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Lettres d'un bon jeune homme à sa cousine Madeleine
by Edmond About
Language: fr552 downloads on Project Gutenberg
Subjects
In: Humour·Novels·Essays, Letters & Speeches
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #66927.

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The opening · free to read
Vous avez suivi notre pauvre Valentin depuis ses débuts jusqu’à sa mort, et je ne crois pas qu’il ait eu un ami plus dévoué que vous, si ce n’est moi.
Lorsqu’il nous arriva de Quevilly, fort ignorant de la vie et bon jeune homme dans toute la sincérité du mot, vous l’avez dissuadé, comme moi, de gaspiller son encre dans les journaux de tapage. Il nous échappa cependant, l’espace de deux ou trois mois; mais il revint bientôt, désabusé et vieilli. Il a brûlé de ses propres mains les premières lettres qu’il avait publiées: c’est pourquoi vous ne les trouvez pas ici.
Un peu plus tard, quand un homme de bien et un publiciste éminent fonda l’Opinion nationale, Valentin fut assez heureux pour suivre la fortune de M. Guéroult et travailler sous sa direction. Durant une année, il publia, en style courant, et sous une forme un peu trop légère, des idées qui ne manquaient ni de hardiesse ni de maturité. Il donnait son avis sur la question du moment et ne craignait pas, à l’occasion, d’attacher le grelot. C’est ainsi qu’il eut le bonheur de provoquer l’arrêté ministériel qui arrachait à la destruction les tableaux du Louvre.
Si vous trouvez le temps de relire les vingt-quatre lettres que je publie aujourd’hui sous le patronage de votre amitié, vous reconnaîtrez que, pour un simple conscrit, notre ami avait fait une campagne assez honorable. Il avait pris parti pour Raphaël et Rubens contre M. Villot, pour la méthode Chevé contre la routine musicale, pour l’enseignement professionnel contre la routine universitaire, pour le libre échange contre la prohibition, pour les malheureux Parisiens contre le préfet de la Seine, pour le Trésor contre l’entreprise des Monnaies, pour les Italiens contre leurs maîtres, pour les médecins contre les homœopathes et pour la liberté de la presse contre vous savez qui.
Un penchant irrésistible, surtout dans les derniers mois de sa vie, l’entraînait vers les questions politiques. Mais il lui fut toujours difficile, pour ne pas dire impossible, de dire ouvertement ce qu’il pensait. Lorsqu’on écrit dans un journal et qu’on peut d’un seul mot ruiner une grande entreprise, on a les mains liées par l’intérêt d’autrui.
Valentin s’exprimait assez librement sur la politique étrangère. Il ne craignait point de publier ses sympathies pour les nations opprimées en Italie, en Hongrie et dans votre glorieuse et infortunée Pologne. Il a pu prédire aux Italiens une destinée qui s’accomplit aujourd’hui, et dessiner sur le papier la carte de l’Europe telle que nous la verrons dans trois ou quatre ans. Mais lorsqu’il touchait au gouvernement chatouilleux de la France, il avait beau prendre des gants de la peau la plus douce, il manquait rarement de se faire donner sur les doigts.
Cependant il n’était pas un révolutionnaire de la dangereuse espèce. Il pensait, je l’avoue, que la République est un bien joli gouvernement; mais il croyait aussi qu’on doit prendre le temps comme il vient et tirer le meilleur parti possible du gouvernement que l’on a.
L’empereur Napoléon III ne lui ayant jamais fait ni bien ni mal, il le jugeait sans passion et ne voyait en lui ni un tyran ni un dieu. Une étude approfondie de l’histoire contemporaine l’avait conduit à supposer que la politique impériale, si ferme et si inflexible en apparence, pourrait bien être un roseau peint en fer. Il s’imaginait, bien à tort sans aucun doute, qu’il suffisait d’un choc, d’un souffle, d’un rien, pour faire pencher vers la révolution ou vers la réaction les maîtres d’un grand empire. Et le pauvre garçon écrivait naïvement ses petites lettres comme si elles avaient dû aller à Quevilly en passant par les Tuileries, Compiègne ou Saint-Cloud.
Quelquefois, pour faire excuser une vérité un peu hardie, il lançait deux ou trois mots polis à l’adresse des hommes qui nous gouvernent. Mais quel n’était pas son désappointement lorsqu’en lisant le journal il ne trouvait plus que les petits mots gracieux et nulle trace de cette vérité hardie qui devait passer sous le pavillon de la politesse! Souvent aussi on lui rendait des articles tout entiers, que la direction prudentissime n’osait insérer dans le journal.
Ces contrariétés ne l’ont pas conduit au tombeau, car nous sommes loin de 1830, et l’on ne meurt plus pour si peu. Mais vous savez comme moi que notre ami s’est éteint assez tristement, peu satisfait de la vie et surtout de la politique, mécontent des idées et des personnages qui prévalaient alors et persuadé que les hommes ne sauraient être sains et bien portants dans un édifice sans toiture.
Pauvre Valentin! c’est le 23 novembre qu’il est mort, à la veille de ces glorieux décrets qui lui auraient rendu le courage et la vie. J’achèverai sa tâche, si je le peux, maintenant qu’il est permis d’écrire.
EDMOND ABOUT.
LETTRES D’UN BON JEUNE HOMME A SA COUSINE MADELEINE
De mon respect pour les journaux.--Opinion de la presse française sur Bade et son gouvernement.--Je voyage par admiration.--Passage du Rhin.--Je me lie d’amitié avec un honnête Allemand.--De quelques usages allemands qui ne se retrouvent pas chez nous.--Contrebande, contrefaçon, loterie, fausse monnaie, etc., etc.--Bon conseil que je n’ai pas suivi.--Promenade solennelle des wagons allemands.--Bade et ses hôtes.--Mélancolie publique.--Une personne dont on dit du mal et un homme dont on dit du bien.--Elle.--Je la trouve.--Bataille.--Défaite.--Arrestation.--Lui.--Je pars sans l’avoir vu.--Un souhait en l’air.
Je lis les feuilles avec le plus profond respect, et toute parole imprimée est pour moi parole d’Évangile. Ne savons-nous pas depuis longtemps que MM. les rédacteurs aimeraient mieux se couper le poing que de tromper la crédulité publique? D’ailleurs, j’ai entendu dire dans plusieurs cafés que le journalisme est un sacerdoce.
Or, il y a quasiment trois mois que tous les journaux de Paris célèbrent à l’unisson une petite ville d’Allemagne appelée Bade. Les uns admirent la beauté sauvage de ses environs, la solitude de ses forêts, la majesté des ruines qui l’entourent, la salubrité de ses eaux, la douceur de son climat, le silence, la paix et le recueillement qu’on y goûte. Les autres sonnent une fanfare retentissante en l’honneur des bals, des spectacles, des symphonies, des chasses, des courses, des feux d’artifice et du brouhaha plein de charmes qui remplit cet adorable enfer.
Un sceptique serait peut-être alarmé de ces descriptions contradictoires. Pour moi qui ai le cœur simple et l’esprit conciliant, j’ai compris que chacun, suivant ses goûts, trouvait à Bade le silence ou le bruit, la cohue ou la solitude, et que tout le monde y était content. Lorsque j’entendais louer les mœurs simples, l’hospitalité et le désintéressement des indigènes, je me rappelais les ballades du moyen âge et les contes du bon chanoine Schmidt; j’étais heureux d’apprendre que rien n’avait changé et qu’on trouvait encore au delà du Rhin l’Allemagne au cœur d’or, l’Allemagne aux yeux bleus. Quand je lisais dans une correspondance de Bade: «La ville est pleine de ducs, de grands-ducs, d’archiducs; nous ne les comptons plus que par douzaines. Il y en a dans tous les hôtels; on les rencontre à la Conversation par compagnies de sept ou huit; il est permis de les toucher avec la main et même de leur taper respectueusement sur le ventre;» je me disais avec une pointe d’orgueil démocratique: «Qu’est-ce que cela prouve? Que le siècle a marché, et que la bonne Allemagne est à la tête du progrès.»
Quand j’apprenais qu’un pauvre Italien est arrivé à Bade avec vingt sous dans sa poche et qu’il en est parti millionnaire, je souriais finement, et je pensais en moi-même: «Pourquoi s’en étonner? ne faut-il pas s’attendre à tout dans un pays gouverné par le plus magnifique des monarques? Ce Bajazet ou Bénazet que les journaux exaltent à l’envi, ce prince qui donne les plus belles fêtes de l’Europe dans des salons dignes de Louis XIV, cet ami des arts qui commande des comédies et des opéras-comiques pour l’ébattement de sa cour, ce sportsman qui jette quatorze mille francs en litière à un cheval qui a bien couru, ne devait-il pas faire quelque chose pour la malheureuse Italie?»
Voilà, ma chère cousine, l’opinion que les journaux m’avaient faite sur Bade et son souverain. Je présume que tous les Français sont dans les mêmes idées, puisqu’ils vont puiser la vérité aux mêmes sources que moi.
Tu comprendras le désir irrésistible qui m’a poussé un beau matin vers la petite ville et le grand homme dont on parle si avantageusement tous les étés. Je suis parti comme un boulet. Que dis-je? comme un caissier. C’est au point que dans ma hâte j’ai oublié d’aller voir midi à la belle horloge de Strasbourg.
Quand l’omnibus de Kehl aborda la rive droite du Rhin, mon cœur battit, mes yeux se mouillèrent: «Salut, m’écriai-je en moi-même, salut! pensive Allemagne! séjour de la bonne foi et de la simplicité; patrie des vertus naïves; sanctuaire des souvenirs innocents! Reçois un étranger que le hasard a fait naître en France, mais qui méritait de voir le jour au milieu des honnêtes Germains!» Peut-être avais-je pensé un peu haut, car tous les voyageurs de l’omnibus se mirent à me regarder. Mon voisin me tendit la main et me dit:
--Monsieur, nous sommes faits pour nous entendre; touchez là.
Comme il parlait mal la langue allemande, je reconnus qu’il était Allemand du grand-duché de Bade. Sa figure me plut au premier coup d’œil, et son costume aussi. Ses traits semblaient avoir été ébauchés à coups de couteau par un artiste de la contrée. Ses pieds longs, larges et plats étaient de ceux qui s’appuient fortement sur la terre patrie et couvrent une vaste étendue de sol natal. Des bas de laine noire, une culotte de drap bleu, un gilet rouge à boutons de cuivre, une redingote tombant jusqu’aux talons et une casquette de loutre achèveront de te peindre ce vieil Allemand de l’âge d’or. Nous eûmes bientôt fait connaissance: donnez-moi un homme de cœur, et, avant cinq minutes, j’en fais mon ami.
Il m’offrit si cordialement un verre de bière, que je me fis un plaisir de manquer le train pour le suivre dans sa maison. C’était une maison de commerce, bien fournie en marchandises de toute sorte et de tout pays: vins, liqueurs, cristaux, cigares, librairie, épicerie, coutellerie, il y avait de tout dans ce magasin. La politesse me commandait d’y faire quelques emplettes. Je jetai mon dévolu sur certains cristaux de Bohême que je destinais à ton étagère; mais l’énormité des droits à payer me retint.
--Qu’à cela ne tienne, s’écria mon nouvel ami: nous les ferons entrer sans la permission de la douane.
--En contrebande?
--Bien sûr.
--Est-il Dieu possible! Honnête Allemand, vous faites la contrebande?
--Hélas! monsieur, à quoi me servirait-il d’être Allemand, si je ne la faisais pas?
Je demeurai confus. A mon sentiment, la contrebande est un vol. Mais je ne voulus pas le dire à ce brave homme, de peur de l’affliger.
--Ainsi, repris-je d’un air indifférent, vous faites tort au gouvernement français de tous les droits qu’il aurait à percevoir sur vos marchandises?
--Je m’en flatte, et il n’y a pas un Allemand qui ne raisonne comme moi. Nous aimons les Français individuellement, mais nous n’aimons pas le gouvernement de la France. Obliger les individus en fraudant l’administration, c’est double plaisir.
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