Storieta
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The opening · free to read

Une averse rageuse bat mes vitres, les cingle de gouttelettes haletantes, sous la rafale d’équinoxe... Une averse qui sera brève comme une colère soudaine et trop violente.

Déjà les nuées lourdes se déchirent et se cernent de lumière. Leurs flocons déchiquetés s’éparpillent vers les lointains d’un ciel très bleu, très pur, d’un bleu presque aigu, dans son intensité.

Et alors, je ne sais pourquoi, tout à coup, l’idée me traverse le cerveau que mon Moi intime ressemble à ce ciel tourmenté, où se heurtent des ombres, des clartés, des souffles de tempête; où les pleurs de la pluie sont soudain dévorés par le feu d’un rais de soleil.

Cette âme houleuse, qui la devinerait--et je m’en amuse...--chez la jeune dame dont, en ce moment, l’image se reflète dans la glace du panneau qui me fait face?

Cette jeune dame a la mine paisiblement nonchalante d’une créature étrangère à tout ce qui bouleverse, distrait ou passionne l’innombrable foule de ses sœurs. Elle ne paraît rien regretter ni souhaiter.

Je viens de la regarder un instant, toute mince en son kimono à grandes fleurs bizarres; sa petite figure d’une pâleur chaude, coiffée de cheveux châtain doré dont les vagues aventurent un flot capricieux au-dessus des yeux sombres.

Les coudes dressés sur la table à écrire, elle avait le menton appuyé sur ses mains jointes, un air de parfait je m’en fichisme, le regard songeur et la bouche moqueuse... Moqueuse en cet instant surtout, où elle constatait à quel point sa forme périssable gardait bien les mystères de son jardin secret.

Chère petite forme périssable, de votre discrétion combien je vous ai de gré!

Mais, ce matin, vous m’intéressez moins que le large ciel où le vent entraîne des nuées éperdues. Pour le mieux contempler, j’ai laissé tomber ma plume sur le buvard qu’elle a strié d’un trait obscur. Et j’ai regardé l’eau gicler contre mes fenêtres closes, jouissant avec un plaisir égoïste d’avoir l’abri de ma grande chambre claire où, dans la cheminée, crépitaient les bûches,--j’ai l’horreur des calorifères!--où flottait la senteur d’une botte de violettes dont la chaleur du foyer exaltait le parfum printanier.

Et les minutes ont coulé... longues?... brèves?... Je l’ignore. Qu’importe d’ailleurs! A moi seule, je dois compte de mon temps, dont je n’ai que faire, hélas!

Ce m’était un délice de demeurer ainsi, sans obligation de vouloir, d’agir, ma pensée vagabonde ressuscitant la soirée d’hier.

Pour en noter les incidents, j’avais pourtant saisi ma plume; puisque ce m’est devenu un besoin de causer avec moi-même Geneviève Doraines, mon unique confidente.

En vérité, cette soirée d’hier a été flatteuse à souhait pour l’orgueil du maître dont je porte le nom. La première de son nouvel opéra-comique, La Danaïde, a pris l’allure d’une manière de triomphe. Triomphe pour le compositeur. Triomphe pour l’interprète. Tous deux unis par les attirances souveraines de l’art et de l’amour... Est-ce de l’amour?... Après tout, oui, c’est ainsi que cela s’appelle, en général... Tous deux, instruments ultra-sensibles qui ont réalisé, hier soir, l’un par sa musique, l’autre par sa voix, une œuvre de voluptueuse beauté.

Ah! que la musique de mon mari est bien à son image! Quand je l’écoute, il me semble pénétrer dans tous les replis de sa personnalité. Elle a ses caresses et ses violences, sa fougue capricieuse, sa sensualité tour à tour nonchalante, spirituelle, perverse ardemment, et cruelle aussi.

Sa musique? C’est bien celle d’un être obéissant à toutes les impulsions qui bondissent en lui. Et c’est en même temps la musique d’un maître qui, ayant reçu le «don», connaît, de plus, tous les secrets de son art.

Si, en lui, je juge l’homme à sa mesure, je reconnais que l’artiste mérite une des premières places parmi les créateurs de notre époque.

Qu’y a-t-il donc dans cette musique, pour qu’elle accomplisse, tant que ses harmonies m’enveloppent, le miracle de me faire oublier tout ce qui nous a séparés et transformés, l’un pour l’autre, en deux étrangers?... En ces moments-là, seul, l’artiste existe pour moi; l’artiste que je comprends si bien, que souvent encore, il me dit--c’est un refrain:

--Personne ne chante ma musique comme vous, Geneviève.

Autrefois, au temps des vieilles lunes, il disait: «... Comme toi, Viva.»

Est-il possible que ce temps ait existé? Ah! que c’est loin en arrière dans le passé, la folie de nos premiers mois d’amour...--dix ans de cela... Et puis, peu à peu, les révélations du hasard, de l’intuition; le désenchantement; les scènes mauvaises, épuisantes, dont le seul souvenir m’épouvante.

Et dans ce chaos sombre, l’éclair des réconciliations; exquises, les premières...

Puis les autres!... les mélancoliques, les décevantes, les misérables, qui me jettent encore au visage une brûlure de honte...

Enfin le lien dénoué, brisé définitivement. Quelle délivrance!... Trois ans bientôt.

Mais pourquoi donc, ce matin, est-ce que j’évoque mon lamentable passé?

Parce qu’hier, pendant que j’écoutais, immobile dans l’ombre de la loge--une baignoire où Robert et moi étions seuls à ce moment--le sortilège des sons évoquait des fantômes qui erraient dans mon âme... Pauvres ombres, douloureuses et frémissantes, que le Moi maintenant détaché de tout--oh! combien!--regardait passer avec un calme mortel. Et de la pitié aussi...

C’était encore ce même Moi, désabusé autant que le vieux roi de l’Écriture, qui observait l’homme assis à mes côtés, dont tout l’être vivait son œuvre.

Lui aussi demeurait immobile. Mais que son masque, où les dents mordaient sans cesse la lèvre, était révélateur!--pour moi, du moins. La lueur de la rampe, toute proche, heurtait la ligne du profil, accusait les meurtrissures du visage, creusées par tant de causes, allumait des éclairs d’or roux dans la barbe un peu longue, trahissant, sous la pleine lumière, l’altération des traits contractés par l’ivresse de la bataille engagée!

Avec une interrogation brève, il se penchait par instant vers moi:

--Ça va, ce me semble, Viva. Ne trouvez-vous pas?

D’ailleurs, il n’attendait pas de réponse. Il sentait que «ça allait»... aussi bien que moi qui, par un bizarre dédoublement de personnalité, n’étais plus qu’une passionnée de musique, absorbée toute par la révélation publique d’une œuvre d’art.

Sa fièvre m’avait atteinte, me rendant vibrante à tous les sons, à toutes les nuances, à tous les remous d’impressions dans la salle capricieuse des premières dont il avait souverainement conquis l’attention.

Vraiment, cette représentation m’intéressait comme une partie à gagner, une partie artistique qui valait son prix.

Mais l’instant est arrivé où elle est entrée en scène, elle, la Danaïde, elle qui est, à la lettre, la maîtresse de mon mari. Et il est redescendu des hauteurs sereines de l’Art. J’ai vu l’éclair qui le brûlait et réduisait en poussière la conscience de ma présence près de lui, de la foule du public qui emplissait la salle, des confrères jaloux, des critiques aux aguets. Même son œuvre, il l’a oubliée, à cette minute...

Il la regardait, elle; et au fond de ses prunelles, je sais quelle lueur flambait, pour l’avoir fait jaillir autrefois...

Puis, avec l’inconscience à laquelle je suis bien accoutumée, il s’est à demi incliné et m’a murmuré:

--Elle est admirablement belle, n’est-ce pas?

C’était vrai. Et parce que je n’ai jamais su dire autre chose que ma pensée, j’ai répondu:

--Oui, très belle...

Orgueilleusement, je constatais aussi qu’en mon être aucune fibre douloureuse n’avait tressailli. Personne n’aurait pu découvrir, au fond de mes yeux, autre chose qu’une curiosité détachée.

Oui, en vérité, cette femme ainsi dévêtue par l’enroulement étroit de sa tunique, avait l’harmonieuse beauté de quelque nymphe antique; mais cette nymphe était aussi une amoureuse dont les yeux, les lèvres, le geste, la gorge nue, le corps tout entier était prometteur des voluptés qui affolent les mâles.

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