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Le Harem entr'ouvert
Language: fr511 downloads on Project Gutenberg
Subjects
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #68602.

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The opening · free to read
Le caïd Mansour prend le café avec mon mari. Ils sont accroupis tous deux sur le divan, à la mode arabe, et fument en devisant.
Le caïd Mansour est un personnage digne et conscient de sa haute importance. Il est toujours vêtu avec la plus grande recherche. Ses burnous sont en fine laine de Mâteur et ses gebbas aux teintes pâmées: fleur de pêcher, gris tourterelle, mauve de crépuscule, éparpillent autour de lui mille tendres reflets de soie.
Quand il entre, la pièce se parfume d’essences subtiles: ambre, jasmin ou rose.
Le caïd Mansour a des manières exquises et fières. Il me témoigne une déférence infinie, sachant qu’il convient de traiter les Européennes avec plus d’égards et de respect que leurs époux.
--Le salut, Si Mansour!
--Le salut sur toi. Comment vas-tu?
--Comment va ta maison[1]?
[1] On ne parle jamais ouvertement à un Arabe des femmes de sa famille.
--Grâce à Dieu! Ma maison est en parfaite santé et soupire après ta venue. Ne l’honoreras-tu pas bientôt d’une visite?
--Avec plaisir, Si Mansour. Dis-lui que j’irai la voir prochainement.
C’est une grande et noble maison que celle du caïd. Si Mansour a épousé, il y a une dizaine d’années, la princesse Bederen’nour (Lune éclatante) et son frère Si Chédli a pour femme Lella Zenouba, fille du ministre de la plume[2].
[2] Deuxième ministre du bey.
Ces dames me traitent en amie, et réclament toujours ma présence, précieuse distraction dans leur vie monotone. Et rarement je sors de chez elles, sans être suivie du grand nègre de Si Mansour, vêtu d’écarlate et portant un présent. Tantôt un bouquet tout rond où les fleurs fraîches, montées sur de longues tiges d’alfa, sont rehaussées de pistils en papier doré. Tantôt un plat rempli de pâtisseries arabes: backléouas luisants de miel, crottes de gazelle en sucre parfumé, morves du bey, makroudhs farcis de dattes, vertes samsahs aux pistaches.
Il y a plus d’un mois que je n’ai vu mes nobles amies, malgré leurs insistances à ma dernière visite. J’irai demain.
Et que vais-je apporter qui leur plaise et alimente un peu notre conversation?
L’autre fois je les ai ravies avec un vieux stock de catalogues des grands magasins. Pendant des journées entières, elles se sont passionnées pour les modes du Bon Marché d’il y a deux ou trois ans. Et Lella Zenouba m’a même chargée d’une commande: une écharpe de plumes dont elle meurt d’envie.
Ah! voici qui les intéressera fort: un petit stéréoscope portatif et toutes les vues tunisiennes prises par mon frère durant son séjour ici.
La maison de Si Mansour n’est pas très éloignée de la mienne. Elle occupe, comme toute demeure d’importance où il convient d’être tranquillement chez soi, loin de la rue, une impasse entière aux arcades gracieuses. Les premiers bâtiments sont les communs et les écuries du caïd. Puis vient la maison,--le palais serait plus juste--de Si Mansour.
Bien entendu, les grands murs blancs ne trahissent la richesse intérieure que par leurs dimensions, et seule la porte, énorme, massive, en bois sculpté, dans son encadrement de marbre rose, atteste l’importance seigneuriale du logis.
Elle s’ouvre sur un vestibule revêtu de faïences et garni de divans où siègent en permanence les gardiens du lieu, un Marocain au profil d’ascète, et le nègre vêtu d’écarlate. Ils me connaissent et me laissent passer sans difficulté. Je heurte le marteau de bronze à la petite porte du fond.
--Qui est là?--crie une voix, de l’intérieur.
Cela suffit. Du reste, en le cas présent, mon accent me dénonce. Une grosse négresse entrebâille la porte en ayant soin de se cacher derrière le battant, afin de ne point être vue des serviteurs mâles.
Je traverse le joli patio à colonnes, au-dessus duquel se découpe un carré de ciel très bleu, et je suis introduite dans un grand salon, tout en longueur, aux parois luisantes de faïences polychromes. Au centre se creuse le «divan» entouré de sofas abondamment pourvus de coussins. Les murs ont sept ou huit mètres de haut, et des lustres étincelants, en cristal de Venise, tombent des voûtes ciselées. Il fait presque frais dans ce salon, bien que dehors la chaleur soit lourde, et l’on y voit à peine, après l’éblouissement du patio. Mais les yeux se font vite à l’ombre douce qui atténue les mille couleurs et les dorures d’une décoration orientale.
Pas plus dans cette pièce que dans toute autre du logis, il n’y a d’ouverture sur l’impasse; de grandes fenêtres aux grilles en fer forgé donnent sur le patio.
Ces dames se font attendre longtemps. C’est leur habitude, car elles rehaussent leur parure chaque fois que je viens. Mabrouka, la négresse, me tient compagnie.
Mabrouka est une amie de Chedlïa, ma servante; elle va souvent la voir et lui conter les faits et gestes de ses maîtres. Parfois, comme aujourd’hui, ses confidences indiscrètes débordent jusqu’à moi.
--Par Allah! tu arrives en un triste moment. Si Chédli n’est encore pas rentré cette nuit, et Lella Zenouba a pleuré jusqu’au matin en l’attendant. Sans doute était-il auprès de cette danseuse française pour laquelle il fait des folies...
Chacun sait que Si Chédli s’est acoquiné avec une petite chanteuse du Palmarium, perverse et prétentieuse, qui lui fait payer cher des faveurs à la portée de tous.
Le caïd Mansour, malgré son chapelet, son air digne et ses hautes fonctions, est aussi libertin que son frère, et les aventures de ces deux nobles personnages défrayent la conversation de bien des harems.
A la rigueur, cela se comprend du caïd Mansour, dont la femme est laide et n’est plus très jeune, car voici déjà dix ans qu’il l’épousa dans sa fleur. Et l’on se souvient de sa déconvenue le jour des noces,--si grande qu’il ne put la dissimuler,--en dévoilant son épouse que le fard et les bijoux n’arrivaient pas à rendre belle.
Toute autre eût été répudiée sur l’heure et ramenée à son père avant la consommation du mariage. Mais, on ne répudie point une princesse! une fille de sang beylical! Et le caïd Mansour a gardé sa femme et son dépit.
Oui, cela se conçoit que Si Mansour cherche au dehors des compensations. Jadis il eût pris d’autres épouses; mais maintenant cela ne se fait plus guère chez les citadins, outre qu’il serait peu séant de donner une rivale à la petite-fille d’un bey. Et certes, ce n’est point une joie pour les yeux de se poser toujours sur la laide et chevaline princesse Bederen’nour.
Mais, que Si Chédli délaisse la gracieuse Lella Zenouba, au corps d’ambre et aux yeux de génisse, pour des Françaises de mauvaise vie,--par le Prophète!--voilà ce qu’on ne peut comprendre!
C’est que Si Mansour et Si Chédli ont du sang brûlant dans les veines et du vice jusqu’à la racine des cheveux, en dignes fils de Si Abd el Latif, favori de Si Sadok bey, tous deux aujourd’hui dans la miséricorde d’Allah!
C’est à leur père, un ancien esclave, beau comme la lumière du matin, devenu tout-puissant auprès de son illustre maître, grâce à des complaisances... païennes, qu’ils doivent leur grosse fortune, leurs palais de Tunis, de Rhadès et de Gamart, ainsi que cette frénésie qui les pousse aux pires excès.
Ne raconte-t-on pas que Si Abd el Latif mettait à mal toutes les femmes de son milieu, et allait jusqu’à faire garder par les soldats du bey les portes des hammams, les soirs où certaines dames particulièrement nobles et belles s’y étaient rendues, afin de satisfaire ses désirs en toute tranquillité. Et nul n’osait se plaindre ni résister à un si puissant personnage, capable de vous faire pendre dans la cour du Bardo, sur un signe de son petit doigt.
L’occupation française a enrayé tout cela, et pareilles fantaisies ne sont plus à la portée de Si Mansour et de Si Chédli, ses fils. Mais, par Allah! il reste bien moyen de s’arranger, et l’on a en outre, aujourd’hui, la ressource des actrices du Palmarium, du Casino de la Goulette, et des cocottes françaises ou italiennes qui circulent le soir sur le boulevard de la Marine.
Et les femmes, toujours trahies, toujours délaissées, éternelles prisonnières dans leurs palais de faïence, se morfondent des nuits entières en l’attente du mari pour qui elles se sont parées en vain.
Tout cela, je le connais par les confidences de la négresse Mabrouka, les récits de Chedlïa, les racontars de harems et de terrasses où tout se sait. Mais mes nobles amies ne m’en disent jamais rien, dans leur souci de dignité vis-à-vis d’une Européenne.
Justement les voici qui s’avancent à travers le patio, de leur démarche nonchalante et balancée, et le soleil fait un instant luire les ors de leurs parures.
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