Storieta
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About this book

Ce livre s’ouvre sur le souvenir d’un enfant de presque huit ans qui passe ses journées chez ses grands‑parents Pâquin, logés dans un modeste appartement au premier étage d’une maison de chapelier à Juvigny. Le narrateur décrit avec une précision presque photographique la cour étroite où poussent balsamines et capucines, l’escalier blanchissant à la chaux, et la galerie à piliers de bois qui mène à la cuisine enfumée puis à la salle à manger aux papiers muraux illustrant la retraite de Russie. Entre les répétitions de vaudevilles qui s’échappent du théâtre voisin et les leçons de lecture sévères de sa grand‑mère, il esquisse le contraste entre la rigueur domestique et la jovialité du grand‑père, ancien lieutenant de dragons devenu inspecteur des forêts. Le texte s’attarde ensuite sur leurs promenades au marché, les délices culinaires et les discussions animées du chapelier, avant de plonger le jeune narrateur dans le monde féérique des livres de la vitrine, où les contes de Perrault et de la comtesse d’Aulnoy prennent vie.

Le style de Theuriet est à la fois descriptif et lyrique, empreint d’une nostalgie du XIXᵉ siècle où les détails du quotidien côtoient les rêveries enfantines. Sa prose, riche en images sensorielles, reflète la langue élégante de l’époque tout en conservant une certaine simplicité qui rend la lecture fluide. Les amateurs de récits d’enfance, les passionnés d’histoire sociale et ceux qui apprécient les portraits vivants de la vie provinciale française trouveront ici un plaisir à suivre le petit narrateur à travers ses souvenirs, ses découvertes littéraires et les enchantements qui naissent de la rencontre entre le réel et le merveilleux.

Who appears in Les enchantements de la forêt

  • Grand‑père PâquinMiddle‑aged man with silver hair, moustache, crisp navy coat, pipe, dignified posture
  • Grand‑mère PâquinElderly woman, hair in a neat bun, modest black dress, lace collar, stern yet caring expression
  • BonnétéeMiddle‑aged chapelier, dark hair, spectacles, apron over a plain shirt, hands stained with hat‑making dyes

The opening · free to read

I

En ce temps-là je n’avais pas encore tout à fait huit ans. Je passais une bonne partie de mes journées chez mes grands parents Pâquin, qui occupaient un petit appartement dans la maison d’un chapelier du nom de Bonnétée. La maison était située dans une des rues commerçantes de Juvigny, à côté de la salle de spectacle. Le chapelier occupait tout le rez-de-chaussée. Je vois encore, comme si c’était hier, les deux corps de logis séparés par une étroite cour où fleurissaient des balsamines et des capucines, l’escalier blanchi à la chaux, la galerie à pilastres de bois qui y faisait suite et conduisait à l’appartement de mes grands parents, situé au premier étage. De cette galerie, à l’époque où la troupe ambulante donnait ses représentations, j’entendais parfois, de l’autre côté d’un gros mur mitoyen, les accords d’un violon et les voix chantantes des acteurs qui répétaient des vaudevilles;--et je me forgeais toute sorte d’idées étranges au sujet de ce théâtre des grandes personnes, où les marionnettes que j’avais vues à la foire étaient remplacées par des acteurs en chair et en os.

Le logis de mes grands parents Pâquin était la simplicité même. On entrait tout de go dans la cuisine passablement enfumée, et de là dans une salle à manger très claire, dont les fenêtres donnaient sur la rue. Cette seconde pièce était tapissée d’un papier gris à personnages, représentant des épisodes de la retraite de Russie:--grognards bivouaquant autour d’un feu où cuisait la soupe, grenadiers chargeant à la baïonnette des Russes au schako recourbé en pointe, longues files de cavaliers à manteau traversant une rivière glacée.--Rien qu’à regarder les murs, j’en avais pour des heures de silencieux amusement. Mais ma grand’mère n’aimait pas les enfants «musards»; elle m’arrachait à ces paresseuses contemplations en m’invitant d’un ton bref à venir auprès d’elle lire à voix haute une page de mon livre de lecture, dont elle suivait les lignes avec une aiguille à tricoter. Je n’allais pas encore à l’école et mon aïeule était chargée de m’inculquer les premiers éléments de lecture et d’écriture.

Elle n’avait pas l’humeur commode, ma grand’mère, et quand j’étais distrait, l’aiguille à tricoter quittait les lignes du livre pour me cingler lestement les doigts. C’était une petite femme sèche au teint bilieux, avec un nez camard, et des yeux bleus renfoncés qui dardaient un regard sévère à travers des lunettes à branches d’acier. Excellente ménagère, très active, très propre, elle avait l’esprit méthodique et positif et n’admettait pas les fantaisies, pas plus celles de mon grand-père que les miennes. N’importe, malgré ses façons un peu revêches, je passais de bonnes matinées dans la petite salle, en attendant l’heure du dîner, qui avait lieu invariablement à la cloche de midi. En hiver surtout, c’était un plaisir de baguenauder dans cette pièce si intime, près du poêle de faïence qui ronflait doucement, tandis que deux canaris, du haut de leur cage accrochée au mur, n’en finissaient pas de gazouiller. Dans le four du poêle, il y avait toujours quelque bon petit plat qui mijotait; tout en feuilletant un almanach à images, je respirais voluptueusement le fumet qui s’échappait de la porte du four et je cherchais à deviner, d’après l’odeur, quelle était la surprise culinaire réservée pour le repas de midi.

Tout à coup le bruit d’une canne frappant le parquet résonnait au fond de la galerie avec l’accompagnement d’une voix de basse, chantant faux, mais sur un ton très joyeux:--Brum! brum! brum!--C’était le grand-père qui rentrait de sa promenade matinale. Il ouvrait vivement la porte et apparaissait enveloppé dans son ample manteau marron à agrafe de métal et à collet de fourrure. Avec lui entrait une bouffée de jeunesse et de bonne humeur. Il avait alors près de soixante-huit ans, mais il était resté gaillard et alerte comme à trente. Grand, sec, droit comme un I et haut sur jambes, il avait encore tous ses cheveux d’un blanc d’argent, et toutes ses dents saines, solides, bien rangées; avec cela, l’oreille rouge, le teint fleuri, les yeux gris et rieurs bridés dans des paupières ridées, un long nez un peu gobeur, de grosses lèvres rosées, à l’expression gourmande et bienveillante. Il répandait autour de lui une atmosphère de bonté et d’honnête jovialité. Son cœur était ouvert à tout venant comme sa bourse; c’était tout l’opposé de ma grand’mère, qui se montrait très serrée et fort regardante. Ajoutez à cela une franchise et une rondeur militaires;--il avait été lieutenant de dragons sous le premier empire, puis sous-inspecteur des forêts à la restauration,--et vous aurez le portrait de mon grand-père Pâquin.

Quelquefois, les jours de marché, quand le temps était beau et que le grand-père était rentré de bonne heure, il me criait de la cuisine, sans quitter sa houppelande:--Allons, drôle, viens faire un tour de ville!--Il ne me le disait pas deux fois; j’empoignais ma casquette et mes moufles, et nous nous en allions gaîment tous deux jusqu’à la place de la mairie, où les maraîchers étalaient en plein air leurs charpagnes pleines de légumes, et où des paysannes, assises les pieds sur leur couvet de cuivre jaune, détaillaient des pains de beurre et des pots de crème fraîche. Toutes ces denrées exhalaient une savoureuse odeur de village et d’étable qui me faisait plaisir à respirer. En chemin, nous nous arrêtions aux devantures des charcutiers et des marchands de comestibles. Mon grand-père, qui était un tantinet sur sa bouche, étudiait du regard les bonnes choses exposées à l’étalage: les champignons, les crépinettes truffées, les galantines enveloppées d’un manchon de gelée transparente, les andouillettes appétissantes et dodues. Ses narines se dilataient et ses lèvres gourmandes devenaient humides. Parfois, quand la tentation était trop forte, il me poussait dans la boutique et nous jetions notre dévolu sur un friand morceau que le grand-père payait sans marchander. Seulement, redoutant le courroux de ma grand’mère et se défiant de ma langue d’enfant terrible, avant de remonter chez nous, il me faisait la leçon au sujet des questions insidieuses qu’on ne manquerait pas de nous poser, car la maman Pâquin n’entendait pas raison sur le chapitre des extras. Une fois rentrés et la table servie, mon grand-père, tout en chantonnant, déballait le plat de supplément et le déposait d’un air distrait sur une assiette.

--Qu’est-ce que c’est? grommelait ma grand’mère en fronçant les sourcils, encore une gourmandise!

--Une occasion, répondait-il timidement, j’ai eu cela presque pour rien.

--Pour rien! pour rien!... combien?

--Vingt sous.

--Ça, vingt sous?... menteur!

--Demandez plutôt à ce drôle.

Et le drôle était soumis à un interrogatoire en règle, qui tournait toujours à la confusion des coupables. Alors éclataient des gronderies et des récriminations qui se prolongeaient pendant tout le dîner et qui servaient d’expiation à notre gourmandise. Après le dessert, frugalement composé de poires tapées et de cerises séchées au four, mon grand-père, allumant sa pipe, allait lire les feuilles au Casino; moi, je restais en tête-à-tête avec ma grand’mère et une page blanche que je devais couvrir de bâtons. C’était la portion la moins amusante de la journée. Heureusement ma grand’mère aimait le jeu;--on n’est pas parfait.--Vers deux heures arrivaient deux ou trois vieilles dames, ses contemporaines, et on organisait un loto. Je profitais de l’attention avec laquelle ces enragées joueuses surveillaient leurs cartons et poussaient des jetons de verre sur les numéros; je me faufilais adroitement sur la galerie par une porte entre-bâillée, et de là, en trois sauts, je gagnais la boutique de mon ami le chapelier.

J’aimais cette boutique, bien qu’à première vue elle ne parût pas offrir grand attrait à un enfant. Dans les vitrines à coulisses qui garnissaient les murs on ne voyait, de la plinthe aux corniches, que des spécimens de toutes les coiffures d’homme alors en usage: chapeaux de soie enveloppés dans une coiffe de papier bleu, chapeaux de paille, feutres gris, casquettes. La clientèle de Bonnétée étant surtout composée de gens de la campagne, ces dernières dominaient. Il y en avait de toutes formes et de toutes couleurs: casquettes plates, curvilignes, à côtes de melon, ornées de ganses et de passe-poils, fourrées de loutre ou de vulgaire lapin. Au milieu, dans la boiserie, une glace en deux morceaux reflétait de longues rangées de couvre-chefs. A gauche de la porte, régnait le comptoir où s’asseyaient la demoiselle de boutique et Lise, la fille aînée, cousant des coiffes et piquant des visières. A droite, derrière une muraille de chapeaux étagés sur un châssis à claire-voie, se dissimulaient le laboratoire où le père Bonnétée donnait ses coups de fer et le bureau où il tenait ses écritures. C’était justement dans ce recoin que gisait pour moi le charme de la boutique, car, derrière le bureau, il y avait un placard vitré plein de livres dont on me laissait la libre disposition. Tout le Cabinet des Fées reposait pêle-mêle avec la Bibliothèque bleue dans cette modeste vitrine; je n’avais qu’à puiser.

Perché sur un haut tabouret de paille, les coudes sur le pupitre, le front dans les mains, je dévorais l’un après l’autre ces affriolants volumes recouverts d’un papier à marbrures bleues et rouges. Pendant ce temps les clients entraient et sortaient; le père Bonnétée essayait des casquettes sur d’étroits fronts d’enfants ou sur des têtes embroussaillées de paysans. Le bonhomme s’agitait comme un possédé pour placer sa marchandise à un prix avantageux; les clients marchandaient sou à sou la coiffure convoitée. Il y avait des discussions orageuses à propos d’une casquette ou d’un bonnet fourré. Des dialogues passionnés s’établissaient sur le pas de la porte:

--C’est votre dernier mot, monsieur Bonnétée?

--Je vous jure sur l’honneur que j’y perds.

--Eh bien, coupons la différence en deux.

--Nenni, je n’en rabattrai pas un liard!

--Au revoir donc, à une autre fois, quand vous serez plus raisonnable.

--Jamais!

Les clients détalaient lentement. Le père Bonnétée s’accrochant d’une main au chambranle de la porte, penchait sa tête pointue et les suivait de l’œil, puis, quand ils étaient déjà au tournant du Café de la Comédie, il les rappelait, en leur criant d’un ton désolé:

--Allons, prenez-la, c’est donné!...

Tous ces marchandages comiques, entendus machinalement à travers mes lectures, ne me troublaient guère. J’étais à cent lieues de la boutique du chapelier; je voyageais dans le royaume de la féerie. Je vivais en compagnie de Gracieuse et de Percinet, de la Belle Mélusine et de Riquet à la houppe. Je m’enfonçais avec Aladin dans ces vergers mystérieux où chaque fleur était un diamant et chaque fruit, une émeraude ou une topaze. Je maudissais la méchante Truitonne et je soupirais avec Florine:

Oiseau bleu, couleur du temps, Vole à moi promptement!

Et de fait, du haut des rayons poudreux, l’_Oiseau bleu_ descendait pour moi, ailes déployées, et nous nous envolions ensemble vers un pays enchanté. Les jardins plantés de fleurs qui chantent, les oiseaux doués de la parole; les fées jeteuses de sorts qui changent un homme en arbre et une citrouille en carrosse; les géants qui gardent des fontaines merveilleuses; les princesses exilées qui mènent paître des dindons, et les fils de roi qui arrivent de la chasse, juste à point pour les épouser; c’était mon monde à moi, le seul beau et le seul vrai à mon sens. Avec cette bonne foi et ce respect du livre imprimé qui caractérisent l’enfant et le paysan, je croyais que tout ce que je lisais était arrivé. Je connaissais par cœur les moindres volumes de la vitrine, je vivais familièrement avec les personnages de Perrault et de la comtesse d’Aulnoy. Ils avaient pris dans mon imagination une telle intensité de vie que j’en étais comme halluciné, et j’aurais rencontré au détour d’une rue la fée Réséda ou la marraine de Cendrillon que la chose m’eût semblé des plus naturelles. J’avais la mémoire pleine de leurs propos et de leurs gestes; je voyais devant mes yeux reluire les robes couleur de lune et couleur de soleil de Peau d’âne.

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