Storieta
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Le Marquis De Saint-alais

Nous arrivions sur la terrasse que mon père avait fait établir peu de temps avant sa mort, et qui se développait sous les fenêtres postérieures du château, entre le corps de logis et la nouvelle pelouse. Saint-Alais promena autour de lui un regard de dédain mal dissimulé.

--Qu’avez-vous fait du jardin? me demanda-t-il, avec une moue de désapprobation.

--Mon père l’a mis de l’autre côté de la maison, répondis-je.

--On ne le voit plus?

--Non. Il est derrière la roseraie.

--A la mode anglaise! fit le marquis, en haussant les épaules avec un ricanement discret. Et vous aimez avoir toute cette herbe sous vos fenêtres?

--Oui, cela me plaît.

--Tiens! Et cette nouvelle plantation? Elle vous cache le village, du château, ce me semble?

--En effet.

Il se mit à rire.

--En effet, reprit-il, c’est ainsi que se comportent tous ceux qui exaltent sans cesse le peuple, la liberté et la fraternité. Ils aiment le peuple, mais ils ne l’aiment qu’à distance, de l’autre côté d’un parc ou d’une haie d’aubépine bien haute. Moi, à Saint-Alais, je préfère avoir l’œil sur mes gens, et s’ils ne marchent pas droit, gare au carcan!... A ce propos, qu’est donc devenu le vôtre, vicomte? Je l’avais toujours vu en face de l’entrée.

--Je l’ai fait brûler, répondis-je.

Et je sentis le rouge me monter au front.

--Votre père l’a fait brûler, voulez-vous dire? répliqua-t-il, en me lançant un regard interrogatif.

--Non, dis-je avec résolution, tout en me reprochant d’avoir honte devant Saint-Alais d’un geste dont j’étais si fier lorsque j’étais seul. C’est moi qui l’ai fait brûler l’hiver dernier. J’estime que l’âge est révolu de ces instruments-là.

Le marquis n’était guère mon aîné que de cinq ans, mais ces cinq ans, passés à Paris et à Versailles, lui donnaient sur moi un avantage énorme, et son regard d’étonnement méprisant me fit l’effet d’un soufflet. Toutefois, il s’abstint de commentaires, et après un court silence, il changea de sujet, et me parla de mon père. Il rappela son souvenir et celui d’événements rattachés à sa personne, sur un ton d’affectueux respect qui eut bien vite désarmé ma colère.

--C’est en sa compagnie que j’ai tué un oiseau au vol pour la première fois! me dit Saint-Alais avec ce charme irrésistible de façons qui l’avait caractérisé dès l’enfance.

--Il y a douze ans de cela, fis-je.

--Tout juste, monsieur, reprit-il, avec un léger salut rieur. En ce temps-là je connaissais un petit garçon aux jambes nues qui courait après moi en m’appelant Victor et me considérait comme le plus grand des mortels. Je ne me doutais guère qu’il en viendrait un jour à m’exposer les Droits de l’Homme! Et, pardieu, vicomte, il faudra que j’empêche Louis de vous fréquenter, car vous en feriez un aussi grand réformateur que vous. Mais, reprit-il, abandonnant ce sujet avec un sourire et un geste détaché, je ne suis pas venu ici pour vous parler de Louis, monsieur le vicomte, mais bien d’une personne qui vous inspire encore plus d’intérêt.

Je sentis à nouveau le rouge me monter au front, mais pour une toute autre cause.

--Mlle de Saint-Alais est sortie du couvent? fis-je.

--Depuis hier. Ma mère l’emmènera demain à Cahors, où elle prendra du monde un premier aperçu. Et entre toutes les nouveautés qu’elle y verra, nulle, je pense, ne l’intéressera davantage que le vicomte de Saux.

--La santé de mademoiselle votre sœur est bonne? demandai-je comme un benêt.

--Excellente, répondit-il, avec la plus exquise politesse. Vous pourrez vous en convaincre par vous-même demain soir, ou même plus tôt si nous faisons route ensemble. Vois aimerez, j’imagine, monsieur le vicomte, disposer d’une semaine ou deux pour vous insinuer dans ses bonnes grâces? Puis, lorsque vous vous serez mis d’accord avec la marquise sur la date et les autres détails, mieux vaudra célébrer le mariage... pendant que je suis là.

Je m’inclinai. Depuis une semaine j’attendais ce discours, mais je l’attendais de Louis, qui était pour moi comme un frère, et non pas de Victor. Ce dernier, à vrai dire, avait été l’idole de mon enfance; mais durant les années passées depuis lors, la vie de cour, un long séjour à Versailles et à Saint-Cloud, avaient fait de lui cet homme si fier qui se tenait devant moi; et je trouvais l’ironie de son regard aussi déconcertante que l’aplomb inimitable de ses manières. Je réussis néanmoins à me parer des sentiments qui convenaient à mon rôle et à manifester ce délicat mélange de dignité, de politesse et de ferveur que l’occasion exigeait, suivant les rites. Mais ma langue s’embarrassait, et il vint à mon secours.

--Bien, bien, fit-il amicalement, vous raconterez cela à Denise; vous aurez en elle, à coup sûr, une auditrice complaisante. Au début, comme il sied, poursuivit-il en remettant ses gants avec un léger sourire, elle sera un peu intimidée. Je ne doute pas que les bonnes sœurs ne l’aient endoctrinée à voir dans un homme quelque chose dans le genre d’un loup, et pis encore dans un prétendant. Mais bah! mon ami, la femme reste la femme, malgré tout, et en une semaine ou deux vous aurez trouvé le chemin de son cœur. Ainsi donc, nous pouvons compter sur vous demain soir, sinon plus tôt?

--Très certainement, monsieur le marquis.

--Pourquoi pas Victor? demanda-t-il, en posant la main sur mon bras par un rappel de notre sans-façon de jadis. Nous allons bientôt être frères, et par conséquent nous détester l’un l’autre. En attendant, faites-moi la grâce de m’accompagner jusqu’au portail. J’avais encore quelque chose à vous dire. Voyons... de quoi s’agissait-il?

Mais soit qu’il ne pût se le rappeler sur-le-champ, soit qu’il trouvât quelque difficulté à entamer son sujet, nous avions déjà descendu presque la moitié de l’avenue de noyers qui mène au village, quand il reprit la parole. Et ce fut sans préambule qu’il entra dans le cœur du sujet:

--Vous êtes au courant de cette protestation?

--Oui, répondis-je avec contrainte, et saisi d’un pénible pressentiment.

--Vous allez la signer, bien entendu?

Il avait hésité avant de me poser la question; j’hésitai avant d’y répondre. Cette protestation--si régulier que paraisse le terme, il n’en cachait pas moins, nous le savons aujourd’hui, et l’origine des troubles et celle d’un monde nouveau--était une motion que l’on voulait présenter à la prochaine réunion de la noblesse à Cahors, dans le but de flétrir la conduite de nos représentants de Versailles, qui avaient consenti à siéger avec le tiers état.

Or, pour ma part, et en dépit de mes vues primitives sur la question,--car j’eusse aimé voir la réforme suivre le système anglais, où la chambre noble reste à part,--je considérais cette mesure, puisque adoptée et légalisée par le roi, comme irrévocable, et la protestation comme inutile. De plus, je ne pouvais ignorer que les promoteurs de cette dernière avaient l’intention de s’opposer à toute réforme, de se cramponner à tous privilèges, d’étouffer tous espoirs d’un meilleur gouvernement; et comme ces espoirs n’avaient cessé de grandir chaque jour depuis les élections, il n’était plus guère ni prudent ni facile de les étouffer. A moins donc de renier mes principes, qui étaient bien connus, je ne me croyais pas libre de signer la protestation. Et j’hésitais à répondre.

--Eh bien! dit-il enfin, comme je me taisais toujours.

--Je crois que cela ne m’est pas possible, répondis-je, en rougissant.

--Pas possible de signer?

--Non.

Il eut un rire jovial.

--Peuh! fit-il, je crois que vous y viendrez. J’ai besoin de votre promesse, vicomte. C’est une petite affaire, une bagatelle sans importance, mais il nous faut de l’unanimité. C’est la seule chose nécessaire.

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