Storieta
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Mon cher capitaine,

Vous me dédiez votre ouvrage et vous me demandez l’autorisation de publier mon acceptation. Soit ! Ce sera une occasion (et je suis toujours heureux d’en trouver) de parler de notre cher Sénégal. Je dis notre cher Sénégal, car vous faites partie de cette petite phalange d’hommes qui a cru depuis quinze ans et qui croit plus que jamais à l’avenir de notre établissement à la côte d’Afrique et à l’utilité de la race noire sur la surface du globe, sans qu’il soit nécessaire de la priver de ses droits imprescriptibles à la famille et à la liberté individuelle.

A cette double croyance, nous nous sommes dévoués corps et âmes, vous, moi et bien d’autres. De nous tous, les uns survivent avec une santé plus ou moins délabrée ; beaucoup sont demeurés en route ; mon successeur reste encore sur la brèche (il y a vingt ans qu’il y est).

Quant à vous, vous vous êtes jeté à corps perdu, sans regarder en arrière, dans le mystérieux et redoutable Soudan comme dans un gouffre.... et vous êtes, vous-même, peut-être étonné d’en être revenu.

Que vous devez être fier de pouvoir dire : J’ai vu ce qu’aucun de mes contemporains n’a vu ! — Je connais un monde que nul ne connaît ! — J’ai habité un empire que l’on traitait encore volontiers de fabuleux et chimérique, il y a quelques années, malgré sa grande étendue, ses révolutions, ses batailles et ses conquêtes ! Mais ceci n’est qu’une question d’amour-propre. Pensons plus haut : Votre année de Tagant, vos trois années de Niger surtout, mus comme vous l’étiez, vous et votre camarade Quintin, par de nobles et philanthropiques intentions, ne font- elles pas de vous de vrais missionnaires, des Livingstone ? Si ce n’est pas de l’enthousiasme religieux, si ce n’est pas le culte exclusif de la science qui vous guidaient, c’étaient des motifs aussi généreux et d’une utilité plus immédiate et plus pratique, car l’occupation et la domination françaises, c’est-à-dire la rédemption de ces malheureuses contrées, doivent suivre, sans beaucoup tarder, le sillon que vous leur avez tracé, et il faut que notre drapeau flotte à Bafoulabé d’ici à deux ans et à Bamakou dans dix.

Ces pensées, mon cher capitaine, doivent vous procurer de nobles jouissances, plus précieuses encore que les fumées de la gloire.

Maintenant, les hommes vous ont-ils récompensé de leur côté suivant vos mérites ? Ici, je ne suis plus juge. Je puis seulement vous dire, à vous plus jeune que moi, une chose que l’expérience apprend, qui ne doit pas vous étonner, et qu’il faut subir sans murmure, c’est que les services les plus récompensés ne sont pas généralement ceux qui sont les plus méritoires par le mal qu’ils ont donné et par la grandeur du but.

Vous avez travaillé pour l’humanité, pour votre pays, pour l’intérêt général : ce sont là des êtres de raison qui ne vont guère solliciter pour ceux qui se dévouent à leur service. Mais à les servir, on acquiert honneur et contentement de soi.

Ce livre est l’histoire de trois années de ma vie, dans lesquelles j’ai beaucoup souffert pour servir à la fois la cause de la civilisation, mon pays et la science.

Il m’eût été facile d’allonger ce récit, d’y mêler des aventures romanesques, de m’y donner plus de relief. J’ai préféré reproduire mes notes journalières en les diminuant de tout ce qui m’a paru pouvoir y être supprimé.

Je suis convaincu que ceux dont j’ambitionne le suffrage, me sauront gré de la sincérité avec laquelle j’ai raconté, souvent à mon détriment, tout ce qui s’est passé pendant ce voyage. Dans tous les cas, si je réussis par ce livre à intéresser mes lecteurs à l’avenir des pays que j’ai parcourus, à leur en faire apprécier les ressources immenses, à faire comprendre quelques-unes des belles qualités du nègre, si différent chez lui de ce qu’on est habitué à le voir dans les types dégénérés de nos colonies, si, en un mot, j’ai avancé d’un jour, d’une heure ou d’un moment l’époque à laquelle l’Afrique sera régénérée, mon but sera rempli.

E. MAGE.

Motifs du voyage. — Départ de France. — M. Quintin demande à m’accompagner. — Premiers préparatifs. — Instructions. — Lettre du gouverneur à El Hadj Omar. — Composition de mon escorte. — Opinion générale sur le sort qui nous attendait. — Matériel. — Ressources de l’expédition. — Emploi des 5000 francs alloués.

« Rallier le Sénégal à l’Algérie à travers au moins quatre cents lieues de désert, c’est chose impossible, quelle que soit la route que l’on suive, ou qui du moins n’aurait pas de conséquences sérieuses par suite des frais énormes du transport à dos de chameaux.

« Pour s’emparer du commerce si important du Soudan et particulièrement du coton (Géorgie longue soie), qui, au dire des voyageurs, s’y trouve en si grande abondance, et à vil prix, il faut s’emparer du haut Niger en établissant une ligne de postes pour le rallier au Sénégal entre Médine et Bamakou.

« Telles sont, en un mot, les conclusions du travail si important que M. le colonel du génie Faidherbe vient de faire connaître[1], et si on jette les yeux sur une carte, on est tout de suite frappé de la grandeur de ce projet ; mais avant de se lancer dans les dépenses d’une ligne de postes sur environ quatre-vingts lieues d’étendue, qui séparent Médine de Bamakou en ligne droite, il me semble qu’il faudrait au moins savoir exactement où l’on va, avoir une carte bien exacte du cours du Niger, savoir si les caboteurs pourront naviguer entre les cataractes de Boussa et Bamakou et faire dériver les produits des marchés africains sur Boussa, où nous pourrions établir alors un comptoir dans lequel ces produits seraient reçus et dirigés sur France par des navires qui viendraient les chercher le plus haut possible dans le bas Niger.

« Voilà la question pendante : explorer le Niger, remonter ce fleuve ; savoir enfin d’une manière positive et pratique le mystère du Soudan et disputer à l’Angleterre les produits de l’intérieur de l’Afrique, vers lequel sa politique envahissante marche à grands pas, soit par des explorations, soit par le commerce, soit par l’occupation militaire. »

Tels étaient les premiers mots d’un projet d’exploration du Niger que je soumettais au ministre de la marine et des colonies au mois de février 1863. Je voyais là une grande et belle mission, un avenir sérieux, de véritables services à rendre à mon pays, et ces considérations me décidaient à braver les périls qui s’attachent toujours à ces sortes de missions, à imposer à ma famille et à moi-même les tourments d’une longue absence, les inquiétudes d’un silence forcé, et à ma jeune femme la dure épreuve d’une première séparation qui pouvait être éternelle.

En réponse à mon projet, je reçus, après quelque temps, l’avis officieux que M. le colonel Faidherbe, que l’on rappelait au gouvernement du Sénégal avec le grade de général, désirait faire explorer par terre la ligne qui joint nos établissements du Haut-Fleuve au haut Niger, et qu’il avait parlé de moi comme lui paraissant très-capable de remplir cette mission.

On ajoutait que, si le ministère n’était pas en mesure de fournir les fonds nécessaires à l’exploration pour laquelle je m’étais offert, je trouverais dans la colonie du Sénégal toutes les ressources désirables pour accomplir cet autre voyage. J’acceptai aussitôt cette mission et je reçus l’ordre d’accompagner le général Faidherbe au Sénégal.

25 juin 1863.

Le 25 juin je quittai Bordeaux sur les paquebots, et ce fut seulement à Saint-Vincent[2] que ma mission fut décidée ; mais j’ignorais encore quelles seraient mes ressources.

M. Quintin, chirurgien de deuxième classe de la marine, qui avait déjà fait un séjour de trois ans au Sénégal, y retournait en même temps que moi et demanda à m’accompagner. Tout d’abord son air délicat, sa petite taille et sa faiblesse apparente me portèrent à l’en dissuader ; mais sur son insistance j’appuyai sa demande auprès du gouverneur, qui voulut bien donner une réponse favorable. J’étais loin de me douter alors que dans un corps frêle en apparence je trouverais l’énergie d’une grande nature, le courage de tous les dangers et une rectitude de vue qui nous ont été bien souvent utiles dans les péripéties de notre pénible voyage.

Juillet 1863.

Le 10 juillet nous étions à Gorée, le 12 à Saint-Louis, et je fus tout de suite détaché à terre pour faire les études nécessaires à l’entreprise d’un tel voyage. J’avais déjà servi cinq ans au Sénégal et deux ans dans la station navale du littoral. Il était peu de points de la côte que je ne connusse. Un séjour de neuf mois au milieu des noirs du Haut-Fleuve à Makhana[3], et un pénible voyage d’exploration à l’oasis de Tagant, chez les maures Douaïch, m’avaient préparé. Je connaissais le caractère des noirs et des Maures, la manière de se conduire avec eux ; mais bien que possédant suffisamment l’histoire des voyages en Afrique, il me fallait relire Raffenel, Caillé, Mongo Park et même Barth, quoiqu’il ne parle pas des mêmes régions.

J’avais surtout besoin d’examiner les cartes existantes, de tâcher de les faire concorder avec les itinéraires des voyageurs, de concilier leurs principales différences ; en un mot, il m’importait de séder à fond la question géographique.

Je me mis à ce travail avec ardeur, car bien que je n’entreprisse pas cette mission sans regret, je m’étais trop avancé pour reculer, posquelles que fussent les épreuves qui m’attendissent.

Plus j’approfondissais la question, plus je m’effrayais de l’ignorance dans laquelle on était des points mêmes qui touchent à notre colonie. Au-dessus de Médine, on n’avait de renseignements que par le voyage de M. Pascal, qui s’était avancé fort peu au-dessus de Gouïna[4]. J’avais moi-même visité ce point quelques mois après lui ; mais au delà, à quelle distance se trouvait Bafoulabé[5] ? Ce lieu était-il habité ou non ? A quel endroit trouverais-je des partisans d’El Hadj ? Quelles populations amies ou ennemies aurais-je à traverser pour y arriver ? Quelles ressources enfin trouverais-je dans le long voyage que j’allais commencer ? Toutes ces questions se levaient devant moi, et plus je voulais les éclaircir, plus je lisais, plus je fouillais dans les documents que me fournissait la bibliothèque du Sénégal, plus je trouvais partout le doute ou l’ignorance.

Je me rendis à Médine pour tâcher d’éclaircir la question, mais ce fut pour ainsi dire en vain. J’obtins bien d’un vieux Diula[6] des renseignements sur une route qu’il avait souvent suivie, mais aucuns détails sur les questions qui m’intéressaient. A mon retour à Saint- Louis, des Maures, se disant venus de Tombouctou, avaient apporté des nouvelles d’El Hadj Omar. M. le général Faidherbe y attachait la plus grande foi, et voici en quels termes il les fit reproduire par le Moniteur du Sénégal :

ARRIVÉE A SAINT-LOUIS D’UN PROCHE PARENT DU CHEICK DE TOMBOUCTOU. — NOUVELLES DU SOUDAN.

« Saint-Louis, 4 septembre 1863.

« Il y a trois ans environ arriva à Saint-Louis un parent du cheick de Tombouctou, nommé Amadi ben Baba Ahmed, marabout vénéré dans le Sahara, comme tous les membres de cette illustre famille, dont les simples élèves jouissent même, au loin, d’une considération et d’un respect remarquables ; le gouverneur du Sénégal le reçut avec bienveillance et lui fit visiter ce qu’il pouvait y avoir de curieux à Saint-Louis pour lui. Ainsi Amadi assista à un bal à l’hôtel du gouvernement, et rien ne peut exprimer son étonnement au milieu des lumières et des brillantes toilettes que les glaces reflétaient à l’infini autour de lui. Ce n’était plus la stupéfaction d’un sauvage incapable d’apprécier ce qu’il voyait, mais plutôt l’extase d’un homme instruit, intelligent, ayant beaucoup lu, mais n’ayant vu, en fait d’intérieur de palais, que les sombres maisons en boue, sans fenêtres, des Ksours du Sahara. Il dut faire, à son retour dans son pays, des récits très-curieux et très- enthousiastes de ce qu’il avait vu.

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