit-elle, vous avez un secret à propos du temps. Vous riez chaque fois que j’en parle.
La détester? Ne pas songer en souriant, l’émoi dans l’âme, à son fiancé rôti, à son père décapité, par ce soleil! Nous t’aimions, Frauken, qui sais toutes les langues, qui peux chaperonner un fiancé allemand et sa fiancée polonaise. Mais qui ignores le mal, et permets tout.
--Puis-je prendre les mains de Gabrielle, Frauken?
--Mais, monsieur Simon, pourquoi pas?
--Puis-je lui dire un mot à l’oreille? Est-ce mal?
--Parlez tout haut! je me bouche les miennes.
--Tournez-vous, Frauken! Je veux presser Gabrielle sur mon cœur, sur ma poitrine.
--Votre cœur! Votre poitrine!
Mais, malgré cela, elle s’était tournée. Nous pressions chacun une de ses mains pour la ramener face à nous. Son bavardage nous gênait si peu! Nous laissions son cerveau modeste, comme une montre qu’on fait sonner, nous indiquer en gros ce que nous aurions pensé, si la pensée ne nous avait point trahis.
--Comme il est bon de ne pas parler! disait-elle. Quel délice aussi d’être seuls! si seuls!
Elle indiquait aussi la vraie heure.
Nous ne pensions pas, nous ne parlions pas. Indolents, dès que l’ombre d’un sentiment apparaissait, plutôt que de nous fatiguer à lui mesurer sa part exacte, nous nous accordions le sentiment entier. Au moindre virage nous fermions les yeux, nous nous abandonnions. Au moindre dos d’âne, nous nous regardions en fronçant le sourcil, en rentrant la tête, nous attendions la culbute et la mort. La moindre perspective sur la vallée nous donnait l’amour subit et infini des peintres, de la peinture; le moindre mur des architectes, de notre amie l’architecture. La moindre source, le moindre ormeau nous déléguait sa nymphe ou sa dryade. Quel soleil! Tous les atomes des joies, des modes, des douleurs inconnues dont vivront nos fils dans mille ans étaient aujourd’hui dans l’air. Nous devinions les futures sonates, les poèmes futurs, un soleil futur, bleu, tout rouge. Un vent léger se levait. Les grands arbres, aux fûts courbés vers le bord par l’Aquilon et immobiles sous sa menace, accordaient hypocritement toutes leurs feuilles au zéphir. Un couple d’amoureux regarda la voiture avec défi, y découvrit plus amoureux que lui, s’attrista. Puis il y eut l’épisode du général qui lançait sur l’accotement des cailloux à son fox, l’atteignit à la fête, le fit hurler. De grandes machines battaient la Seine; on pensait à des barattes, à un fleuve de lait, de crème. Puis l’auto abandonna la route de halage, tourna à angle droit vers une forêt, monta, ne fut plus à la remorque que d’un ballon, et, dans une clairière inondée de lumière, s’arrêta. Frauken descendit la première, ensoleillée jusqu’à la ceinture; nous pouvions la suivre, on avait pied.
Gabrielle s’élança dans le fourré; je la poursuivis. J’avais les vêtements, le col, les souliers où je me sentais le plus à l’aise. Je reconnaissais la robe, l’ombrelle qu’elle préférait. Nous étions enveloppés par les couleurs que nous aurions choisies si, le matin, on avait annoncé que la forêt dût nous changer en scarabées, en arbrisseaux. Nous avions la tenue que nous aurions exigée s’il avait fallu pour sauver un ami d’un tyran lunatique, traverser le Niagara sur la corde tendue. De quel pas assuré nous foulions cette terre si large et cette mousse! Nous courions, nous n’étions pas hors d’haleine. Nous faisions à pied la course que les amoureux plus tourmentés font à cheval. Nous enjambions plus vite encore les allées, d’un bond, comme s’il pleuvait sur elles. Enfin parut le plus droit et le plus haut des chênes de la forêt. De nos quatre bras nous l’enserrions juste; c’était le modèle des chênes qu’à nous deux nous aurions créés, c’était la forme, amour, de notre étreinte. Il fallait l’abandonner. Il fallut porter nos bras énervés. Le rond-point était proche, avec les murs rasés d’un pavillon de chasse dont on voyait encore le plan, avec les portes, les couloirs. Gabrielle, modeste, s’assit sur le gazon dans la pièce la plus petite. Je m’étendis près d’elle, tandis que péniblement nous rejoignait Frauken, qui avait dû contourner les rochers, remonter à la source des ruisseaux que nous avions franchis, qui s’entêtait à appeler l’écho du nom d’un chien qu’elle avait jadis perdu, inquiète quand il se taisait. Entrée par le grand corridor dans notre château invisible, elle s’étendit, de son long, pour moins voir, dans la pièce voisine.
Quel soleil! Le pavillon disparu semblait seulement enfoncé dans la terre, et nous étions sur la terrasse d’un siècle élégant et heureux. Nul mouvement, nulle agitation pour tromper notre joie. Nous la sentions grandir en nous, non sans angoisse. Nous sentions un émoi s’accroître lentement, comme s’il avait un cours réglé, nous attendions je ne sais quelle secousse, quelle délivrance, comme celui qui n’a jamais pleuré, le jour où il souffre, devine, attend les pleurs. Nos yeux justement se voilaient: allait-il en tomber de la neige, du grésil? Près de nous un ruisseau coulait, bouillonnait, déversoir de tout le délire. Je l’écoutais, ma tête posée sur les genoux de Gabrielle; bientôt je n’entendis plus que lui; je fermai les yeux. La petite Gabrielle seule connaît le geste ou la stupeur qui termine la joie: je m’endormis.
The book keeps going
Reading is free forever. Sign up and watch scenes appear while you read.



Scenes Storieta drew for other classics.
New illustrated classics
Once or twice a month: the latest books to get full character casts, scene art, and free comic editions. No account needed.