
Public-domain ebook
Charmes
by Paul Valéry
Language: fr1,878 downloads on Project Gutenberg
Subjects
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #71062.

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by Paul Valéry
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Ce recueil, intitulé Charmes et signé par Paul Valéry, se présente comme une série de poèmes et de fragments lyriques du début du XXᵉ siècle. L’ouverture débute par un dialogue énigmatique entre des « Maîtresses de l’âme » et le poète, où les idées sont décrites comme des courtisanes ennuyées, puis s’enchaîne en une succession de métaphores végétales, d’images de toile d’araignée et de jeux de lumière. Le texte s’articule autour de motifs récurrents – le platane, les nymphes, les colonnes, le Narcisse – qui se mêlent à des appels à la création, à la transgression et à la quête d’une présence spirituelle. Cette première partie, dense et presque incantatoire, donne le ton d’une œuvre où la langue se fait instrument de recherche intérieure, tout en évoquant la nature et le cosmos comme miroirs de l’âme.
Le style de Valéry, caractéristique de la poésie française du premier tiers du siècle, est à la fois flamboyant et rigoureux, mêlant une richesse lexicale à une cadence musicale qui rappelle les symbolistes tout en anticipant les expérimentations modernistes. La voix poétique oscille entre exaltation mystique et interrogation philosophique, offrant aux lecteurs une expérience sensorielle où chaque vers semble tissé d’une toile denses images. Les amateurs de poésie symboliste, de prose poétique et de textes où la forme et le fond s’entrelacent avec une intensité intellectuelle et sensuelle, y trouveront un terrain fertile. Ceux qui apprécient les écrits de Valéry, de Rimbaud ou de Mallarmé, ainsi que les curieux de la modernité poétique française, seront particulièrement séduits par ce recueil.
The opening · free to read
Quoi! c’est vous, mal déridées! Que fîtes-vous, cette nuit, Maîtresses de l’âme, Idées, Courtisanes par ennui? --Toujours sages, disent-elles, Nos présences immortelles Jamais n’ont trahi ton toit! Nous étions non éloignées, Mais secrètes araignées Dans les ténèbres de toi!
Ne seras-tu pas de joie Ivre! à voir de l’ombre issus Cent mille soleils de soie Sur tes énigmes tissus? Regarde ce que nous fîmes: Nous avons sur tes abîmes Tendu nos fils primitifs, Et pris la nature nue Dans une trame ténue De tremblants préparatifs...
Leur toile spirituelle, Je la brise, et vais cherchant Dans ma forêt sensuelle Les oracles de mon chant. Être!... Universelle oreille! Toute l’âme s’appareille A l’extrême du désir... Elle s’écoute qui tremble Et parfois ma lèvre semble Son frémissement saisir.
Voici mes vignes ombreuses. Les berceaux de mes hasards! Les images sont nombreuses A l’égal de mes regards... Toute feuille me présente Une source complaisante Où je bois ce frêle bruit... Tout m’est pulpe, tout amande, Tout calice me demande Que j’attende pour son fruit.
Je ne crains pas les épines! L’éveil est bon, même dur! Ces idéales rapines Ne veulent pas qu’on soit sûr: Il n’est pour ravir un monde De blessure si profonde Qui ne soit au ravisseur Une féconde blessure, Et son propre sang l’assure D’être le vrai possesseur.
J’approche la transparence De l’invisible bassin Où nage mon Espérance Que l’eau porte par le sein. Son col coupe le temps vague Et soulève cette vague Que fait un col sans pareil... Elle sent sous l’onde unie La profondeur infinie, Et frémit depuis l’orteil.
Tu penches, grand Platane, et te proposes nu, Blanc comme un jeune Scythe, Mais ta candeur est prise, et ton pied retenu Par la force du site.
Ombre retentissante en qui le même azur Qui t’emporte, s’apaise, La noire mère astreint ce pied natal et pur A qui la fange pèse.
De ton front voyageur les vents ne veulent pas; La terre tendre et sombre, O Platane, jamais ne laissera d’un pas S’émerveiller ton ombre!
Ce front n’aura d’accès qu’aux degrés lumineux Où la sève l’exalte; Tu peux grandir, candeur, mais non rompre les nœuds De l’éternelle halte!
Pressens autour de toi d’autres vivants liés Par l’hydre vénérable; Tes pareils sont nombreux, des pins aux peupliers, De l’yeuse à l’érable,
Qui, par les morts saisis, les pieds échevelés Dans la confuse cendre, Sentent les fuir les fleurs, et leurs spermes ailés Le cours léger descendre.
Le tremble pur, le charme, et ce hêtre formé De quatre jeunes femmes, Ne cessent point de battre un ciel toujours fermé, Vêtus en vain de rames.
Ils vivent séparés, ils pleurent confondus Dans une seule absence, Et leurs membres d’argent sont vainement fendus A leur douce naissance.
Quand l’âme lentement qu’ils expirent le soir Vers l’Aphrodite monte, La vierge doit dans l’ombre, en silence, s’asseoir, Toute chaude de honte.
Elle se sent surprendre, et pâle, appartenir A ce tendre présage Qu’une présente chair tourne vers l’avenir Par un jeune visage...
Mais toi, de bras plus purs que les bras animaux, Toi qui dans l’or les plonges, Toi qui formes au jour le fantôme des maux Que le sommeil fait songes,
Haute profusion de feuilles, trouble fier Quand l’âpre tramontane Sonne, au comble de l’or, l’azur du jeune hiver Sur tes harpes, Platane,
Ose gémir!... Il faut, ô souple chair du bois, Te tordre, te détordre, Te plaindre sans te rompre, et rendre aux vents la voix Qu’ils cherchent en désordre!
Flagelle-toi!... Parais l’impatient martyr Qui soi-même s’écorche, Et dispute à la flamme impuissante à partir Ses retours vers la torche!
Afin que l’hymne monte aux oiseaux qui naîtront, Et que le pur de l’âme Fasse frémir d’espoir les feuillages d’un tronc Qui rêve de la flamme,
Je t’ai choisi, puissant personnage d’un parc, Ivre de ton tangage, Puisque le ciel t’exerce, et te presse, ô grand arc, De lui rendre un langage!
O qu’amoureusement des Dryades rival, Le seul poète puisse Flatter ton corps poli comme il fait du Cheval L’ambitieuse cuisse!...
--Non, dit l’Arbre. Il dit: Non! par l’étincellement De sa tête superbe, Que la tempête traite universellement Comme elle fait une herbe!
Dès l’aube, chers rayons, mon front songe à vous ceindre! A peine il se redresse, il voit d’un œil qui dort Sur le marbre absolu, le temps pâle se peindre L’heure sur moi descendre et croître jusqu’à l’or...
... «Existe!... Sois enfin toi-même! dit l’Aurore, O grande âme, il est temps que tu formes un corps! Hâte-toi de choisir un jour digne d’éclore, Parmi tant d’autres feux, tes immortels trésors!
Déjà, contre la nuit, lutte l’âpre trompette! Une lèvre vivante attaque l’air glacé; L’or pur, de tour en tour, éclate et se répète, Rappelant tout l’espace aux splendeurs du passé!
Remonte aux vrais regards! Tire-toi de tes ombres, Et comme du nageur, dans le plein de la mer, Le talon tout-puissant l’expulse des eaux sombres, Toi, frappe au fond de l’être! Interpelle ta chair,
Traverse sans retard ses invicibles trames, Épuise l’infini de l’effort impuissant, Et débarrasse-toi d’un désordre de drames Qu’engendrent sur ton lit les monstres de ton sang!
J’accours de l’Orient suffire à ton caprice! Et je te viens offrir mes plus purs aliments; Que d’espace et de vent ta flamme se nourrisse! Viens te joindre à l’éclat de mes pressentiments!»
--Je réponds!... Je surgis de ma profonde absence! Mon cœur m’arrache aux morts que frôlait mon sommeil, Et vers mon but, grand aigle éclatant de puissance, Il m’emporte!... Je vole au-devant du soleil!
Je ne prends qu’une rose et fuis... La belle flèche Au flanc!... Ma tête enfante une foule de pas... Ils courent vers ma tour favorite, où la fraîche Altitude m’appelle, et je lui tends les bras!
Monte, ô Sémiramis, maîtresse d’une spire Qui d’un cœur sans amour s’élance au seul honneur! Ton œil impérial a soif du grand empire A qui ton sceptre dur fait sentir le bonheur...
Ose l’abîme!... Passe un dernier pont de roses! Je t’approche, péril! Orgueil plus irrité! Ces fourmis sont à moi! Ces villes sont mes choses, Ces chemins sont les traits de mon autorité!
C’est une vaste peau fauve que mon royaume! J’ai tué le lion qui portait cette peau; Mais toujours le fumet du féroce fantôme Flotte chargé de mort, et garde mon troupeau!
Enfin, j’offre au soleil le secret de mes charmes! Jamais il n’a doré de seuil si gracieux! De ma fragilité je goûte les alarmes Entre le double appel de la terre et des cieux!
Repas de ma puissance, intelligible orgie, Quel parvis vaporeux de toits et de forêts Place au pied de la pure et divine vigie, Ce calme éloignement d’événements secrets!
L’âme enfin sur ce faîte a trouvé ses demeures! O de quelle grandeur, elle tient sa grandeur Quand mon cœur soulevé d’ailes intérieures Ouvre au ciel en moi-même une autre profondeur!
Anxieuse d’azur, de gloire consumée, Poitrine, gouffre d’ombre aux narines de chair, Aspire cet encens d’âmes et de fumée Qui monte d’une ville analogue à la mer!
Soleil, soleil, regarde en toi rire mes ruches! L’intense et sans repos Babylone bruit, Toute rumeur de chars, clairons, chaînes de cruches Et plaintes de la pierre au mortel qui construit.
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