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Le jeune Européen
Language: fr4,468 downloads on Project Gutenberg
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Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #78063.

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Le texte s’ouvre sur un monologue autobiographique où le narrateur, issu d’une petite république d’Occident, se débat avec l’énigme de ses origines : mère bourgeoise‑paysanne, pères possibles anglais, russe ou français, et une enfance marquée par les voyages entre Ostende, Saint‑Sébastien, Vienne et Londres. Il décrit ensuite son parcours d’études à Paris, Cambridge et Iéna, ses plaisirs de l’élite (auto‑course, polo, ski, chasse) et son immersion dans les milieux littéraires et artistiques de l’époque. La narration bascule brutalement lorsqu’un accident d’avion en août 1914 le conduit à s’engager dans l’infanterie française, le menant du front de Champagne aux tranchées, où il confronte la vanité de sa vie de mondain à la réalité crue de la guerre. Cette première partie du livre présente donc un récit à la fois introspectif et historique, où le héros oscille entre luxe, intellect et la violence du conflit.
Le style est dense, flamboyant et empreint d’une rhétorique quasi‑poétique propre aux années 1920‑30, mêlant références philosophiques (Bergson, Nietzsche) et descriptions sensorielles de la guerre. La voix du narrateur, à la fois provocante et mélancolique, reflète l’esprit du « je‑je‑suis » des essayistes modernistes, avec une fascination pour le danger et le cosmopolitisme. Les lecteurs attirés par les écrits de la génération perdue, les récits de conscience en temps de guerre, ou les études de l’identité européenne entre décadence et engagement, trouveront dans ce texte une exploration audacieuse de la quête de soi au cœur du tumulte du XXᵉ siècle.
The opening · free to read
Je suis né à une extrémité de la terre, là où finissent les invasions.
Je suis revenu souvent dans cette petite république d’Occident jusqu’à ma vingtième année. Mais ce n’était là qu’une feinte: le mystère de ma naissance, avant même que j’y songeasse, déracinait cette identité trop certaine. Je ne puis me situer à un point si précis de l’Europe, ni peut-être de la planète.
Ma mère est morte sans me dire qui était mon père; elle ne le savait pas. C’était une petite bourgeoise de Touraine, un peu paysanne. Elle était avide de considération et avait su dès son enfance qu’on l’obtient par l’argent. Petite, ravissante, mesquine, avec une astuce infaillible elle simula tous les gestes de l’érotisme; elle en eut plusieurs amants étrangers de qui elle tira une fortune solide. Quand elle se trouva indépendante comme elle l’entendait, elle vécut dorénavant seule, l’œil sur la Bourse, arrangeant de beaux jardins.
Suis-je le fils d’un Anglais ou d’un Russe? Peut-être suis-je Français? Je suis blanc.
Ma mère voyageait beaucoup mais dans un périmètre limité, entre Ostende au nord, Saint-Sébastien au sud, Vienne à l’est, Londres à l’ouest. J’ai pourtant fait mes plus longues études à Paris, à Janson-de-Sailly. Ensuite, je suis passé par Cambridge et Iéna. Je ne sais si je suis un cosmopolite; on me dit que mon entendement est français.
Je m’arrêtais, çà et là, dans les palaces qui sont les casernes où les riches parqués par l’époque attendent leur fin. Je passais entre les peuples, grands paysages de fer.
Je m’étais jeté dans les plaisirs et dans les sports: l’auto, le polo, le ski, les chasses exotiques et les aventurières harnachées de bijoux.
Parfois je sautais de ma voiture, et suivi d’une fille jacassante, j’entrais dans une librairie où j’achetais Bergson, Claudel, Gide et Barrès, Annunzio, Kipling et Nietzsche. Vers quatre heures du matin, la séduction étincelante de ces fakirs sensuels me gardait du sommeil que je méprisais aussi bien que mon amie.
A d’autres moments, je rôdais autour de la peinture. Une poésie sublime naissait alors à Montmartre qui rendait aux peintres le domaine du ciel.
Que suis-je? Mon appétit vorace exigeait tous les rêves et toutes les actions. J’ai encore un porte-cigarettes où j’avais gravé ceci: «Rencontre de Gœthe et de Napoléon. Je n’accepte la diminution ni de l’un ni de l’autre.» En ce temps-là, les hommes croyaient encore à l’individu.
Je trompais l’attente par une course furieuse à travers une Europe qui n’était pour moi qu’un grand jouet que j’aurais voulu casser.
Soudain, un soir d’août 1914, comme j’allais à Deauville, mon Hispano capota dans un fossé. C’était la guerre, la fin de la vanité.
Je passai outre aux incertitudes de mon état civil et je m’engageai dans l’infanterie française. Je rejoignis le front au moment des affreuses batailles de Champagne de l’hiver 1915.
Je venais au peuple. Souvent, j’avais regardé avec curiosité les chasseurs d’hôtel pêle-mêle avec les paysans sur le bord des routes. Tout d’un coup, je me faisais laboureur, terrassier, moi qui, quelques mois avant, dansais dans tous ces lieux du monde où l’on ne voit que des riches. Quelle âme s’éveillait en moi? De démagogue ou de capitaine? Ou quel atavisme qui se réenracinait dans la terre et le sang? Dans mon régiment, je parus insolite et fascinant. Autour de moi aussitôt les hommes se groupèrent fiévreusement en amis et en ennemis. Où je passe il en est toujours ainsi.
La guerre fut pour moi le premier prétexte venu pour me faire entrer décidément dans cette extravagance, cette exubérance, cet outrepassement qui chaque année déborderait le passé, si on le voulait.
Toute époque est une aventure. Je suis un aventurier. Bonne époque pour moi que mon époque, notre chère époque. Je connaissais déjà les courses d’auto, la cocaïne, l’alpinisme. Je trouvais dans cette Champagne désolée, abstraite, le sport d’abîme que je flairais depuis longtemps.
Patrouilles, guerre de mines, camaraderie bestiale et farouche, gloire sordide.
Je me gorgeais de cette ivresse de la terre: les races hurlaient leur génie altéré, c’était une gésine frénétique, ininterrompue dans les râles, les jurons, la peur qui lave les boyaux. Ce qui exultait depuis longtemps dans ma jeunesse, enfin je le distinguais entièrement dans mes poings aussi nettement que mes dix doigts.
La violence des hommes: ils ne sont nés que pour la guerre, comme les femmes ne sont faites que pour les enfants. Tout le reste est détail tardif de l’imagination qui a déjà lancé son premier jet. J’ai senti alors un absolu de chair crue, j’ai touché le fond et j’ai étreint la certitude. Il ne fallait pas sortir de la forêt: l’homme est an animal dégénéré, nostalgique.
De cette fureur du sang sortit ce qui en sort à coup sûr, un élan mystique qui, nourri de l’essentiel de la chair, brisa toutes les attaches de cette chair et me jeta, pure palpitation, pur esprit, dans l’extrême de l’exil jusqu’à Dieu.
Tout d’un coup, je saisis un sentiment obscur qui avait transparu dans ma vie à de brefs instants: en visitant un couvent dans une île sauvage, au nord de l’Écosse; dans un refuge alpin; au fond d’une banlieue de Berlin, un soir, en songeant à Spinoza dans sa cellule. Je découvris la solitude, ma terrible arrière-pensée.
Pendant trois mois d’abjection physique, dans la dysenterie, parmi ces armées de paysans, d’employés et d’ouvriers, encadrées d’intellectuels délirants, jetées les unes contre les autres, comme des trains de bétail, par de vieux chefs de gare désorientés, dans des massacres obscurs, je connus un transport inouï. Je fus l’ermite des charniers. Vautré, la tête sous mon sac, dans des postures de honte et de terreur, je me réjouissais de la rupture de tout nœud; j’appelais l’instant où toutes les forces allaient être découplées dans mon âme et dans mon corps battus par des supplices infinis.
Je portais toujours dans ma musette quelqu’un de ces petits livres sublimes et furibonds qu’a produits à de longs intervalles le génie le plus secret que je découvrais alors au fond de ces hommes séparés des femmes, de l’argent, de la nourriture: les «Pensées», la «Saison en Enfer». Ces heures-là furent les charbons les plus ardents qui passèrent dans le feu de ma vie.
Et puis tout à coup, je me lassai. Ma division fut mise au repos: je ne sentis plus que le côté civilisé de cette guerre, et cette odeur de pieds qu’il y a dans tout couvent, cette odeur rance des hommes seuls. La Démocratie meuglait faiblement: le bœuf blessé continuait de bourrer, stupide, dans le barbelé. Une imbécillité où s’accumulait l’héritage de plusieurs vieilles passions perverties écrasait tout un continent.
Les patries, les orateurs, les généraux, les camarades de mon escouade avaient bénéficié d’un malentendu. J’avais cru vivre mon sacrifice et ma mort, mais de mon propre consentement. Je m’apercevais que là où je n’avais vu que du feu, les autres jouissaient de ma sueur servile et se vantaient de mon acquiescement sans réplique. On m’écrivait de Paris des lettres flatteuses, mon colonel me tirait l’oreille, mes camarades me tapaient sur le ventre. Je ne dis rien, mais en un moment tout avait été décidé.
Nous remontâmes en ligne. Dès cette première nuit, je partis en patrouille, risquant ma vie plus que jamais. Je me glissai dans les lignes allemandes et feignis d’y tomber.
J’éprouvais une sensation de joie sauvage, c’était l’année de la découverte des libertés. J’avais vingt ans: après le meurtre et la prière, qu’allais-je inventer? Je flairai ma destinée avec volupté: je me retournerais dans le monde, je l’essaierais par tous les bouts.
Les Allemands ne songèrent pas à mal et me comptèrent avec les autres. Pourtant, je parle allemand comme toutes les langues d’Europe; ils firent de moi un interprète. Doucereux, je ne mis que six mois à les apprivoiser. Je m’échappai et je gagnai la Suisse.
Bientôt je sortis furtivement de l’hôpital où l’on m’avait mis en dépôt. Pour me procurer un faux passeport, je tuai un homme. Je voulais voir aussi la différence que cela faisait quand c’était un civil. A travers la France, tétanique et toute tendue vers l’ennemi, qui ne se détourna pas pour me regarder passer, j’allai m’embarquer pour l’Amérique.
J’avais volé l’homme que j’avais tué; à New-York, je pus me procurer encore des fonds auprès d’un ancien ami de ma mère, et je me jetai à corps perdu dans les affaires. J’eus vite fait de gagner de l’argent à ces Américains parce qu’il n’avait pas la même valeur pour eux que pour moi.
Je n’avais pas vu de femmes depuis plusieurs mois. Dans mon petit bureau, tous les matins, entrait une grande fille. J’avais été enterré parmi des hommes sévères. Quel tour fit mon imagination soudain devant ce grand corps blanc. Je rougissais jusqu’aux oreilles. Il y a une grande race blanche que j’ai toujours cherchée dans le monde. Je ne regardais guère son visage, mes yeux étaient remplis de ce faisceau d’os. Je la saisis dans mes bras et je l’épousai sur l’heure. C’était d’ailleurs la mode du pays.
Enfin je me consolais de l’atroce rigueur que j’avais soutenue si longtemps; je revenais pas à pas de mon voyage d’Orphée dans un royaume trop mâle. Je me laissais aller au bien-être. Je mangeais, je dormais, je faisais un enfant. C’est ainsi que j’ai profité de la guerre: grâce à son contraste, bien qu’étant un homme moderne accablé d’ersatz et de condiments, pourtant la vie eut pour moi toute sa saveur pendant un instant. Comment ai-je pu depuis, de nouveau, oublier et ne pas m’en tenir à ce moment d’une récupération entière? Le pain, le vin, le tabac, la bouche d’une femme, un dimanche, un coup de soleil à Long-Island, un poème cordial de Walt Whitman; tout cela était d’une évidence délicieuse. Dans ce pain de la paix, je mangeai un Dieu facile et bienveillant. Quelle riante communion!
Elle n’avait pas de visage; ses traits ne faisaient que prolonger les lignes larges de son corps. Je ne lui avais pas raconté mon histoire. Sans doute l’avait-elle devinée, mais une femme se moque des affaires des hommes; une femme amoureuse a bien d’autres chiens à fouetter. Je lui apportais un amour d’Europe précis et tendre. Mon travail de forçat toute la journée, près de Wall-Street, me semblait un gage léger et amusant que je jetais aux exigences espiègles de la vie.
Je me rappelle ce premier samedi où nous avions fait l’amour toute la journée. Étalés dans un grand lit, enlacés, immenses, nécessaires, continentaux, nous ignorions la douleur d’un autre continent.
Elle me donna un gros garçon blond. Je me félicitai d’avoir mis tant de belle chair à l’abri de la mitraille. Puis, je commençai de regarder autour de moi.
Passant des grandes armées d’Europe dans la guerre brutale que l’Américain mène sans répit contre la Nature, je m’aperçus bientôt que je n’avais pas changé de climat.
Je peinais tout le jour dans mon bureau comme au rif, et dehors je me perdais dans un dédale de boyaux bourrés de viande humaine; je longeais dans Broadway d’infinis et monstrueux convois automobiles comme dans la zone des armées. Les gratte-ciel ne me semblaient pas plus hauts que la trajectoire de nos canons et cette humanité aussi se lançait en colonnes aveugles à l’assaut d’on ne sait quelles positions imprenables, obéissant à un mot d’ordre absurde, dicté par un téléphone anonyme. Je ne fus pas étonné par la grandeur de l’appareil matériel des Américains, la guerre m’avait gorgé à jamais du prestige des masses. Je n’avais été séduit que de voir tant de corps prospères.
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