
Public-domain ebook
L'enfant qui prit peur
Language: fr330 downloads on Project Gutenberg
Subjects
In: Children & Young Adult Reading·Novels·French Literature
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #74128.

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The opening · free to read
Une mouche tournoya longuement dans le rayon de soleil qui tombait sur le tapis rouge de la chambre, fit, en bourdonnant, un crochet dans l’ombre d’un paravent, alla se baigner encore au sein de la poussière solaire pour se poser enfin sur la table de chêne où, dans un vase de terre grise, fleurissait une anémone.
L’enfant suivait ce manège d’un œil charmé. Il aimait les mouches, elles lui tenaient compagnie. Leur vol affairé le séduisait et leur chant continuel lui faisait plaisir. Il se souleva un peu dans son lit pour voir ce que celle-là était devenue, mais, bientôt, son attention fut requise par la belle anémone mauve, largement épanouie dans le vase de terre. Puis, son regard glissa vers la fenêtre.
Une branche de pin, toute noire, barrait le ciel bleu. Sauf cette branche de pin, fourchue, chargée d’aiguilles et de pommes et qui portait aussi un nid de chenilles fait en fils de soie blanchâtres, on ne voyait que l’air bleu, d’un bleu dur de plein jour.
L’enfant se souleva encore. Il voulait s’asseoir dans son lit: là-bas, il y avait la mer avec ses vagues, ses bateaux, les voiles blanches, les voiles rouges, les mouettes, mais il eut beau se hausser, il ne voyait toujours que le ciel bleu. Il n’était pas assez grand. Alors il se laissa retomber dans le lit, se sentant, brusquement, très las. Il ne bougerait plus; il serait sage. Pour mieux rêver, il ferma les yeux.
Ce matin-là, le docteur Périer avait dit: «Si Jacquot est bien sage, il pourra sortir dans peu de jours. Nous nous sommes inquiétés à tort.» Et Maman avait répondu: «Dieu soit loué!» Ensuite, ils s’étaient mis à parler de la maladie dont souffrait Jacquot, de cette maladie qui portait un si joli nom: la roséole. Jacquot eût voulu deviner quel rapport son ami, le grand rosier pourpre qui fleurissait au fond du jardin, pouvait avoir avec elle. La roséole... la roséole... joli mot! Tout de même, quel ennui! Et le beau soleil l’appelait, l’invitait à sortir, quand il devait rester au lit sans s’être jamais senti très malade. Il n’avait plus causé depuis quinze jours avec le vieux Pierre qui lui racontait tant d’histoires! toutes si belles! il n’avait plus visité les coins innombrables du jardin: grottes, cachettes, lieux secrets, connus de lui seul et de Lucienne à qui il les avait révélés, en s’assurant de sa discrétion par des serments terribles. Et surtout, il n’avait plus vu Lucienne, il ne l’avait plus entendu rire sous son grand chapeau rose. Comment pouvait-elle jouer sans Jacquot? Seule, ne s’ennuyait-elle pas? Assurément, mais «la roséole est contagieuse».
Enfin, tout cela finirait bientôt. Dans quelques jours, il pourrait sortir. Ce serait, de nouveau, les passionnantes parties de cache-cache avec Lucienne au chapeau rose, avec Alice aux cheveux pâles tirés en arrière et que l’on taquinait en attachant un grelot au ruban de sa tresse, avec Henri, encore bien petit, (huit ans seulement), avec Paul, qui devait, au début d’octobre, aller à Paris pour suivre dans un lycée la classe de cinquième.
Jacquot s’imaginait déjà les cris et les disputes et les faux pas sur les racines des pins et les belles glissades où les aiguilles piquent les mollets si fort. Oh! que ce serait donc beau! Puis le soir viendrait: Alice et Paul s’en iraient le long du petit chemin des douaniers avec Mlle Stéphanie, Henri serait emporté dans une charrette à deux roues par le cocher de ses parents, et Lucienne n’aurait qu’à traverser la route pour rentrer chez elle, mais, auparavant, Jacquot cueillerait au grand rosier une rose pourpre et la lui donnerait, et Lucienne partirait en souriant, sa rose à la main. La journée eût semblé incomplète si Jacquot n’avait offert à Lucienne une rose pourpre, tant qu’il restait des roses au rosier.
Maintenant, il était seul dans le jardin.
Le soleil baissait, lançant sous les plus de longs rayons aveuglants, pleins de poussière rouge. C’était l’heure où Pierre, le vieux pêcheur, passant dans le petit sentier d’en bas, s’arrêtait pour dire toujours la même phrase:
«Eh! bonsoir, monsieur Jacquot! c’est pas encore cette nuit que vous venez à la pêche dans ma barque?»
Des bêtises, quoi! Enfin Jacquot, après avoir causé quelques instants avec le vieux, remontait jusqu’à la maison, entrait dans l’antichambre par la porte vitrée, un peu las, un peu courbatu, un peu étourdi par toutes ces belles courses et, pour se laver les mains, gagnait sa chambre d’un pas traînard. La journée était finie, car il n’y avait ensuite que le repas du soir et cela n’offrait aucune espèce d’intérêt.
Oh! qu’il désirait reprendre cette vie! Jacquot fermait les yeux pour mieux goûter le précieux souvenir.
La grosse mouche volait de nouveau dans le rayon de soleil que fonçait l’heure tardive; l’anémone repliait lentement ses pétales; au dehors, la branche de pin se découpait plus noire encore sur le ciel devenu rouge, et le bruit de la mer paraissait s’assourdir. Mais Jacquot ne prêtait plus son attention à ces choses.
Par un pont mince, fait de lianes tressées, dont l’image se trouve reproduite à la page 127 des «Enfants du Capitaine Grant», Jacquot gagnait un plateau gigantesque où se courbaient les arceaux en fer d’un jeu de croquet; là, en compagnie de Lucienne qui riait sous son chapeau rose, il poussait des boules de verre multicolores; les boules ne voulaient pas franchir les arceaux, mais glissaient le long d’un rayon de soleil; Lucienne et Jacquot les poursuivaient sur le rayon, et Lucienne riait toujours.
Soudain, Jacquot se sentit inquiet.
Au-dessus de lui, se répercutait un grondement singulier, un grondement noir. Était-ce l’orage? Il demanderait à Pierre qui prévoyait mieux que personne les bourrasques et le temps de pluie. Mais non! il y avait des paroles dans ce grondement. Deux voix parlaient, chuchotantes; l’une, plus grave, traînait d’épaisses phrases lourdes, sans inflexions; l’autre sèche, précise et mince, s’exprimait par monosyllabes pointus.
Peu à peu, Jacquot se déprenait de son rêve, bien qu’il s’y raccrochât de toutes ses forces vives, mais le dernier lambeau finit par se déchirer et, brusquement, après une dernière vision du jardin, de ses fleurs et de la musicale mer, Jacquot se retrouva dans son lit.
Alors il entendit parler la voix lourde:
«Tu vas réveiller l’enfant!»
Il ouvrit ses yeux encore tout ravis par le songe et vit, au-dessus de son lit, deux visages qu’il connaissait bien, aux sourcils froncés, aux lèvres frémissantes des paroles qu’elles n’avaient pu retenir, deux visages qui se regardaient cruellement; le visage de l’homme fit une moue de mépris; une colère froide contracta le visage de la femme. Alors l’enfant sentit, tout à coup, de gros sanglots qui montaient dans sa poitrine, qui montaient, qui montaient vers sa bouche et, saisissant son drap de ses deux petites mains convulsées, Jacquot, plein d’une atroce épouvante, se mit à pleurer.
Jacquot était couché dans l’ombre fraîche d’un pin et regardait le ciel entre les branches. Immobile, les jambes molles, les bras en croix, il humait l’émouvante odeur de résine chaude qui parfumait tout le bois, il écoutait le froissement sec des verdures sous la brise, buvait l’air un peu salé d’avoir si longtemps frôlé la vague, contemplait le dessin des ramures contre le ciel et, de tout son petit corps, touchait la terre tiède. Il ne bougerait pas; il resterait à goûter l’ombre odorante et la splendeur du jour.
C’était pour lui un plaisir nouveau. Sans doute il aimait toujours autant courir et jouer; le croquet, le jeu de balle, les glissades l’amusaient comme avant, mais il connaissait des joies inédites qu’il prisait fort. Il les avait découvertes, un jeudi du mois dernier, au cours d’une partie de cache-cache.
Lucienne, ayant accompagné sa mère en tournée de visites aux environs, Alice, Henri et Paul étaient seuls dans le jeu. Henri et Alice n’avaient rien trouvé de mieux pour dépister Paul que de se tapir au fond de la cabane où le jardinier enfermait ses outils, stratagème connu qui ne servait de rien. Or, Jacquot, voulant une cachette de qualité plus rare, était monté dans les branches d’un grand magnolier qui poussait parmi les pins et les dominait de haut. Perché dans le feuillage large et plat, invisible à tous les yeux, immobile et le cœur battant, il écoutait les exclamations de Paul qui ne le trouvait pas; il jouissait de ce dépit. Puis, insensiblement, il se désintéressa du jeu pour s’occuper des seules beautés de la région supérieure qui lui donnait refuge.
A ses pieds ondulait la houle verte et noire des pins; plus loin, les rochers du rivage menaient à la petite falaise dressée dans la mer comme un mur rose où quelques pauvres plantes s’accrochaient; plus loin encore, la plaine des flots montrait des champs d’aveuglante lumière et des îles d’eau sombre. Tout près, au-dessus de sa tête, on apercevait un nid vide, tandis que, plus haut, à la pointe extrême de l’arbre, un oiseau se laissait entrevoir, insoucieux du monde, et qui chantait.
On était à son aise dans la fourche de ce magnolier. Jacquot s’appuyait à deux grosses branches comme aux accoudoirs d’un fauteuil; un petit rameau horizontal lui formait une sorte de tabouret. A quoi servait de s’agiter, de crier, d’avoir chaud? Il trouvait un plaisir très réel et tout neuf à ne plus agir, à ne plus se dépenser, à songer.
Naguère, il ne songeait qu’aux heures où, dans son lit, il ne voyait même pas la moustiquaire blanche qui le couvrait d’une housse de mousseline, ou bien quand une indisposition, comme la roséole de l’année dernière, le forçait à rester couché. Maintenant, il découvrait la songerie de plein jour, le rêve au grand air, la joie de vivre en soi-même.
D’ailleurs, il connaissait bien le monde: il l’avait parcouru. Plus de surprises à espérer de ce côté. Ainsi qu’un explorateur qui revient de voyage se repose de ses mille aventures en rappelant leur souvenir, les pieds aux chenêts, Jacquot, assis dans la fourche d’un magnolier, résumait durant une partie de cache-cache sa science de la vie.
Brièvement, l’univers pouvait se décrire comme suit: borné au nord par la grande route et la villa du docteur Périer, à l’ouest par un mur, à l’est par un treillage et un petit chemin qui marquait la limite du territoire militaire, au sud par le sentier des douaniers, les cailloux de la grève, les flots bleus et l’horizon, ce vaste monde, qu’il pouvait parcourir de bout en bout, lui appartenait à lui seul. Au delà de ce monde, on ne trouvait rien que le royaume de Lucienne Périer, plus petit que le sien, le fort dont les canons pointaient vers la mer, enfin les pays inconnus, les pays des rois d’Égypte et des héros de Fenimore Cooper, les pays de l’atlas et de Jules Verne.
Et voici comment cet univers était peuplé:
D’abord il y avait Papa, qui revenait de Paris le matin même; il y avait Maman, malade, la veille, mais aussitôt remise. «Toujours les nerfs!» disait-elle. Il y avait le docteur Périer, parrain de Jacquot, que l’on voyait souvent et dont la villa était de l’autre côté de la route; il y avait M. Salvert, qui venait tous les jours pour donner des leçons à Jacquot; il y avait Julie, la femme de chambre, très rousse et qu’il aimait bien; il y avait Pascal, le valet de chambre, à qui deux dents manquaient du côté gauche (cela faisait, dans sa bouche, un trou noir); il y avait Adolphe, le cocher, vieux, grognon et très chauve, Maria, la cuisinière, dont le terrible accent prêtait à rire, Gaétan, le jardinier, tout maigre, qui trottinait en clochant du pied droit, Pierre, le vieux pêcheur, qui ne se décidait pas à repeindre sa barque, bien qu’elle en eût grand besoin; il y avait Alice et Paul dont les parents habitaient la grande villa blanche au bout du cap; il y avait Henri dont la mère était très douce, très gentille; et il y avait surtout Lucienne, la fille du docteur Périer, grande amie de Jacquot, qui riait tout le long du jour et portait de beaux chapeaux roses. Enfin, au centre de tous ces personnages, se plaçait Jacquot, (onze ans, mince, les yeux noirs, les cheveux clairs, le teint hâlé), qui, présentement, était assis dans la fourche d’un arbre.
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