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La Fin de Chéri
by Colette
Language: fr522 downloads on Project Gutenberg
Subjects
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #67930.

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The opening · free to read
Chéri referma derrière lui la grille du petit jardin et huma l'air nocturne: «Ah! il fait bon...» Il se reprit aussitôt: «Non, il ne fait pas bon.» Les marronniers pressés pesaient sur la chaleur prisonnière. Au-dessus du bec de gaz le plus proche vibrait un dôme de verdure roussie. Jusqu'à l'aube, l'avenue Henri-Martin, étouffée de végétation, attendrait le faible flux de fraîcheur qui remonte du Bois.
Tête nue, Chéri contemplait sa maison vide et illuminée. Un bruit de cristaux brutalisés lui parvint, puis la voix d'Edmée, claire, durcie pour la réprimande. Il vit sa femme s'approcher de la baie du hall, au premier étage, et se pencher. Sa robe perlée de blanc perdit sa couleur de neige, capta le rayon verdâtre du bec de gaz, s'enflamma de jaune au contact du rideau de soie lamée qu'elle frôlait.
--C'est toi qui es là sur le trottoir, Fred?
--Qui veux-tu que ce soit?
--Tu n'as donc pas reconduit Filipesco?
--Mais non, il avait déjà filé.
--J'aurais pourtant aimé... Enfin, ça n'a pas d'importance. Tu rentres?
--Pas tout de suite. Trop chaud. Je me promène.
--Mais... Enfin comme tu voudras.
Elle se tut un instant et elle dut rire, car il vit trembler tout le givre de sa robe.
--Je vois juste de toi, d'ici, ton plastron blanc et ta figure blanche, suspendus dans du noir... Tu as l'air d'une affiche pour un dancing. Ça fait fatal.
--Comme tu aimes les expressions de ma mère, dit-il pensivement. Tu peux laisser monter tout le monde, j'ai ma clef.
Elle agita une main vers lui et une à une les fenêtres s'éteignirent. Un feu particulier, d'un bleu sourd, avertit Chéri qu'Edmée gagnait par son boudoir la chambre à coucher ouverte sur le jardin, au revers de l'hôtel.
«Pas d'erreur, songea-t-il. Le boudoir s'appelle à présent cabinet de travail.»
Janson-de-Sailly sonna l'heure et Chéri, la tête levée, recueillit au vol les tintements de cloches comme des gouttes de pluie.
«Minuit. Elle est bien pressée de se coucher... Ah! oui, il faut qu'elle soit à son hôpital à neuf heures, demain matin.»
Il fit quelques pas nerveux, haussa les épaules et se calma.
«C'est comme si j'avais épousé une danseuse classique, en somme. À neuf heures, la leçon: c'est sacré. Ça passe avant tout.»
Il marcha jusqu'à l'entrée du Bois. Le ciel, pâle de poussière suspendue, atténuait la palpitation des étoiles. Un pas égal doubla le pas égal de Chéri, qui s'arrêta et attendit: il n'aimait pas qu'on marchât derrière lui.
--Bonsoir, monsieur Peloux, dit l'homme de la «Vigilante» en touchant sa casquette.
Chéri répondit en levant le doigt à la hauteur de la tempe, avec une condescendance d'officier qu'il avait apprise à fréquenter, pendant la guerre, ses collègues les maréchaux des logis, et dépassa l'homme de la «Vigilante», qui pesait de la main sur les portes de fer des petits jardins clos.
À l'entrée du Bois, un couple d'amoureux, sur un banc, froissait des étoffes, mêlait des paroles étouffées; Chéri écouta un moment le doux bruit d'étrave fendant une eau calme, qui montait des corps joints et des bouches invisibles.
«L'homme est un militaire, remarqua-t-il. Je viens d'entendre l'agrafe du ceinturon.»
Tous ses sens veillaient, allégés de pensée. Cette sauvage délicatesse de l'ouïe, elle avait apporté à Chéri, pendant certaines nuits tranquilles de la guerre, des plaisirs compliqués et de sagaces terreurs. Noirs de terre et de crasse humaine, ses doigts de soldat avaient su palper, à coup sûr, des effigies de médailles et de monnaies, reconnaître la tige et la feuille des plantes dont il ignorait les noms... «Hé, Peloux, dis vouâr é-c'qué c'est qué j'tiens là?» Chéri revit le gars roux qui lui glissait sous les doigts, dans l'obscurité, une taupe morte, un petit serpent, une rainette, un fruit ouvert ou quelque ordure, et qui s'écriait: «Ah! qu'i d'vine ben!» Il sourit sans pitié à ce souvenir, et à ce mort roux. Il le revoyait souvent, son camarade Pierquin, couché sur le dos, dormant à jamais d'un air méfiant, il parlait souvent de lui. Ce soir encore, Edmée avait habilement amené, après le dîner, le récit bref, construit avec une gaucherie étudiée, que Chéri savait par cœur et qui finissait par: «Alors Pierquin me dit: Vieux, j'ai fait un rêve de chat, et puis j'ai rêvé encore la rivière ed'chez nous qu'elle était sale dégoûtante... Ça ne pardonne pas...» C'est à ce moment-là qu'il a été cueilli, et par un simple shrapnell. J'ai voulu l'emporter... On nous a retrouvés, lui sur moi, à cent mètres de là... Je vous en parle parce que c'était un brave type... C'est un peu à cause de lui que j'ai reçu ça.»
Tout de suite après cette suspension pudique, Chéri baissait les yeux sur son ruban vert et rouge et secouait la cendre de sa cigarette comme par contenance. Il considérait que cela ne regardait personne, si le hasard d'une explosion avait jeté, l'un en travers des épaules de l'autre, Chéri vivant et Pierquin mort. Car il arrive que la vérité, plus ambiguë que le mensonge, étouffé à demi, sous le poids énorme d'un Pierquin soudain immobile, un Chéri vivant, révolté et haineux... Chéri gardait rancune à Pierquin. Et d'ailleurs il méprisait la vérité depuis un jour d'autrefois où elle était sortie de sa bouche comme un hoquet, pour souiller et pour nuire...
Mais ce soir-là, chez lui, les commandants américains Atkins et Marsh-Meyer, le lieutenant américain Wood semblaient ne pas l'écouter. Leurs visages de premiers communiants sportifs, leurs yeux clairs, fixes et vides attendaient seulement, avec une anxiété presque douloureuse, l'heure du dancing. Quant à Filipesco... «À surveiller», estima laconiquement Chéri.
Une humidité odorante exhalée des berges tondues plutôt que de l'eau épaissie, ceignait le lac. Comme Chéri s'accotait à un arbre, une ombre féminine le frôla hardiment. «Bonsoir gosse...» Il tressaillit à cause du dernier mot, proféré par une voix basse et brûlée, la voix de la soif, de la nuit sèche, de la route poudreuse... Il ne répondit rien, et la femme indistincte fit un pas vers lui sur des semelles molles. Mais il flaira une odeur de lainage noir, de linge porté et de chevelure moite, et il reprit à grands pas légers le chemin de sa maison.
La sourde lumière bleue y veillait toujours: Edmée n'avait pas encore quitté le boudoir-cabinet-de-travail. Sans doute elle écrivait, signait des bons de pharmacie et d'articles de pansement, lisait les fiches de la journée et les brefs rapports d'une secrétaire... Elle penchait sur des papiers, ses cheveux crêpelés à reflet roux, son joli front d'institutrice. Chéri tira, de sa poche, la petite clef plate au bout d'une chaînette d'or:
«Allons-y. Elle va encore me faire l'amour avec une règle...»
Il entra sans frapper, à sa manière, dans le boudoir de sa femme. Mais Edmée ne tressaillit pas, et n'interrompit pas sa conversation téléphonique, que Chéri écouta:
--Non, pas demain... Mais vous n'avez pas besoin de moi pour ça. Le général vous connaît très bien. Et au Commerce, nous avons... Comment, j'ai Lémery? Mais pas du tout! Il est charmant, mais... Allô?... Allô?...
--Oh voyons, vous exagérez... Lémery est aimable avec toutes les femmes qui ne sont ni borgnes ni boiteuses... Quoi? Oui, il est rentré, justement le voici. Non, non, je serai très discrète... Au revoir... à demain...
Un vêtement d'intérieur, tout blanc, glissant, du même blanc que les perles de son collier, découvrait une épaule d'Edmée. Libres, ses fins cheveux de négresse châtaine, un peu raidis par la sécheresse de l'air, suivaient tous les mouvements de sa tête.
--C'était qui?... demanda Chéri.
Elle le questionna en même temps, pendant qu'elle suspendait les récepteurs:
--Fred, tu me laisses la Rolls, demain matin? Ça fera mieux pour ramener le général ici déjeuner.
--Quel général?
--Le général Haar.
--C'est un boche?
Edmée fronça les sourcils.
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