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Les Sèvriennes
Language: fr543 downloads on Project Gutenberg
Subjects
In: Novels·French Literature·Teaching & Education
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #66761.

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The opening · free to read
Le vieil usage n’est-il pas qu’un auteur, avant d’abandonner son livre aux caprices du Destin, le voue à quelque Génie bienfaisant?
Faites-moi la grâce, Madame, d’accepter l’hommage de mon premier livre: vous êtes ce bon Génie, et c’est d’un cœur tout à vous, que je vous offre, en témoignage d’admiration et de gratitude, les pages qui vous ont plu.
Vous m’êtes témoin, Madame, qu’en écrivant un livre sur l’École de Sèvres, je n’ai fait autre chose que grouper mes souvenirs de Sèvrienne, initiant ainsi le public, qui nous ignore, à une vie d’ardent et pénible labeur, à des émotions âpres ou puériles. Je l’ai fait sincèrement, même en ce qui touche quelques sujets délicats.
Ce n’est point une œuvre pédagogique que j’entreprends, et ce n’est pas une satire de la très haute culture que reçoivent à Sèvres les privilégiées de nos lycées de jeunes filles. Je ne suis pas assez l’ennemie de moi-même, pour déchirer le sein qui m’a si copieusement nourrie.
Mon dessein a été de peindre, par des tableaux successifs, et par le récit d’une courte aventure, un milieu très spécial, «select» et très fermé, par la difficulté grandissante du concours de Sèvres.
Sèvres n’est pas un couvent, et n’est pas davantage une Université féminine. Ni nonnes, ni étudiantes, les Sèvriennes, au nombre de soixante, vivent là comme en un gynécée libéral, dont les portes s’ouvrent avec confiance, avec amour, devant la Poésie, l’Art, la Science. Il est facile, en feuilletant les cours des Littéraires et des Scientifiques, de se rendre compte de l’œuvre poursuivie par nos Maîtres. Sèvres est le cerveau de ce grand enfant barbare, imprudent, mais tenace, qu’est l’Enseignement secondaire des jeunes filles.
Ce qu’il est plus difficile de juger, c’est le charme de cette vie solitaire et studieuse, c’est la transformation de ces êtres inachevés, dans l’aube déjà resplendissante de la pensée qui s’éveille, c’est ce moment extraordinaire, où soudain l’esprit atteint sa puberté, moment d’orgueil immense, où la jeune fille se croit assez forte pour marcher seule dans la vie.
Alors, c’est une rupture complète avec le passé: elle entre à Sèvres; d’où vient-elle? peu importe, rien ne va subsister de ce qu’elle apporte en patrimoine. Elle est le sol déjà remué par la charrue, mais non ensemencé. Voilà le semeur qui passe, jetant aux sillons la graine, et sur le germe fécond, pieusement la Vierge referme les lèvres, mystiques gardiennes de la moisson. Le Sacerdoce commence.
Pour donner corps à ma pensée, j’ai choisi un groupe de Sèvriennes très différentes par tempérament les unes des autres, n’ayant de commun entre elles, que le travail, les habitudes, le but à atteindre.
Je n’ai point indiqué, ou très peu, ce qu’elles étaient avant d’entrer à Sèvres: l’histoire d’écolières pauvres, mais intelligentes, voulant trouver un gagne-pain dans l’Enseignement, leur est commune à toutes; si elles doivent souffrir de la confusion des milieux, ce n’est qu’une fois professeurs; alors je dirai leur triste roman, quand elles retombent sans famille, sans amis, dans la plus terrible réalité. Cette fois ce sera le roman du professeur-femme, dont cette étude sur les Sèvriennes n’est que la préface.
Aux scènes de la vie intime de l’École, j’ai mêlé une intrigue romanesque, celle d’une Sèvrienne d’élite, âme très pure, mais inquiète, à la merci de la douleur, et qui, affranchie par la culture de ses Maîtres, ne recule pas devant l’extrême conséquence de ses principes.
Le cas est exceptionnel, j’en conviens: il est vrai, je le sais: donc il est intéressant. Mes autres personnages montrent assez que l’avenir, si avare de bonheur qu’il soit, saura leur convenir, et qu’en toute Sèvrienne, s’il y a l’étoffe d’un éloquent maître de Sorbonne, à la longue il y aura peut-être une éducatrice d’âmes.
Ce livre est vrai aujourd’hui, comme il le fut hier. La fondatrice est morte, son œuvre subsiste, seules quelques coutumes ont disparu avec elle. Les Sèvriennes jouissent de leur supériorité, toisent un tantinet les petits échelons qui sont au-dessous d’elles, dans cette courte échelle universitaire, et se comparent volontiers à ces pages, damerets et damoiseaux, qui se formaient au bien dire et aux belles manières courtoises, auprès des dames d’antan.
Elles ont, elles aussi, jeux de grâces et joutes viriles, avant de mériter «l’accolade ministérielle» qui les crée chevaliers, en les faisant professeurs!
Vous montrer mon École, toute nue, chaste d’être belle, voilà ce que j’ai voulu faire, Madame.
J’ai écrit ce livre avec passion, étant toujours amoureuse de mon École, et parce que ce seul nom de Sèvres est pour moi,--pour nous toutes, hélas!--la résurrection d’un temps où, corps et âmes, nous étions en beauté.
GABRIELLE RÉVAL.
Janvier 1900.
Par ce frais matin de juin, le soleil glisse sur les toits biscornus qui coiffent la vieille Sorbonne et jette, sur le cadran de pierre, la première ombre de l’aiguille. Il est sept heures et demie; quoique très animée, la cour reste maussade comme le giron d’une vieille dame grise prêchant l’austérité.
Des groupes de jeunes filles attendent, la serviette sous le bras, qu’on ouvre la petite porte de l’Amphithéâtre. Les unes restent immobiles, clouées aux pavés luisants, on en voit qui suçotent l’eau de mélisse; les affamées se lestent d’un dernier croissant; d’autres, fiévreuses, arpentent la cour, des marches de la chapelle aux grillages des portes; l’une s’esquive pour repasser «un sujet»; plus loin, une autre interroge son sort, au hasard des petits papiers.
Elles sont là cinquante, soixante, quatre-vingts. Tout à l’heure, il y en aura plus de cent: ce sont les aspirantes littéraires et scientifiques au concours de l’École normale supérieure de Sèvres.
On en voit de gentilles, dix-huit à vingt-cinq ans, pas plus, pâlies par l’émoi ou la houppette, les yeux vifs, fiévreux, un peu battus. Du chic dans une robe de quatre sous, qu’elles portent avec aisance ou désinvolture. Quelques scientifiques ont l’aspect «chien battu» des pauvres institutrices. Quelques littéraires ont arboré la «toilette Conservatoire», à leurs risques et périls: ces messieurs n’aiment pas ça.
En corbeille autour des aspirantes, les mères de famille observent les rivales, lisent sur les figures les chances de réussite: «En voilà une qui doit être très forte... oh, rien à craindre de celle-là.»
Les papas, plus avisés, supputent la cote supplémentaire d’une bouche rieuse, et des yeux qui seront jolis à voir pleurer.
Jalousement on s’observe, on se défie; puis d’instinct les groupes se forment, s’isolent. Il n’y a plus que des gens qui vont se battre à la course: jeu terrible dont quelques-unes ne se relèveront pas.
Premier groupe.--Lycée Fénelon.
Celui-là très en vue, le plus nombreux, porte beau.
Une brunette sémillante, de jolie tournure parisienne, Jeanne Viole, interpellant une de ses compagnes, Berthe Passy, sorte de gavroche enjuponné:
--Dis donc, sommes-nous assez Méduses! Les pauvres petites, elles tremblent à nous regarder. Oui, Mesdemoiselles, c’est nous le Lycée Fénelon, à nous les premières places, à vous les autres... s’il en reste.
--Il nous manque un Suisse, pour nous annoncer, répond l’autre; entends-tu ça, dans le vieil Amphithéâtre: «Messieurs, le lycée Fénelon, pépinière de l’École de Sèvres!» Du coup, toutes les ombres des jeunes clercs voudraient revenir composer avec nous.
Un éclat de rire général accueille cette boutade, et Jeanne Viole, heureuse de cacher son émoi, sous ce papotage d’écolière, reprend:
--C’est gentil ce que notre Plumkett a fait hier pour Didi, son chouchou!
--Quoi donc? est-ce qu’il lui aurait donné des tuyaux sur notre examen, le lâche!
--Mais non, Plumkett, tu le sais bien, est incapable de ça. Il a confié à Didi, avec mille rougeurs, un petit bout de crayon, un fétiche quoi, afin qu’à l’examen, elle retrouve sa note coutumière.
--Chic, chic, voilà qui méritait un baiser! Gageons, fait Berthe railleuse, que Didi ne l’aura pas compris. Cette fille-là ne saura jamais dire merci. Pourtant 18 toute l’année!!! que Dieu fasse, elle a gardé son 18. Ce qu’ils la gobent au Lycée. Il n’y a que Mlle Adrienne Chantilly qui sache parler, qui sache dire; pour elle, on trouve d’illustres comparaisons; crois-tu, que dans les petites classes, on répète: Didi fait du Heredia, Didi parle comme Jules Lemaître, Didi a la voix de Moréno.
Je voudrais seulement qu’on dise de moi: elle a le coup de paupière de cette Didi: je serais sûre aujourd’hui d’entrer première à Sèvres!
En bonne compagne, Jeanne Viole, cherchant à concilier tous les esprits, arrête ce flux de paroles:
--Bêche toujours, ma pauvre vieille, Adrienne Chantilly a le charme, elle séduit les délicats: elle saura prendre d’Aveline, comme elle a pris Plumkett, comme ça, nonchalamment, avec grâce. Je te l’accorde, l’affreuse Nollet lui est supérieure, mais sa laideur est le rachat de son intelligence. Vois-tu, ça nous vexe toujours qu’une autre soit plus femme que nous...
A ce moment, survient une grande jeune fille, Madeleine Bertrand, élève médiocre, cachant sa pauvreté d’esprit sous une attitude hautaine; le poids d’une natte énorme, tombant jusqu’aux talons, redresse sa tête; il y a du triomphe dans sa démarche.
--Comment, c’est encore d’Elle qu’on parle ici! Peut-on songer à d’autres qu’à soi-même, dans un moment pareil! Moi j’ai la fièvre, mon cœur bat...
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