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Les Aspirans de marine, volume 1
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--Mon cher Édouard, il faut définitivement que ce soir je te présente à notre société.
--Quelle société?
--Oh! une société choisie, va; six aspirans de marine; trois du vaisseau le Régulus, deux de la frégate l’Indienne, et puis moi. C’est une vraie réunion académique, présidée par la décence et embellie par les grâces. On y fume vingt pipes dans la soirée, et pour peu qu’on en ait envie, on y travaille la géométrie et l’algèbre après avoir joué de la bière à l’écarté ou au domino.
--Et d’où vous est venue l’idée de former cette société académique où l’on boit, où l’on fume, et où l’on joue au domino?
--Le hasard seul, ou plutôt la Providence, nous a conduits à l’établir sur la base en apparence la plus folle, et en réalité la plus sage du monde. Mais c’est toute une histoire que j’aurais à te raconter, ou pour mieux dire tout un roman. Imagine-toi qu’un soir en me promenant avec Lapérelle, tu sais bien cet aspirant de première classe du Régulus, avec qui je partage depuis long-temps ma chambre; une petite fille de quatorze à quinze ans vint nous demander l’aumône, de la voix la plus douce et la plus pénétrante que j’aie entendue de ma vie. Elle grelottait de froid sous des haillons, la pauvre enfant! Tu sais combien j’ai toujours eu le cœur accessible à toutes les émotions inattendues. A la lueur d’un réverbère et en tirant quelques sous de ma poche, je remarque que la jeune mendiante est jolie comme un amour; et je dis à Lapérelle: Tiens, vois donc, si ce n’est pas dommage!--Effectivement, me répond-il avec le sang-froid mathématique que tu lui connais: C’est dommage, mais ce n’est pas autre chose.--Je questionne la petite fille... Elle me répond avec ingénuité qu’elle est orpheline, qu’elle se meurt de faim, et qu’elle ne sait même où aller coucher. Cet aveu tout naïf me fait naître de suite une idée. Il tombait une pluie froide comme glace.
--Une idée, je crois bien! J’aurais eu probablement la même idée que toi à ta place.
--Oui, une idée, non pas l’idée de calomnier le malheur, mais bien celle d’une bonne action. Je propose à mon camarade de chambre de faire souper l’orpheline, de lui offrir un gîte; et nous l’amenons chez nous. Si tu avais vu avec quelle avidité elle dévora quelques gâteaux que je lui apportai, cela t’aurait fait à la fois plaisir et pitié...
--Et où coucha-t-elle?
--Sur deux chaises, entre le lit de Lapérelle et le mien. Parole d’honneur!
Le lendemain en nous réveillant nous trouvâmes nos bottes admirablement cirées, et notre chambre balayée comme elle ne l’avait pas encore été depuis plus de six mois.
--Et que fîtes-vous de la petite?
--Ce que nous en fîmes? Un bijou, mon ami, un bijou! nous commençâmes par lui dire de se nettoyer, c’était je crois la chose la plus urgente; 30 et quelques francs que j’avais gagnés à la poule, par une faveur du ciel, car tu sais combien je suis malheureux au jeu, y passèrent et servirent à lui acheter quelques vêtemens simples, mais propres... La malheureuse enfant se nommait Françoise ou Marguerite, je crois; nous l’appelâmes Juliette, de notre autorité privée. Ce nom nous parut plus relevé, et il est de fait qu’il convient bien mieux maintenant à la situation dans laquelle nous l’avons mise, que celui qu’elle portait sous les haillons d’où nous l’avions si heureusement tirée.
--Et quelle est donc sa situation présente?
--Juliette, mon ami, est devenue notre gouvernante. Quatre de nos amis, qui logeaient dans la même maison que nous, se sont associés à notre acte de bienfaisance. Ils ont donné leur pratique à l’orpheline. C’est elle qui raccommode, qui repasse notre linge, qui fait notre ménage et le reste; mais qui fait tout cela avec une intelligence peu commune, je t’assure. Les petits profits du métier lui reviennent, elle vit comme elle peut et elle ne vit même pas trop mal. Les soins qu’elle a pour nous lui sont payés avec usure, en égards, en amitié, en toute espèce de bonnes choses enfin.
--Et en amour, peut-être?
--Mais non; pas trop! Il est convenu qu’elle n’aura jamais parmi nous que deux amans à la fois, et encore à son choix; et il y a trois ou quatre semaines que Lapérelle et moi, qui te parle, nous nous trouvons en pied; car il était bien juste, n’est-ce pas, que nous exerçassions sur le cœur de la petite Juliette certain droit de priorité, eu égard à la précieuse découverte que les premiers nous avions faite?
--C’était de toute justice; mais quel avantage si grand avez-vous trouvé à vivre ainsi?
--Un avantage immense. Celui des mœurs d’abord; et de l’économie ensuite. Nous n’allons presque plus au café; nous travaillons en nous amusant, et dans la douce intimité et la concorde que Juliette sait entretenir entre nous tous, nous fuyons l’ennui que nous allions payer fort cher au billard ou au spectacle, au profit des jouissances très-peu dispendieuses que nous trouvons chez nous. Tout ce que je te conte là doit te paraître étrange, je le sens bien; mais il ne tient qu’à toi de t’assurer ce soir par toi-même, de la vérité du petit tableau de famille que je viens de te faire là. Adieu, n’oublie pas qu’à six heures je veux te présenter à notre société.
A l’heure indiquée je me trouvai au rendez-vous. Mon collègue Mathias me prit par dessous le bras, et nous voilà en route pour nous rendre au lieu de réunion des six aspirans de marine.
Après avoir monté quatre étages, nous nous trouvons rendus à la porte de la mansarde qu’occupaient collectivement nos amis. Mon guide entre d’abord, me prend par la main et d’un air affectueux et demi-grave, il dit à ses cinq confrères qu’éclairaient les rayons vacillans d’un seul bout de chandelle:
--Messieurs, je vous présente mon ami Édouard, aspirant de première classe à bord du même vaisseau que moi.
--Tiens, te voilà! me dit Lapérelle en levant les yeux sur moi et en interrompant le cent de piquet qu’il faisait avec un de ses camarades.
--Ah! mais, messieurs, s’écrie un des sociétaires, voilà qui n’est pas de jeu! Nous étions convenus qu’aucun des membres de la société ne présenterait d’étranger.
J’allais répondre à cette observation assez peu encourageante pour moi, lorsque mon ami Mathias, mon introducteur, crut devoir prendre la parole, et d’un air un peu piqué, il répliqua à celui qui avait accueilli avec répugnance mon entrée dans la maison:
--Messieurs, j’étais loin de penser que notre collègue Édouard fût pour nous un étranger, il est notre ami à tous, et si j’ai pu commettre une indiscrétion en le présentant dans le sein de notre réunion, c’est sur moi et non sur lui que devait tomber le poids d’une observation au moins fort inconvenante. On pouvait fort bien, ce me semble, me faire en particulier le reproche qui vient de m’être adressé en présence de mon camarade; et j’y aurais alors répondu comme j’aurais cru devoir le faire.
--Tiens, le voilà qui se fâche lui à présent, s’écria celui qui m’avait fait la mine en entrant. Tu sais bien que ce n’est pas pour Édouard que j’ai fait cette observation, mais pour ceux que chacun de nous pourrait vouloir introduire à l’avenir.
--L’observation n’en est pas moins fort déplacée et je vous la rappellerai en temps et lieu, reprit Mathias avec énergie.
--Comme tu voudras, au reste!
Je jugeai qu’il était convenable que je prisse la parole dans un débat dont j’étais devenu l’objet.
--Mes amis, dis-je en m’adressant à toute la société, je conçois ce que ma présence inattendue au milieu de vous peut offrir d’étrange. Je ne veux pas qu’il soit dit que je puisse être devenu le prétexte ou le motif de la plus petite mésintelligence au sein de votre réunion, et je vais me retirer sans la moindre rancune, en vous priant d’excuser mon indiscrétion et en vous souhaitant très cordialement le bonsoir.
--Non pas, non pas! s’écria Mathias en me retenant de toutes ses forces par la main, je veux que tu restes ici, pour moi, si ce n’est pour toi. Je me ferai plutôt écharper que de souffrir que tu sortes d’un lieu où je t’ai présenté sous ma responsabilité. Il y va de mon honneur et tu resteras, ne fût-ce que par amour-propre pour moi; ou bien, s’il faut que tu t’en ailles, je m’en irai avec toi pour nous retrouver demain matin, dans un autre endroit, avec chacun de ces messieurs.
L’affaire allait devenir sérieuse, je ne le prévoyais que trop bien, et je ne savais que faire.
Lapérelle, le moins emporté de toute la réunion crut devoir interposer sa grave autorité dans le petit conflit qui venait de me mettre assez mal à l’aise.
--Édouard, me dit-il, tu ignores sans doute le but et l’espèce de notre société. Nous nous sommes réunis ici pour travailler ensemble de manière à pouvoir nous préparer à subir l’examen de première classe qui va bientôt s’ouvrir pour nous. Le motif qui nous a rassemblés nous imposait l’obligation d’éviter toute cause de distraction qui pût nuire à l’application qui nous était si nécessaire pour terminer des études trop tard commencées. Tu es reçu aspirant de première classe, toi, tu n’as plus besoin de te casser la tête pour le même examen que nous. Nous autres, au contraire, nous ne sommes que de seconde classe, et malheureusement il nous reste beaucoup à apprendre...
--Raison de plus pour qu’Édouard vienne nous aider quand nous nous trouverons embarrassés dans une démonstration.
--Mathias, veux-tu bien me laisser achever?
--Parle, puisque tu y tiens; mais je t’avertis d’avance que tout cela ne signifie rien, absolument rien pour moi.
--Je disais donc que nous avons encore beaucoup à acquérir. Sans doute que si tu voulais nous aider de tes conseils et de ton instruction tu pourrais nous être utile. Mais comment t’assujettirais-tu à repasser encore des leçons de géométrie et de trigonométrie pour l’amour de nous?
--Je l’eusse fait volontiers, si j’avais cru pouvoir vous être bon à quelque chose.
--Assurément qu’il l’eût fait, et avec plaisir encore; aucun de vous n’en a douté, mais vous avez voulu trouver un prétexte, et voilà tout.
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