Je n’ai fait que deux dédicaces dans ma vie: l’une à Napoléon, l’autre à l’abbé Séguin. J’admire autant le prêtre obscur qui donnait sa bénédiction aux victimes qui mouraient à l’échafaud, que l’homme qui gagnait des victoires. Lorsque j’allais voir, il y a plus de vingt ans, mesdemoiselles d’Acosta (cousines de madame de Châteaubriand, alors au nombre de quatre, et qui ne sont plus que deux), je rencontrais, rue du Petit-Bourbon, un prêtre vêtu d’une soutane relevée dans ses poches: une calotte noire à l’italienne lui couvrait la tête; il s’appuyait sur une canne, et allait, en marmottant son bréviaire, confesser, dans le faubourg Saint-Honoré, madame de Montboissier, fille de M. de Malesherbes. Je le retrouvai plusieurs fois aux environs de Saint-Sulpice; il avait peine à se défendre d’une troupe de mendiantes qui portaient dans leurs bras des enfants empruntés. Je ne tardai pas à connaître plus intimement cette proie des pauvres, et je le visitais dans sa maison, rue Servandoni, nº 16. J’entrais dans une petite cour mal pavée; le concierge allemand ne se dérangeait pas pour moi: l’escalier s’ouvrait à gauche au fond de la cour, les marches en étaient rompues; je montais au second étage; je frappais; une vieille bonne vêtue de noir venait m’ouvrir: elle m’introduisait dans une antichambre sans meubles où il n’y avait qu’un chat jaune qui dormait sur une chaise. De là je pénétrais dans un cabinet orné d’un grand crucifix de bois noir. L’abbé Séguin, assis devant le feu et séparé de moi par un paravent, me reconnaissait à la voix: ne pouvant se lever, il me donnait sa bénédiction et me demandait des nouvelles de ma femme. Il me racontait que sa mère lui disait souvent dans le langage figuré de son pays: «Rappelez-vous que la robe des prêtres ne doit jamais être brodée d’avarice.» La sienne était brodée de pauvreté. Il avait eu trois frères, prêtres comme lui, et tous quatre avaient dit la messe ensemble dans l’église paroissiale de Sainte-Maure. Ils allèrent aussi se prosterner à Carpentras sur le tombeau de leur mère. L’abbé Séguin refusa de prêter le serment: poursuivi pendant la révolution, il traversa un jour en courant le jardin du Luxembourg, et se sauva chez M. de Jussieu, rue Saint-Dominique-d’Enfer. En quittant le Luxembourg pour la dernière fois en 1830, je passai de même à travers le jardin solitaire avec mon ami, M. Hyde de Neuville. De tristes échos se réveillent dans les cœurs qui ont retenu le bruit des révolutions.
L’abbé Séguin rassemblait, dans les lieux cachés, les chrétiens persécutés. L’abbé Antoine, son frère, fut arrêté, mis aux Carmes et massacré le 2 septembre. Quand cette nouvelle parvint à Jean-Marie, il entonna le Te Deum. Il allait déguisé, de faubourg en faubourg, administrer des secours aux fidèles. Il était souvent accompagné de femmes pieuses et dévouées; madame Choque passait pour sa fille; elle faisait le guet et était chargée d’avertir le confesseur. Comme il était grand et fort, on l’enrôla dans la garde nationale. Dès le lendemain de cet enrôlement, il fut envoyé avec quatre hommes, visiter une maison, rue Cassette. Le ciel lui apprit ce qu’il avait à faire: il demande avec fracas que les appartements lui soient ouverts. Il aperçoit un tableau placé contre un mur et qui cachait ce qu’il ne voulait pas trouver. Il en approche, soulève avec sa baïonnette un coin de ce tableau, et s’aperçoit qu’il bouche une porte. Aussitôt, changeant de ton, il reproche à ses camarades leur inactivité, leur donne l’ordre d’aller visiter les chambres en face du cabinet que dérobait le tableau. Pendant que la religion inspirait ainsi l’héroïsme à des femmes et à des prêtres, l’héroïsme était sur le champ de bataille avec nos armées: jamais les Français ne furent si courageux et si infortunés. Dans la suite l’abbé Séguin, ayant vu quel parti on pouvait tirer de la garde nationale, était toujours prêt à s’y présenter. Le mensonge était sublime, mais il n’en offensait pas moins l’abbé Séguin, parce qu’il était mensonge. Au milieu de ses violents sacrifices, il tombait dans un silence consterné qui épouvantait ses amis. Il fut délivré de ses tourments par suite du changement des choses humaines. On passa du crime à la gloire, de la république à l’empire.
C’est pour obéir aux ordres du directeur de ma vie que j’ai écrit l’histoire de l’abbé de Rancé. L’abbé Séguin me parlait souvent de ce travail, et j’y avais une répugnance naturelle. J’étudiai néanmoins, je lus, et c’est le résultat de ces lectures qui compose aujourd’hui la Vie de Rancé.
Voilà tout ce que j’avais à dire. Mon premier ouvrage a été fait à Londres en 1797, mon dernier à Paris en 1844. Entre ces deux dates, il n’y a pas moins de quarante-sept ans, trois fois l’espace que Tacite appelle une longue partie de la vie humaine: «_Quindecim annos, grande mortalis ævi spatium._» Je ne serai lu de personne, excepté de quelques arrière-petites-nièces habituées aux contes de leur vieil oncle. Le temps s’est écoulé; j’ai vu mourir Louis XVI et Bonaparte; c’est une dérision que de vivre après cela. Que fais-je dans le monde? Il n’est pas bon d’y demeurer lorsque les cheveux ne descendent plus assez bas pour essuyer les larmes qui tombent des yeux. Autrefois je barbouillais du papier avec mes filles, Atala, Blanca, Cymodocée; chimères qui ont été chercher ailleurs la jeunesse. On remarque des traits indécis dans le tableau du Déluge, dernier travail du Poussin: ces défauts du temps embellissent le chef-d’œuvre du grand peintre, mais on ne m’excusera pas: je ne suis pas Poussin, je n’habite point au bord du Tibre, et j’ai un mauvais soleil.
VIE DE RANCÉ.
«L’illustre et pieux abbé du monastère de Notre-Dame de la Trappe, l’un des plus beaux monuments de l’ordre de Cîteaux, le parfait miroir de la pénitence, le modèle accompli de toutes les vertus chrétiennes et religieuses, le digne fils et le fidèle imitateur du grand saint Bernard, le révérend père dom Armand-Jean Le Bouthillier de Rancé, de qui, avec le secours du ciel, nous entreprenons d’écrire l’histoire, naquit à Paris, le 9 janvier 1626, d’une des plus anciennes et illustres familles du royaume. Il n’y a personne qui ne sache qu’elle a donné à l’Église monseigneur Victor Le Bouthillier, évêque de Boulogne, depuis archevêque de Tours, premier aumônier de M. le duc d’Orléans; monseigneur Sébastien Le Bouthillier, évêque d’Aire, prélat d’une piété singulière; et à l’État Claude Le Bouthillier, sieur de Pons et de Foligny, qui fut d’abord conseiller au parlement de Paris, ensuite secrétaire d’État, et quelques années après surintendant des finances et grand-trésorier des ordres du roi. Cette famille, qui tirait son origine de Bretagne et touchait de parenté aux ducs de cette province, a été encore plus ennoblie par la sainteté de celui dont nous écrivons la vie.
»Son père se nommait Denis Le Bouthillier, seigneur de Rancé, maître des requêtes, président en la chambre des comptes et secrétaire de la reine Marie de Médicis. Il épousa Charlotte Joly, de laquelle il eut huit enfants: cinq filles, qui se firent religieuses presque toutes, et trois garçons. Le premier, Denis-François Le Bouthillier, fut chanoine de Notre-Dame de Paris; le second fut notre digne abbé; le troisième est le chevalier de Rancé, qui servit Sa Majesté en qualité de capitaine du port du Marseille et de chef d’escadre.
»Comme notre abbé avait été baptisé en la maison de son père sans les cérémonies ordinaires de l’Église, elles furent suppléées le 30 mai 1627 en la paroisse de Saint-Côme et Saint-Damien. L’éminentissime cardinal de Richelieu fut son parrain, et lui donna le nom d’Armand-Jean; il eut pour marraine Marie de Fourcy, femme du marquis d’Effiat, surintendant des finances.»
Tel est le début du Père Le Nain. Le désert se réjouit, le réformateur de la Trappe se montre au monde entre Richelieu, son protecteur et Bossuet, son ami. Il fallait que le prêtre fût grand pour ne pas disparaître entre ses acolytes.
Le frère aîné de Rancé, Denis-François, le chanoine de Notre-Dame, était, dès le berceau, abbé commendataire de la Trappe; la mort de Denis rendit Armand le chef de sa famille: il hérita de l’abbaye de son frère par cet abus des bénéfices convertis en espèce de biens patrimoniaux. Admis dans l’ordre de Malte, quoiqu’il fût devenu l’aîné, ses parents le laissèrent dans la carrière de l’Église.
Le père de Rancé, frappé des dispositions de son fils, lui donna trois précepteurs: le premier lui montrait le grec, le second le latin, le troisième veillait sur ses mœurs; traditions d’éducation qui remontaient à Montaigne. Les parlementaires étaient alors très-érudits, témoin Pasquier et le président Cousin. A peine sorti des langes, Armand expliquait les poètes de la Grèce et de Rome. Un bénéfice étant venu à vaquer, on mit sur la liste des recommandés le filleul du cardinal de Richelieu; le clergé murmura, le P. Caussin, jésuite et confesseur du roi, fit appeler l’abbé en jaquette. Caussin avait un Homère sur sa table, il le présenta à Rancé: le petit savant expliqua un passage à livre ouvert. Le jésuite pensa que l’enfant s’aidait du latin placé en regard du texte, il prit les gants de l’écolier, et en couvrit la glose. L’écolier continua de traduire le grec. Le P. Caussin s’écria: Habes linceos oculos; il embrassa l’enfant, et ne s’opposa plus aux faveurs de la cour.
A l’âge de douze ans (1638), Rancé donna son Anacréon. Cette précocité de science est suffisamment démontrée possible par ce que l’on sait de Saumaise et des enfants célèbres. Rancé, à 68 ans, dans une lettre à l’abbé Nicaise, s’avoue l’auteur du commentaire.
L’_Anacréon_ grec parut sous la protection du cardinal de Richelieu; Chardon de La Rochette a fourni la traduction de l’épître dédicatoire. On la pourrait faire plus précise, non plus exacte. Il est curieux d’entendre celui qui devait dédaigner le monde parler à celui qui n’aspirait qu’à en devenir le maître: l’ambition est de toutes les âmes; elle mène les petites, les grandes la mènent.
C’est une des immortalités contradictoires de Richelieu d’avoir eu pour panégyristes Rancé, scoliaste d’_Anacréon_, et Corneille, qui devint à son tour pénitent: les Horaces sont dédiés au persécuteur du Cid.
Les scolies, dans l’_Anacréon_ de Rancé, suivent une à une les odes: les pièces à la louange du jeune traducteur, imprimées à la tête de l’ouvrage, ne donnent guère une idée de l’avenir du saint. Dans les colléges il y avait une sorte d’enfance mythologique, qui passait d’une génération à l’autre. «Quels vœux formes-tu, chantre de Téos, dit un des rapsodes de ces pièces, brûles-tu pour Bathille, pour Bacchus, pour Cythérée? Aimes-tu les danses des jeunes vierges, voici Armand (de Rancé) qui l’emporte sur Bathille et sur les jeunes vierges; si tu possèdes Armand, vis heureux.»
Singulière annonciation du saint. Je me souviens qu’un de nos régents nous expliquait en classe l’églogue d’Alexis: Alexis était un écolier indocile, qui refusait d’écouter les paroles de son affectueux maître. Candide pudeur chrétienne!